Quinzième séance – Mercredi

Richard dit qu’il avait attendu sa mère, qu’elle n’était pas venue parce qu’elle avait mal à la gorge. Il était déçu, pourtant ce qui l’inquiétait le plus, c’était de savoir sa mère malade, dit-il. Il se mit à jouer. Son jeu se déroula à peu près de la même manière que la veille. Il actionna les balançoires, fit différents groupes de figurines revenant toujours au schéma suivant : deux personnages (parfois représentés par des animaux) dans un wagon et un troisième dans le wagon voisin. Puis un petit chien sauta dans l’un des wagons et renversa le « ministre » (Note I). Richard plaça ce dernier sur le toit. Les enfants partaient en voyage dans les deux trains d’abord tout seuls ; puis ils décidèrent d’emmener avec eux la dame en rose. Richard annonça que les trains traverseraient la gare sans incident, mais les poupées se mirent à tomber du train et, pour finir, le train électrique renversa tout et resta le seul survivant (Note II). Comme la veille, Richard écarta les jouets, disant qu’il n’aimait pas jouer ; il se mit alors à dessiner avec ferveur et parut plus gai, moins déprimé58

Il acheva d’abord le 6e dessin, y ajoutant quelques détails qu’il montra à Mme K. : il coloria la pieuvre en rouge et lui fit une bouche ; les deux poissons chuchotaient, dit-il, ils faisaient des misères à la pieuvre parce qu’elle les chatouillait avec ses tentacules ; la pieuvre était affamée et voulait manger. Il coloria les étoiles de mer, expliquant qu’il allait « rendre les bébés vivants59 » et que, jusqu’à présent, ils n’avaient été que de la « gelée » ; les deux petits, entre les plantes, n’étaient pas encore tout à fait vivants. Il ajouta des plantes près des étoiles de mer. Les deux poissons qui chuchotaient, c’étaient Paul et lui qui taquinaient papa, dit-il, et il ajouta que maman ne figurait pas dans le dessin.

Mme K. interpréta, lui montrant que sa mère était là, représentée par la plante qui symbolisait son sein, ses organes génitaux et son intérieur. Il ne voulait pas reconnaître que sa maman était dans l’image parce que le combat auquel elle donnait lieu allait la tuer ; en attribuant à sa mère de nombreux bébés, les étoiles de mer et les hublots, Richard avait l’impression de la faire revivre et de la guérir. Il ne fallait pas que Mme K. soit là non plus parce qu’il voulait qu’elle échappe aux attaques avides de John et de lui-même. Comme on l’a vu la veille, il avait l’impression que sa maman était malade parce que le méchant père-pieuvre la mangeait ; mais lorsque les bébés affamés et « fous de rage » arrachaient la pieuvre, ils blessaient en même temps la mère.

En outre, eux aussi voulaient manger cette dernière. Le complot de Richard et Paul contre le père-pieuvre signifiait également qu’ils le faisaient mourir de faim car, comme Richard l’avait dit, la pieuvre était affamée. Mme K. suggéra que les deux poissons représentaient également son père et sa mère parlant tout bas de ce que les enfants leur faisaient (et aussi Mme K. parlant avec le suspect M.K.) ; c’est-à-dire que Richard avait l’impression d’être démasqué par ses parents et que ceux-ci complotaient contre Paul et lui de la même façon qu’il complotait avec Paul contre eux [Angoisse de persécution et peur des représailles]. Mme K. découvrait ses secrets, donc il la soupçonnait, elle aussi, de comploter contre lui.

Richard fit remarquer à Mme K. que sa mère était dans le dessin sous une autre forme : elle était le bateau Nelson et papa, le sous-marin anglais Salmon ; il répéta que sa mère avait été malade en mangeant du saumon (il est clair qu’il avait fait le lien entre la maladie de sa mère et la signification inconsciente du dessin).

Mme K. interpréta : le petit poisson tout seul entre le Nelson et le Salmon représentait Richard essayant de séparer ses parents afin d’empêcher son dangereux papa de faire du mal à sa mère (et le dangereux Hitler de détruire Mme K.) ; mais c’était également par jalousie qu’il voulait les séparer.

Richard dessina de nouveau un combat aérien. Il dit que le gros vilain avion qui était barré (c’est-à-dire abattu), c’était Paul, ou plutôt non, s’empressa-t-il de corriger, c’était oncle Tony qu’il n’aimait pas.

Mme K. lui demanda qui avait abattu Paul (le vilain avion).

« C’est moi », répondit Richard sans hésiter.

Où avait-il trouvé le canon anti-aérien ? demanda-t-elle.

Richard dit en riant : « Je l’ai piqué à oncle Tony qui est artilleur. » Ceci l’amusait beaucoup ; il expliqua ensuite que l’avion anglais, celui qui était « joli », c’était sa maman, et que lui, Richard, la protégeait avec son gros canon contre papa, Paul et son oncle qui étaient méchants ; il les tuait tous.

Oncle Tony qu’il n’aimait pas, dit Mme K., représentait le mauvais père ; il avait l’impression de lui avoir volé son pénis (le canon), l’attaquait avec et du même coup, sauvait sa maman.

Richard fit le 7e dessin et l’expliqua à Mme K. : les étoiles de mer étaient des bébés, le poisson, maman : elle avait sa tête au-dessus du périscope du sous-marin allemand pour que celui-ci ne voie pas le bateau anglais ; il ne verrait que du jaune, ce qui le tromperait. Richard ne savait pas si c’était le sous-marin allemand ou le sous-marin anglais qui serait détruit. Le gros poisson en haut, c’était également sa mère ; elle avait mangé une étoile de mer qui essayait de sortir à l’aide de ses piquants et la blessait. Le sous-marin allemand tout au fond était paresseux ; il « ronfle », dit Richard en riant ; « comme Paul », ajouta-t-il.

Mme K. lui dit que le sous-marin allemand du haut, qui attaquait le sous-marin anglais, représentait Richard son père ; le sous-marin qui ronflait au fond était sans doute Paul qui était un mauvais allié et l’avait abandonné (lui et John attaquaient Mme K., mais il ne pouvait compter sur John). Sa maman protégeait les Anglais en essayant de tromper le sous-marin allemand : elle était à côté de papa (Note III) et avait abandonné Richard, elle aussi. Richard voulait punir le père-Hitler d’avoir introduit dans maman (le gros poisson du haut) un pénis-étoile de mer dangereux qui la blessait en dedans. Mais maman aussi était vorace puisqu’elle avait mangé le pénis-étoile de mer du père – le saumon qui l’avait rendue malade. L’étoile de mer que la grosse maman-poisson portait en elle était également un bébé ; elle était grosse parce que le bébé grandissait dans son ventre – c’est ce qu’on voyait aussi dans la séance de la veille (6e dessin) quand Richard avait parlé de bébés qui n’étaient pas encore vivants, c’est-à-dire qui grandissaient encore dans maman. Les deux torpilles représentaient le pénis-saumon de son père et le pénis-sous-marin de Richard ; elles étaient rouges parce qu’elles s’entre-dévoraient.

Richard avait écouté ces interprétations avec intérêt bien que parfois il eût du mal à les admettre. En partant, il semblait plus gai et plus aimable. À plusieurs égards, la situation avait été la même que celle de la veille : après le jeu il y avait eu une résistance, mais les dessins qui suivirent avaient fourni un matériel et des associations très riches. Vers la fin de la séance, Richard était encore plus déprimé, il avait l’impression de ne pouvoir être apaisé et d’être abandonné par sa mère et son frère, ce qui éveillait en lui des sentiments de solitude et des angoisses. Dans le 7e dessin, il y avait des étoiles de mer non coloriées, c’est-à-dire qu’elles n’étaient pas encore nées, qu’il n’avait pas réussi à les rendre vivantes. Le fait que sa mère fût encore malade renforçait cette humeur, car c’était pour lui soit une maladie terrible, soit la délivrance d’un bébé dangereux. Mme K. représentait la mère en bonne santé, opposée à la mère malade (je dirais même la nurse en bonne santé opposée à la mère souffrante). Cela l’empêchait, dans le transfert, d’exprimer son agressivité et ses angoisses à l’égard de la mère malade.

Notes de la quinzième séance

I. Il arrive souvent qu’on rencontre un matériel identique dans la psychanalyse des adultes ; il faut donc accorder d’autant plus d’attention à tout nouveau détail – même s’il parait insignifiant – qu’il peut introduire dans le matériel des éléments nouveaux. Dans l’exemple qui nous occupe, l’agression contre le père, bien que représentée symboliquement, apparaît cette fois-ci de façon plus directe et plus claire. Si le patient – adulte ou enfant – fournit toujours le même matériel de façon obsessionnelle, il y a deux explications possibles : ou bien l’analyste n’a pas remarqué certaines modifications infimes qui auraient dû être interprétées, ou bien l’attitude obsessionnelle du patient est encore trop forte et nécessite une recherche plus approfondie.

II. Il est bien connu que, lorsque les jeunes enfants s’essayent à des activités constructives, ils sont souvent handicapés par un manque d’habileté ; lorsqu’ils peignent pour la première fois, par exemple, ils risquent fort de faire du gâchis et ont alors tendance à considérer cet échec comme la preuve que ce sont leurs pulsions destructrices qui l’emportent sur leurs tendances constructrices et réparatrices. Très souvent, quand leurs efforts échouent, ils déchirent le papier ou déclenchent un désordre encore plus grand. Le manque de confiance en soi renforce les tendances destructrices.

Richard éprouvait une angoisse inconsciente très profonde : il craignait que ce jeu – qui, nous l’avons vu, exprimait des désirs et des mécanismes fondamentaux – ne finît par une « catastrophe » ; en même temps, il était fortement déterminé à éviter ce désastre. Par suite, ses sentiments de persécution et ses pulsions destructrices s’en trouvaient renforcés. À ses yeux, la pagaille, le monceau de jouets cassés étaient des objets hostiles qu’il fallait d’autant plus détruire ; c’est pour cela qu’à la fin du jeu c’est la partie dangereuse de lui-même, le train « électrique », qui triomphait ; il se sentait alors envahi par l’angoisse, par des sentiments de solitude et de culpabilité, qui à leur tour devaient être détruits.

III. Quand Richard découvrit que sa mère, le poisson, protégeait son père contre ses fils hostiles, il fut bouleversé de se voir ainsi abandonné par sa mère et par ses parents qui, de plus, se liguaient contre lui. Cependant, il était également satisfait que sa mère protégeât son père contre ses propres pulsions destructrices (à lui Richard). Cela illustre un trait important de la situation affective des enfants, en particulier pendant la période de latence – l’enfant sent que les parents doivent bien s’entendre et, s’il croit qu’il a créé entre eux des dissensions et qu’il s’est allié avec l’un d’eux contre l’autre, ce sera pour lui une source de conflit et d’insécurité. Or j’ai déjà dit que l’enfant, surtout pendant la période de latence, ne se sent pas en sécurité lorsque ses parents, ou d’autres personnes qui ont de l’autorité sur lui, ne s’entendent pas. Ceci va de pair avec le désir opposé de s’allier avec l’un des parents contre l’autre.


58 Je n’ai pas pris de notes concernant mes interprétations des nouvelles données du jeu telles que l’attaque du père par le chien, ni de notes se rapportant à l’interprétation du rejet des jouets après la catastrophe, mais j’ai sans nul doute interprété ces détails.

59 D’après le contexte, il est clair que colorier les dessins, c’était rendre vivants les gens qu’ils représentaient. Cela s’apparente d’ailleurs à mon expérience avec les adultes : un ou deux d’entre eux, en effet, s’étaient mis à rêver en couleur pendant la période de la cure psychanalytique et considéraient cela comme un grand progrès ; ils avaient l’impression qu’ils pouvaient ainsi faire revivre les objets.