Seizième séance – Jeudi

Richard avait l’air particulièrement content de voir Mme K. Il lui dit qu’il l’aimait beaucoup et qu’elle était « douce ». Sa mère n’était pas encore venue, ajouta-t-il, mais cela lui était un peu égal ; ce qui l’ennuyait surtout, c’était qu’elle n’aille toujours pas mieux (il essayait de se raisonner, mais avait l’air triste et abattu). Il se mit aussitôt à jouer, formant des groupes, comme d’habitude un groupe d’enfants ; le « ministre » seul sur le toit ; des animaux deux dans un wagon, un mouton qui les regardait dans le wagon suivant. Un nouvel élément apparut : un petit bonhomme fit tomber le « ministre » du toit ; puis, comme la veille, le chien sauta dans un wagon et en délogea un petit homme. Richard réinstalla la gare (toujours avec la même maison) et dit qu’il y avait des taudis derrière la gare. À ce moment précis, il prit un air soucieux et répondit à contrecœur à Mme K. qui lui demandait comment étaient ces taudis ; il raconta pourtant qu’il y avait là des enfants sales et des maladies. À ces mots, il mit à l’écart quelques figurines qui présentaient des défauts, disant qu’il n’en voulait plus. Il fit marcher les deux trains et le train de marchandises entra en collision avec le train électrique.

Soudain, Richard mordit la tour d’une maison (qu’il avait appelée l’Église). Puis le chien mordit quelqu’un et une catastrophe s’ensuivit : tout s’écroula, Richard repoussa les jouets, comme il l’avait fait après les catastrophes précédentes, disant d’un air inquiet qu’il en avait « assez ». Il se leva, regarda autour de lui et sortit sur le pas de la porte. À la vue du paysage (qu’il admirait sincèrement), il parut réconforté et se mit à faire des commentaires sur sa beauté. Il rentra et commença à dessiner, annonçant qu’il faisait un « dessin sauvage » (8e dessin). « Pourquoi sauvage ? » demanda Mme K. Richard répondit qu’il ne savait pas ; il en avait envie, c’est tout.

Après avoir dessiné un peu, il expliqua que les étoiles de mer étaient « très voraces » ; elles se pressaient toutes autour du bateau coulé, l’Emden, et voulaient l’attaquer. Elles le détestaient et désiraient aider les Anglais. Il fit remarquer que le poisson touchait presque le drapeau, mais que les étoiles de mer et le poisson gênaient le sous-marin anglais Salmon qui voulait sauver l’Emden ; puis il décida que le poisson ne gênait pas mais aidait le Salmon.

Mme K. dit que son besoin de faire un dessin « sauvage » se voyait aux contours des étoiles de mer qui étaient plus déchiquetés qu’à l’ordinaire et, comme Richard avait dit qu’elles étaient très voraces, pourquoi ces piquants ne représenteraient-ils pas les dents des bébés voraces ? Les étoiles de mer étaient très près de l’Emden parce quelles voulaient attaquer ses seins (les deux cheminées) ; l’Emden naufragé représentait en effet sa maman, morte parce que les enfants l’avaient détruite et mangée (il représentait aussi Mme K. détruite par l’avidité de John et de Richard). Dans ce dessin, papa était gentil puisqu’il essayait de sauver maman (le sous-marin Salmon sauvant l’Emden) et les méchants enfants (les étoiles de mer) voulaient l’en empêcher (Note I).

Dans la partie supérieure du dessin, la situation était différente : maman (le poisson) était vivante et près de papa (touchant presque le drapeau). Et Richard (le sous-marin anglais Severn) s’entendait bien avec eux. Mme K. suggéra que l’avion anglais représentait peut-être Paul partageant l’heureuse ambiance familiale. Dans son jeu, les taudis représentaient la mère blessée qu’on avait rendue malade (les maladies) ; c’est-à-dire que (comme on l’avait déjà vu) le mauvais pénis du père – le pénis-saumon et la grosse étoile de mer qu’elle avait mangée60 dans le 7e dessin – l’avait rendue malade. (Le mal de gorge de sa mère ne faisait qu’accentuer l’angoisse de Richard.)

Il avait peut-être peur que les étoiles de mer voraces (lui et John) ne rendent Mme K. malade. De plus, lui fit-elle remarquer, il avait attaqué son père en jouant : cela avait d’abord été le petit bonhomme représentant Richard qui avait poussé le ministre du toit, puis le chien qui avait renversé l’homme du wagon (Note II).

Richard regarda les dessins précédents, en particulier le 5e dessin qui n’avait pas été analysé le jour où il l’avait fait.

Mme K. lui demanda ce que signifiait ce dessin. Richard refusa de répondre. Les quatre avions anglais représentaient peut-être sa famille, lui dit-elle.

Richard parut alors plus attentif et plus coopérant. Le bombardier barré, sur la droite, c’était lui aussi, dit-il. Puis il s’énerva, se leva et dit (après un conflit intérieur évident) qu’il avait un secret qu’il ne pouvait dire à Mme K. ; mais il le lui raconta presque aussitôt : la veille au soir, il avait fait dans sa culotte, la cuisinière la lui avait lavée. Il ajouta, tout honteux, que cela ne lui arrivait que très rarement, mais que quelquefois, il croyait pouvoir se retenir de faire la « grosse commission » alors qu’en réalité, il ne le pouvait pas.

Mme K. lui dit qu’il avait pensé à ce secret juste au moment où il avait reconnu que, dans le dessin, il était le méchant bombardier allemand. À ses yeux, la « grosse commission » était donc une bombe et c’est peut-être la crainte de bombarder sa famille avec ses fèces qui lui avait fait salir sa culotte, la nuit dernière ; ainsi, il avait pu exprimer sa peur, essayer de voir si la « grosse commission » était réellement dangereuse et se débarrasser des fèces secrètes qui étaient en lui. Mme K. lui fit remarquer que les bombes tombaient sur le canon antiaérien et sur un avion anglais (qu’il avait barré pour indiquer cela) ; il avait raconté qu’il avait volé le canon antiaérien à son oncle et qu’il avait attaqué ce dernier, ainsi que son papa et Paul, avec cette arme. Sur le dessin, la DCA avait abattu le bombardier allemand qui représentait la mauvaise partie de sa personne, celle qui avait volé le pénis de papa (le canon) et attaqué papa avec. Richard sentait qu’il méritait d’être puni et détruit61. Il montra à Mme K. le petit bonhomme qui regardait l’entonnoir fait par la bombe.

Mme K. lui dit que ce petit homme était lui également, et qu’il était ennuyé par tous les dégâts ; l’entonnoir représentait le sein de sa mère et la DCA, le pénis de son père, les bombes-fèces de Richard étaient donc dirigées contre ses parents en outre, le hangar symbolisait sa mère : Richard (le petit homme) s’était donc placé entre ses parents.

Maman, Paul et lui étaient toujours vivants, dit Richard, parce qu’ils étaient les trois avions anglais qui n’avaient pas été touchés. Papa était le seul à avoir été abattu. Le vilain avion allemand dans le coin en haut à gauche, c’était Paul, celui d’à côté Richard, et le troisième (intact) maman.

Mme K. dit que cet avion allemand vivant la représentait, elle aussi, et que l’avion anglais abattu représentait son père, détruit. Cependant, au bas du dessin, son père était encore vivant, sous la forme du canon antiaérien, et il était avec sa mère (le hangar).

Richard déclara qu’il était vivant lui aussi, car les trois avions allemands abattus, en haut du dessin, symbolisaient également papa, maman et Paul tandis que lui, Richard, était le seul survivant.

Mme K. lui expliqua que, lorsqu’il passait d’un sentiment à l’autre, hésitant entre la haine, la peur, la culpabilité et le désir de réparer, les gens (y compris lui-même) et les situations changeaient dans son esprit : ils étaient soit mauvais, soit morts, soit bons, soit détruits, soit vivants.

Mme K. dut interrompre la séance quelques minutes plus tôt et le fit remarquer à Richard, disant quelle rattraperait ce temps la prochaine fois.

Richard lui demanda si elle devait recevoir John un peu plus tôt.

Notes de la seizième séance

I. À ce moment de l’analyse, les désirs et les fantasmes oraux qui, en même temps que le matériel anal, s’étaient déjà révélés au cours du traitement, s’exprimaient avec le maximum d’intensité. Dans le 8e dessin, le bateau naufragé Emden, dévoré par les bébés-étoiles de mer voraces, représentait la mère de Richard rongée de l’intérieur et, par conséquent, perçue comme morte et hostile. Depuis le 3e dessin, Richard traçait toujours une ligne de démarcation qui signifiait (d’après lui) que ce qui se passait en haut du dessin n’avait rien à voir avec ce qui se passait en bas. C’est là un élément intéressant : l’interprétation selon laquelle il séparait son psychisme inconscient de son psychisme conscient se trouvait confirmée ; en outre, je pense que dans le 8e dessin, cette ligne de démarcation exprimait également un clivage entre les situations intérieures et extérieures, entre l’amour et la haine, et entre les situations issues de ces sentiments contradictoires. La position dépressive dominait l’ensemble, et l’un des aspects essentiels de cette position repose sur les dangers qui menacent l’objet intériorisé : le bateau naufragé Emden représentait la mère intériorisée, blessée (sans recours) par la voracité de Richard. (La maladie de la mère, quoique bénigne, avait éveillé chez l’enfant des sentiments de culpabilité et de l’angoisse.) En revanche, ce qui se passait en haut de la ligne de démarcation, et au milieu du dessin, exprimait les sentiments d’amour et les tendances réparatrices liés à la position dépressive.

Le bateau survolé par l’avion anglais symbolisait les parents bons et unis, l’avion représentant le bon Paul essayant de contrôler les pulsions destructrices de Richard et d’éviter une catastrophe à la famille. La mère-poisson touchant presque le drapeau (représentant le père) ainsi que le sauvetage de l’Emden par le Salmon exprimaient la bonne entente entre les parents. Richard avait dit d’abord que le poisson gênait le Salmon, qu’il était l’allié des étoiles de mer voraces ; il avait ensuite rectifié, disant qu’il ne le gênait pas : cette attitude montre l’ambivalence des sentiments de Richard à l’égard des rapports entre ses parents. On peut donner plusieurs explications au fait que, dans la première association, la mère-poisson soit présentée comme essayant d’empêcher le Salmon de secourir l’Emden : c’est une façon de nier que l’Emden naufragé représente la mère intériorisée détruite ; c’est également une manière de séparer la situation intérieure de la situation extérieure, d’établir une distinction entre la mère intérieure et la mère extérieure, la première ayant été dévorée, devenue de ce fait hostile et dangereuse, la seconde s’alliant avec son fils. Les étoiles de mer avides qui dévorent la mère et empêchent le père Salmon de la sauver sont l’expression des pulsions destructrices de Richard dans toute leur force.

Si les dessins de Richard purent révéler ces différents aspects dans leur simultanéité, c’est grâce à l’analyse des mécanismes de clivage et de projection liés aux pulsions et aux fantasmes sadico-oraux et sadico-anaux qui facilitent l’installation d’une position dépressive.

J’ai déjà dit que la Neuvième séance témoignait d’un début de synthèse des objets partiels (résultant du clivage de l’objet) : ce jour-là en effet, Richard se sentait mal à l’aise dans sa haine de l’Allemagne – sa mère rendue méchante par Hitler (le mauvais père) – et, à la place, il avait choisi de parler de la France pour laquelle il avait de la sympathie, bien qu’elle eût en quelque sorte trahi l’Angleterre. Cela signifiait qu’il avait réussi à rassembler dans son esprit la bonne et la mauvaise mère et qu’il lui était plus facile d’aimer l’objet malgré son imperfection. Le 8e dessin va encore plus loin dans la synthèse. En effet, dans le cas de la position dépressive, la condition préalable à toute synthèse est le développement chez le sujet de la perception inconsciente de la réalité interne, ainsi que de la perception inconsciente des aspects clivés, contradictoires de ses sentiments et de ses désirs ; c’est là précisément ce que nous constatons dans ce 8e dessin.

II. Richard exprimait ainsi par ses jeux et ses dessins les aspects différents que pouvaient prendre dans son esprit les gens (ses parents, son frère et lui-même) et les situations et par suite, les relations de ces personnes entre elles : la mère touchant le drapeau, c’est-à-dire en harmonie avec le père ; le père sauvant la mère ; lui et Paul en bons termes avec le bateau (les parents). Ses sentiments face à ces situations dépendaient des désirs, des angoisses et des émotions prévalant alors en lui par rapport à sa famille.

L’analyste doit, et c’est là un des points essentiels de la thérapeutique psychanalytique (chez les enfants comme chez les adultes), par ses interprétations, permettre au patient d’intégrer les aspects contradictoires résultant du clivage de son moi, ce qui implique également qu’il puisse faire la synthèse des difficultés résultant du clivage des personnes autres que lui et des situations. Bien qu’un progrès dans la synthèse soulage le patient, il éveille aussi chez lui de l’angoisse. En effet, le patient éprouve alors, et c’est inévitable, les angoisses de persécutions et de dépression qui étaient à la base de ses tendances au clivage (le clivage étant une des défenses fondamentales contre l’angoisse persécutive et dépressive).


60 Richard sentait qu’il avait des pulsions destructrices (le bébé vorace) ; ses soupçons s’étendaient aux autres enfants (ici Paul et John), mais ils coexistaient avec sa méfiance à l’égard du mauvais père. Leur voracité était surtout perçue comme un danger pour la mère. Chez les enfants (les étoiles de mer), les pulsions et les fantasmes destructeurs s’exprimaient par le fait de mordre et de divorcer ; chez le père, l’arme de destruction était le pénis vorace, empoisonné et mordant. Les sentiments de culpabilité de Richard (nous l’avons déjà vu) n’étaient pas dus seulement à sa propre tendance destructrice, mais aussi au fait qu’il croyait que son père avait des pulsions destructrices et qu’il percevait ces pulsions comme le résultat de ses propres désirs hostiles (provoqués par sa jalousie). La catastrophe du jeu provenait essentiellement de son désir d’agression contre le père (ou contre les parents) provoqué par sa jalousie.

61 Pour la première fois, nous voyons que les tendances destructrices de Richard engendrent chez lui, par l’intermédiaire de la crainte des représailles, une peur de la mort. Le besoin de punition est également très clair dans ce matériel.