Dix-septième séance – Vendredi

Richard avait l’air déprimé ; il dit à Mme K. qu’il avait cru que sa mère viendrait avec Paul qui était en permission. Or ils n’étaient pas venus ; peut-être arriveraient-ils demain. Richard était navré de ne pas profiter de la permission de son frère. Il avait demandé à la cuisinière (qui habitait avec lui à l’hôtel) ce que la famille pouvait bien faire ; elle avait évoqué son père et sa mère, assis au coin du feu avec Paul et Bobby, ce qui avait rendu Richard très malheureux ; il s’était senti tellement seul que c’est à peine s’il avait pu supporter de l’entendre. Richard dit ensuite d’un air absent qu’il ne voulait pas dessiner, mais qu’il aimerait bien s’amuser avec les jouets ; cependant il ne tarda pas à délaisser le jeu, déclarant qu’il ne voulait ni jouer, ni dessiner, ni parler, ni même penser. Pourtant, un instant plus tard, il reprit les jouets et, remarquant qu’une petite bonne femme était tombée, il la jeta à l’écart disant qu’il ne l’aimait pas. Puis il raconta à Mme K. qu’il avait envoyé à sa mère un dessin identique à celui qu’il avait fait la veille (8e dessin).

Mme K. dit à Richard qu’en faisant un dessin pour sa mère, il n’avait pas seulement l’impression de lui donner un cadeau ; il avait ressenti cela comme un aveu de la culpabilité qu’il éprouvait à l’idée de l’avoir maltraitée, comme l’exprimait l’Emden naufragé du dessin. Il se sentait coupable d’avoir rejeté sa mère (la petite poupée qui était tombée) alors qu’elle était malade ; en lui envoyant le même dessin que celui qu’il avait fait pour Mme K., il montrait ainsi qu’il ne repoussait pas sa mère (malade) et qu’il ne lui préférait pas Mme K., qu’il considérait en ce moment comme sa mère en bonne santé et sa nurse (Note I).

Richard reprit les jouets et en fit de petits groupes : deux petites filles (deux des plus petites poupées) ; deux femmes ; l’homme et la femme sur le toit ; deux petits garçons ; deux animaux (une vache et un cheval) face à face dans un wagon et dans le wagon suivant, un mouton qui les regardait. Richard dit qu’ils étaient tous heureux. Il fit deux gares : l’une pour le train de marchandises, l’autre pour le train express (le train électrique). Il laissa beaucoup de place entre elles et disposa les groupes de figurines de façon que les trains puissent passer sans incident. « Tout va bien, il n’y aura pas de catastrophe aujourd’hui », annonça-t-il solennellement, puis, d’un ton moins assuré : « Du moins je l’espère. » Il se mit à promener le chien d’un groupe à l’autre et finit par le poser à côté des petites filles, disant qu’il remuait la queue devant elles. Pendant ce temps, il avait mis l’une des balançoires en mouvement (depuis la Quatorzième séance les balançoires en mouvement figuraient les relations sexuelles des parents). Puis il poussa un wagon sur les petites filles et le chien, ce qui les renversa tous trois. Il lança le camion de charbon sur la gare ; les maisons se renversèrent, y compris celle derrière laquelle il avait imaginé la veille qu’il y avait des taudis. Le train « express » (électrique) (qui depuis la Quatorzième séance représentait Richard quand il était le plus fort et le plus grand de tous et qui représentait maintenant les parents) bouscula tous les jouets. Comme la veille, il cessa de jouer à ce moment-là et se mit à dessiner.

Mme K. interpréta : Tout d’abord, il n’avait pas voulu jouer de peur de provoquer une catastrophe au sein de la famille parce qu’il se sentait abandonné et jaloux des autres qui étaient heureux, tous ensemble à la maison. Puis l’interprétation de Mme K. avait calmé ses craintes et il avait espéré qu’il allait réussir à ne pas les attaquer ; il avait commencé à jouer et avait souligné avec insistance que tout le monde était heureux. Mais il n’avait pas pu se retenir jusqu’au bout parce qu’il était trop jaloux à la pensée que les autres membres de la famille étaient ensemble. En plaçant deux animaux dans un wagon, et un troisième dans le wagon voisin, ce qu’il avait déjà fait souvent, il avait montré à quelles conditions il autorisait ses parents à faire l’amour, et pouvait rester en bons termes avec eux : il fallait qu’il reste près d’eux ; mais ils ne devaient être que tous les trois et il n’était pas question d’admettre Paul. Il avait trouvé une autre façon de ne pas troubler le jeu ; c’était de mettre deux garçons ensemble représentant Paul et lui-même (c’était d’ailleurs la première fois qu’il avait formé un tel groupe), ce qui exprimait son désir de se détacher de ses parents afin de ne pas leur faire de mal et de se trouver vers Paul à la place.

Richard avoua qu’il était furieux à la pensée que Bobby faisait maintenant fête à Paul au lieu de lui faire fête à lui.

Mme K. lui rappela que Bobby représentait un ami, un frère, un bébé ainsi que Richard lui-même. Dans ses jeux, le chien avait, à plusieurs reprises, renversé le père-ministre hors du wagon (qui représentait la mère). En fait, Bobby prenait souvent la place de son père sur le fauteuil ce qui, aux yeux de Richard, signifiait qu’il prenait lui aussi la place de son père aux côtés de sa mère. Quand Richard était déçu par ses parents et par Paul, peut-être aurait-il aimé avoir des petites filles – des sœurs – avec qui jouer ; peut-être aurait-il aussi désiré leur faire quelque chose avec son pénis (dans le jeu, le chien remuait la queue devant les deux petites filles) ; mais tout cela lui paraissait dangereux et se terminait par une catastrophe. Le camion de charbon heurtant la gare signifiait que lui, Richard, attaquait sa mère avec sa « grosse commission » (les bombes) ; et le train électrique, renversant tout, représentait ses parents qui avaient découvert tout ses méfaits et le punissaient ; ils allaient même jusqu’à le tuer.

Richard commença alors un dessin qui ressemblait à ses premiers dessins de sous-marins, mais il ne tarda pas à s’arrêter et à le déchirer. Puis il dessina une grosse étoile de mer (9e dessin). Dès qu’il eut remarqué que l’animal avait de nombreux piquants, il se mit à le colorier, disant qu’il voulait faire un beau dessin ; puis il entoura l’étoile de mer d’un cercle qu’il coloria en rouge : « C’est joli », fit-il.

Mme K. lui rappela qu’il y a deux jours (dans la Quinzième séance), quand sa maman avait mal à la gorge, il avait dessiné une étoile de mer qui représentait le pénis dévorant de son père avalé par sa mère-poisson : le poisson qui, dans ce dessin-là, contenait l’étoile de mer, était très gros et contenait l’étoile de mer qui désignait à la fois le pénis du père dévoré par la mère et le bébé poussant à l’intérieur de celle-ci. Dans le dessin d’aujourd’hui, la grosse étoile de mer semblait représenter le pénis de son papa que sa maman avait avalé et qui la faisait saigner parce qu’il lui mangeait l’intérieur ; c’est d’ailleurs ce que montrait le rouge qui entourait l’étoile de mer. Cette dernière représentait également le bébé vorace et frustré – lui-même – qui blessait et mangeait l’intérieur de sa mère quand il avait besoin d’elle et qu’elle ne venait pas. Ce sentiment se trouvait renforcé parce qu’il était déçu que sa mère fût restée avec papa et Paul au lieu de venir le rejoindre. Mme K. rappela à Richard que, la veille, elle l’avait renvoyé quelques minutes plus tôt que d’habitude et qu’il lui avait demandé si elle devait recevoir John Wilson en avance. Richard avait éprouvé de la jalousie à l’égard de Paul et de John et s’était senti frustré à la fois par sa mère et par Mme K. ; il s’en prenait donc directement à elles, désirant manger leur intérieur, et les attaquait indirectement en introduisant en elles le pénis dangereux de son père.

Richard avoua tout bas, après un moment d’hésitation que, lorsque sa mère était fatiguée, elle disait souvent que c’était de sa faute parce qu’il n’était pas sage.

Mme K. répondit que, lorsque sa mère parlait ainsi, elle ne faisait que confirmer sa peur d’être nuisible et dangereux pour elle.

Richard se leva, parcourut la pièce et trouva un chiffon à poussière il se mit à épousseter les étagères et divers objets, disant qu’il voulait nettoyer sa mère et la rendre meilleure. Puis il ouvrit la porte et montra à Mme K. le beau paysage, disant que l’air était « frais et pur ». Il sauta du haut de l’escalier et manqua écraser un massif de fleurs ; il demanda à Mme K. s’il avait « tué la plantation ».

Mme K. lui expliqua qu’une fois de plus la vue de la mère extérieure intacte et belle, représentée par les collines, le réconfortait parce qu’il avait alors l’impression que sa mère n’était ni détruite, ni sale, ni mangée de l’intérieur. En outre, il désirait la guérir et la rendre aussi saine et aussi belle que le paysage (l’air frais et pur), ce qu’il exprimait également en époussetant les étagères.

Richard parut angoissé : des bruits l’inquiétaient dans la rue, mais il se demandait surtout si des enfants – ses ennemis – ne passaient pas par là. Puis il regarda autour de lui, dans la chambre, et trouva un ballon de football sur une étagère. Il le gonfla et dit qu’il l’emplissait de son propre souffle et qu’il ne lui en restait plus, puis il dégonfla le ballon et trouva que cela faisait le même bruit que dans le film de l’Everest (c’est-à-dire que c’était un bruit inquiétant et étrange), « comme quelqu’un qui pleure » ajouta-t-il.

Mme K. se reporta au dessin qu’il venait de faire (9e dessin), lui faisant remarquer qu’il y avait un lien entre le ballon de football et l’intérieur de sa mère qui saignait dans le dessin.

Richard répliqua qu’en gonflant le ballon il faisait revivre sa maman.

Alors Mme K. lui rappela le matériel de la veille : la pièce sale avait la même signification que les taudis pleins d’enfants sales et malades ; de plus, il avait l’impression d’avoir, avec ses fèces (qui à ses yeux ressemblaient à des bombes), blessé et empoisonné sa mère qui était également mangée de l’intérieur par les méchants enfants. C’est pourquoi il l’avait représentée par un bateau naufragé, l’Emden (Seizième séance) ; Mme K. mentionna aussi la vieille voiture noire couverte de plaques d’immatriculation (Neuvième séance) ainsi que ses efforts pour faire revivre sa maman et la guérir (le radiateur électrique).

Richard s’était couché sur le ballon gonflé et le pressait pour en faire sortir l’air ; « maintenant maman est de nouveau vide et meurt », dit-il.

Il s’imaginait, dit Mme K., que le bébé-étoile de mer vorace – Richard lui-même – écrasait sa mère (la poitrine de celle-ci) et la vidait de toute sa substance. Quand il était bébé, il avait eu peur de perdre sa mère par sa voracité, ce qui l’avait rendu malheureux. S’il essayait de la faire revivre en lui insufflant tout ce qu’il avait de bon en lui, il risquait de s’épuiser et de mourir. Alors, sa voracité augmentait, et il voulait de nouveau la vider de sa substance pour rester en vie ; seulement, cela la ferait mourir. Il éprouvait les mêmes sentiments à l’égard de Mme K. : il lui avait demandé si elle le garderait plus longtemps le lendemain pour rattraper la séance de la semaine précédente (Neuvième séance), qui avait été écourtée, comme elle le faisait aujourd’hui pour rattraper le contretemps de la séance d’hier. Cela montrait bien qu’il désirait profiter d’elle au maximum ; mais, en même temps il avait peur de l’épuiser et de la faire mourir, c’est pourquoi il voulait rarement rester avec elle plus de cinquante minutes.

Pendant cette séance, Richard s’était senti persécuté (quand il regardait la route) ; mais, dans l’ensemble, il était surtout déprimé bien qu’au cours de la séance sa dépression soit devenue moins forte que les jours précédents.

Note de la dix-septième séance

I. J’ai déjà indiqué que dans le 8e dessin Richard avait essayé de séparer la situation extérieure de la situation intérieure : j’étais la mère en bonne santé qui pouvait lui apporter de l’aide ; il aimait toujours sa mère réelle, bien qu’elle fût malade, et il essayait de la guérir. Mais il avait aussi rejeté la petite poupée, ce qui exprimait son attitude ambivalente à l’égard de la mère malade et montrait aussi que la mère intérieure blessée lui donnait trop d’angoisse. La paix et la sécurité de l’enfant dépendent de la relation à la mère intériorisée ; or, s’il perçoit cette dernière comme blessée ou persécutrice, elle devient une cause essentielle de troubles psychiques.