Dix-huitième séance – Samedi

Richard était extrêmement déprimé. Ses parents étaient venus le voir avec Paul, mais ils étaient repartis un jour plus tôt que prévu. Il déclara qu’il ne voulait pas les jouets et n’avait pas envie de dessiner. La veille, il avait été mécontent d’avoir à quitter Mme K. qu’il aimait tant. Puis il se mit à parler de l’actualité : il était content qu’on ait pris Sollum62, mais la situation générale l’inquiétait toujours : les Alliés réussiraient-ils à battre les Allemands sur tous les fronts à la fois ? (Il parlait avec gravité.) Il raconta alors un « drôle de rêve » :

Il était à Berlin. Un petit Allemand d’environ son âge l’insultait en allemand, hurlant qu’il était Anglais et qu’il n’avait pas le droit d’être là.

En réponse, Richard hurla si fort que l’autre partit en courant, complètement terrifié. Il y avait aussi quelques autres garçons, ils étaient gentils et parlaient anglais comme des Anglais. Ensuite Richard se mit à parler avec M. Matsuoka63 et critiqua sa politique. Tout d’abord, M. Matsuoka fut très gentil, puis il « devint méchant » parce que, pour le taquiner, Richard le menaçait de casser son « lorgnon » (monocle). Tout à coup, maman était là et parlait à M. Matsuoka comme s’il était une de ses vieilles connaissances ; elle ne faisait aucun cas de Richard ; puis M. Matsuoka n’était plus là, il s’était peut-être enfui parce que Richard lui avait fait peur.

À ce moment-là, Richard se rappela le début de son rêve

Il était dans une voiture blindée avec six fusils, cinq canons et une mitraillette. Les troupes allemandes l’avaient repoussé hors de Berlin, mais il s’était retourné brusquement et avait fait feu sur eux ; ils avaient fait demi-tour et s’étaient enfuis à toutes jambes. Il y avait deux voitures blindées pleines de troupes allemandes ; chacune de ces voitures allemandes avait sûrement six fusils, mais ils n’étaient pas aussi bons que les siens.

À ce moment-là, Richard hésita et parut angoissé ; il fit remarquer, l’air amusé, qu’il avait pu mettre tout le monde en fuite ; « les bêtises qu’on peut rêver », ajouta-t-il. Mais la dépression succéda rapidement à son accès de bonne humeur. Pendant qu’il racontait son rêve, il avait commencé un dessin figurant une grosse étoile de mer dont il se mit à colorier l’intérieur de différentes couleurs. Tandis qu’il parlait des deux voitures blindées allemandes, il prit deux crayons, les plaça bout à bout de manière à former un angle aigu, et les mit dans sa bouche. Il actionna aussi l’une des balançoires.

Mme K. interpréta64 son rêve : il était à Berlin, ce qui signifiait qu’il se sentait entouré et écrasé par des ennemis. Il avait dit lui-même combien il trouvait drôle d’être aussi puissant et aussi terrifiant et de pouvoir mettre en fuite le petit Allemand, Matsuoka et les troupes allemandes qui étaient dans les voitures blindées. Dans son rêve, c’était une façon de renier sa peur ; mais, en réalité, il aurait été complètement impuissant dans une telle situation. [Défense de type maniaque.] Matsuoka était « devenu méchant » parce que Richard l’avait taquiné. Il avait déjà dit à Mme K. (Quinzième séance) que les deux poissons qui les représentaient, lui et Paul (6e dessin), taquinaient le père-pieuvre. Le « lorgnon » de Matsuoka symbolisait le pénis du père ; Richard menaçait de le détruire et avait donc l’impression que le père-Matsuoka allait se venger en attaquant et en détruisant ses parties génitales. Paul était son allié sous la forme des gentils garçons qui parlaient anglais, tandis que le Paul qui lui était hostile était représenté par le petit Allemand qui « hurlait ». La façon dont sa mère faisait irruption dans le rêve exprimait son désir de s’en faire une alliée ; cependant, elle semblait faire alliance avec Matsuoka et ne pas faire attention à Richard. En se tournant vers Mme K. et en lui disant combien il l’aimait, il montrait qu’il avait besoin d’une mère gentille et qui l’aidât. Mais dans le rêve, sa mère l’avait abandonné ; il était entouré d’ennemis, ce qui n’était pas sans rapport avec le sentiment d’abandon qu’il avait éprouvé lorsque ses parents et Paul étaient partis. Les jours précédents il avait simplement été jaloux de les savoir ensemble et il s’était senti tout seul abandonné, mais le rêve montrait que, dans son esprit, ils étaient maintenant des ennemis qui s’unissaient contre lui et allaient l’attaquer. Les voitures blindées contenaient des troupes, c’est-à-dire que ce n’étaient pas seulement ses parents, mais toute la famille qui se liguait contre lui. Mme K. pensait aussi que les deux crayons qu’il avait mis dans sa bouche représentaient ses parents qu’il avait mangés, les lapins que Paul et lui s’étaient partagés (Douzième séance). Dans son rêve, les parents étaient symbolisés par deux voitures blindées et se faisaient aussi manger par Richard. [Intériorisation de l’objet.] Ils étaient dangereux et unis contre lui – sa mère s’étant alliée avec Matsuoka.

Richard raconta à Mme K. qu’il lui était arrivé la veille quelque chose de très agréable : il était à la gare et un conducteur de locomotive lui avait proposé de visiter le train. Quand il était revenu à la gare pour attendre ses parents, il avait revu le même train de marchandises.

Mme K. dit à Richard qu’il avait raconté l’histoire du conducteur de locomotive au moment où elle parlait des méchants parents-voiture blindée ; c’est-à-dire qu’il voulait exprimer par là le sentiment d’avoir en lui un père gentil (le conducteur de locomotive) ; le train de marchandises que Richard avait pu visiter symbolisait la mère. Cela signifiait que Richard avait l’impression de contenir aussi en lui les bons parents. D’après son rêve, il y avait en Allemagne de gentils petits garçons, qui représentaient des frères bons et secourables ; cependant, tous ces bons éléments ne semblaient pas l’aider suffisamment à vaincre sa peur d’avoir avalé toute la famille qui s’était alliée contre lui ; il restait donc plein d’ennemis. [Relation aux objets internes.]

Pendant ces interprétations, Richard était plongé dans ses pensées, puis il s’énerva et se mit à regarder les dessins, notamment celui qu’il venait de faire.

Mme K. lui demanda ce qu’il en pensait.

Richard expliqua que c’était une grosse étoile de mer, mais qu’elle n’était plus méchante.

Mme K. lui rappela que la veille, la grosse étoile de mer (9e dessin), qui maintenant n’était plus méchante, avait blessé sa mère et l’avait fait saigner. Dans le dessin d’aujourd’hui, elle avait aussi un grand nombre de dents, ce qui représentait son envie de mordre. Cette agressivité n’était pas sans rapport avec la voiture blindée qui faisait feu dans le rêve. C’étaient les mêmes craintes qu’on avait constatées dans le jeu de la veille, quand il désirait faire régner le bonheur dans sa famille mais n’y arrivait pas. Ces craintes le poussaient à détruire la famille de différentes façons. Il y a quelques jours, il avait mordu le clocher de l’église pendant qu’il jouait (Seizième séance) et avait d’ailleurs admis l’interprétation de Mme K. selon laquelle ce geste signifiait qu’il mangeait ce que le clocher représentait, en l’occurrence le pénis de son papa. Dans le jeu d’hier, le chien, qui était le seul survivant, figurait Richard lui-même et il avait dévoré toute la famille.

Richard avait écouté avec beaucoup d’attention et semblait soulagé. Il montra les « dents marron » de l’étoile de mer et dit qu’en effet elles étaient des fusils. Puis il ouvrit la porte et admira le paysage. Il ramassa de l’herbe dans le jardin et, de retour dans la chambre, la porta à sa bouche puis la jeta. Il explora la pièce et la petite cuisine attenante où il trouva un balai ; il se mit alors à balayer avec soin, mais d’un air distrait et accablé. Quand il eut fini, il alla chercher le ballon avec lequel il avait joué la veille ; il le pressa contre lui jusqu’à ce qu’il soit complètement dégonflé. Il écoutait le bruit que faisait l’air en s’échappant : « C’est comme si on parlait », fit-il remarquer.

Mme K. lui demanda qui parlait.

Richard répondit sans hésiter : « Papa et maman. »

Mme K. dit que le ballon de football avec son tuyau en caoutchouc représentait ses parents et leurs organes génitaux et qu’il avait l’impression qu’ils discutaient en cachette.

Richard se remit à gonfler le ballon et à en faire sortir l’air. Il écouta de nouveau le bruit de l’air qui s’échappait et dit : « Elle pleure, papa l’écrase et ils se battent. »

Mme K. lui fit remarquer qu’en écrasant ses parents-ballon contre son ventre, il exprimait de nouveau son sentiment d’avoir introduit en lui ses parents qui se battaient entre eux ou s’unissaient contre lui – les deux voitures blindées du rêve, Matsuoka et sa mère – il avait également l’impression d’avoir en lui la mère blessée ou morte, écrasée par le père. C’est parce qu’il avait peur d’avoir en lui des parents qui se battent entre eux, des parents qui complotent contre lui, sa mère malade à cause de son père, que Richard avait eu la veille tant de mal à quitter Mme K. ; d’autant plus que Paul et ses parents étaient partis. Ces derniers l’avaient non seulement abandonné, mais ils s’unissaient contre lui, même à l’intérieur de lui. Il avait d’autant plus besoin de Paul et de ses parents extérieurs, qu’il avait peur d’avoir en lui des gens blessés et dangereux. Le sentiment d’être tout seul, abandonné, était pour beaucoup dans ses craintes à propos de son intérieur (Note I).

Richard avait écouté avec attention cette dernière interprétation et semblait l’avoir comprise. Avant de partir, il fit rapidement les 10e et 11e dessins.

Note de la dix-huitième séance

I. Ce matériel illustre l’intériorisation de différents aspects que prennent les relations sexuelles des parents dans les fantasmes de l’enfant. (Les parents qui se battent entre eux ; ou qui s’allient contre l’enfant ; l’un des deux parents – ou les deux – blessé ou mort.) Ces situations sont reproduites dans l’univers intérieur de l’enfant ; il vit en détail ces querelles et ces blessures des parents qu’il reçoit comme se déroulant à l’intérieur de lui-même ; ces fantasmes peuvent être à l’origine de souffrances hypocondriaques variées. Cependant, ce ne sont pas seulement les fantasmes concernant les relations sexuelles des parents mais aussi d’autres aspects de leurs relations (aussi bien réellement observés qu’à l’état de fantasmes) qui sont intériorisés et influencent le développement du moi et du surmoi de l’enfant.

Je voudrais attirer l’attention sur le caractère concret, au cours de cette séance, des fantasmes d’incorporation orale ; par exemple, les deux crayons que Richard avait mis dans sa bouche tandis qu’il parlait des voitures blindées. Ce matériel indique aussi de façon très claire les différents types de relations aux objets intériorisés et la diversité des identifications.

Ce matériel illustre également le lien étroit qui existe entre les situations intérieures dangereuses et le sentiment d’insécurité qui en découle, que ce soit par rapport au monde intérieur ou extérieur. Ce sentiment d’insécurité, qui s’exprime essentiellement par la peur d’être menacé par des persécuteurs internes et d’être privé d’objets bons et salutaires, est l’une des causes les plus profondes du sentiment de solitude.


62 Sollum : ville d’Égypte, théâtre de nombreux combats entre les Forces de l’Axe et les Alliés pendant la campagne de Libye (1942) (N.d.T.).

63 Ministre japonais pendant la guerre 1941-1945.

64 Bien que je la présente ici en un seul bloc, cette interprétation fut certainement comme beaucoup d’autres, interrompue par des réponses de Richard ou un autre type de matériel.