Dix-neuvième séance – Lundi

Richard dit qu’il se sentait beaucoup plus heureux. Il avait passé un très bon week-end et avait même vu Paul pendant plusieurs heures. Sa mère était venue à « X » et allait rester avec lui. Il avait apporté des jouets à lui, une petite flotte de bateaux de guerre65 et se mit à jouer avec. D’un côté il plaça des torpilleurs, disant qu’ils étaient allemands ; de l’autre, la flotte anglaise, composée de cuirassés, de croiseurs, de torpilleurs et de sous-marins. (Richard était gai et plein d’entrain.) Les deux cuirassés attaquèrent les torpilleurs ; l’un d’eux explosa, les autres se sabordèrent et coulèrent. Tout en manœuvrant les bateaux, Richard émettait des sons expressifs et variés ressemblant à la fois à des bruits de moteur et à des voix humaines, qui indiquaient clairement si les bateaux étaient heureux, furieux, etc. Lorsque plusieurs bateaux étaient ensemble, on avait l’impression d’entendre une conversation et pourtant Richard n’utilisait pas de mots. (Richard était encore plus sensible que d’habitude aux bruits du dehors et aux enfants passant devant la maison ; à plusieurs reprises, il se leva en sursaut pour aller regarder dehors.)

Mme K. interpréta en disant que les torpilleurs allemands représentaient les bébés de sa mère qu’il avait l’impression d’avoir attaqués parce qu’il était jaloux et les détestait ; par conséquent, il croyait que ceux-ci lui étaient hostiles. Pendant qu’il jouait avec les torpilleurs, il avait peur des enfants qui passaient dans la rue et s’en méfiait ; il avait guetté les bruits et était « sur ses gardes ». Tous les enfants du monde symbolisaient pour lui les bébés de sa mère ; il s’attendait donc à trouver des ennemis dans tous les enfants qu’il rencontrait.

Richard ouvrit la porte et demanda à Mme K. de regarder le beau paysage. Il remarqua qu’il y avait beaucoup de papillons ; ils étaient jolis… mais nuisibles, car ils mangeaient les choux et les autres légumes. L’an dernier, il en avait tué soixante en un seul jour. Il rentra dans la chambre.

Mme K. interpréta : les papillons représentaient pour lui la même chose que les étoiles de mer, c’est-à-dire des bébés voraces, aussi voraces qu’il se sentait lui-même ; il fallait donc tous les détruire afin de sauver sa mère. Il fallait également sauver Mme K. de la jalousie de Richard lorsque celui-ci enviait ses autres patients et voulait profiter d’elle au maximum de son attention, de son temps et en fait de son amour exclusif.

S’il éprouvait le besoin d’attaquer les enfants, c’était d’une part pour protéger sa mère, d’autre part parce qu’il avait peur d’eux et de ce qu’ils allaient lui faire – les enfants de la rue, les torpilleurs allemands – et que cette peur le poussait à les agresser.

Richard plaça alors toute la flotte d’un même côté, disant que tous les bateaux étaient anglais. Il expliqua à Mme K. que les deux cuirassés étaient les parents, les croiseurs, la cuisinière, la bonne, Paul, et les torpilleurs les bébés encore à l’intérieur de maman. Richard se mit ensuite à jouer avec les autres jouets. Il construisit une ville avec des gens en bordure d’une voie ferrée et déclara que rien, pas même les trains (qui étaient l’un derrière l’autre), ne bougerait. Il dit à une figurine représentant une petite fille de ne pas aller sur la voie ferrée parce que c’était dangereux. Il composa plusieurs groupes, notamment le groupe habituel de trois animaux répartis dans deux wagons, mais mit à part la dame en rose et d’autres figurines qu’il avait souvent utilisées dans ses jeux précédents.

Le chien devait rester immobile, mais remuait quand même la queue. Richard dit que toute la famille était heureuse. Mais, tout à coup, il fit avancer les deux trains qui entrèrent en collision, et tout fut renversé. Il expliqua que les trains s’étaient disputés ; l’un avait dit à l’autre qu’il était le plus important et l’autre avait répondu que c’était lui ; ils avaient commencé à se battre et avaient semé la « pagaille ».

Mme K. interpréta, disant qu’il désirait que la famille soit unie et heureuse et souhaitait n’avoir que des sentiments d’amitié à son égard ; mais il était jaloux de Paul (sentiment représenté dans le jeu par la collision des trains), ce qui était la cause de la catastrophe.

Pendant le week-end et les jours précédents, quand Richard était à « X » et Paul à la maison, il avait été très jaloux de Paul. Ce dernier, étant en permission, avait droit à beaucoup d’égards, et Richard avait l’impression qu’on l’admirait et qu’on le considérait comme bien plus important que lui. La querelle entre les trains représentait aussi les relations sexuelles des parents. N’avait-il pas senti la veille, que ses parents étaient à l’intérieur de lui ? Par conséquent, il lui suffisait de tous les maîtriser, y compris lui-même, et de les faire rester tranquilles, pour que la famille soit heureuse et qu’il continue à les aimer. Les maîtriser66 impliquait aussi que Richard fit échec à ses propres sentiments. En outre, il avait mis en garde la petite fille (qui le représentait) de ne pas s’approcher des parents pendant qu’ils avaient des relations sexuelles (les trains), ce qui signifiait qu’elle devait se tenir à l’écart de toute dispute.

Richard raconta un secret à Mme K. : quelquefois, il faisait venir Bobby dans son lit et ils « s’amusaient bien » tous les deux ; mais il ne fallait pas le dire à sa mère. Quand Richard eut fini de jouer, il regarda par la fenêtre et aperçut un petit garçon ; il l’observa pendant un petit moment et cria assez fort – quoiqu’on ne pût l’entendre du dehors – « Va-t’en ! » Au début de la séance, il était déjà plein d’entrain ; mais, pendant la dispute entre les trains, son énervement était allé croissant et, quand il invectiva le petit garçon dans la rue, il était dans un état maniaque. Richard fit alors le salut hitlérien et demanda à Mme K. si les Autrichiens étaient obligés de le faire aussi ; il trouvait que c’était complètement idiot.

Mme K. lui dit que le garçon dans la rue, dont il voulait se débarrasser, représentait le mauvais pénis-père-Hitler qu’il avait l’impression d’avoir en lui. Il essayait de maîtriser cet ennemi intérieur, mais craignait d’être à sa merci et devait donc le saluer. Pendant cette séance, il avait raconté qu’il avait mangé du saumon – représentant le pénis séduisant du père et du frère – et que cela ne lui avait pas fait de mal. Il y a quelque temps, sa mère avait été malade après avoir mangé du saumon (Treizième séance), mais il sentait qu’à l’intérieur de lui le poisson était devenu un père (et un frère) méchant et tyrannique qu’il devait maîtriser et immobiliser.

Richard avait recommencé à jouer. Il construisit une nouvelle ville, disant que c’était Hambourg et qu’il la bombardait avec sa flotte.

Mme K. lui fit remarquer que, comme précédemment, la famille qui, croyait-il, l’avait attaqué (avant, c’étaient les torpilleurs allemands, maintenant Hambourg), était devenue son ennemie et qu’il devait l’attaquer.

Richard se leva ; il épousseta la chambre, donna aux tabourets des coups de pied brutaux et se mit à jouer avec un ballon qu’il avait pris dans un placard, disant qu’il ne voulait pas qu’il reste là-dedans ; il ferma la porte du placard pour empêcher le ballon d’atterrir dans ce placard ; il risquait de s’y perdre et de ne plus pouvoir en ressortir. Puis il lança un autre ballon contre ce dernier et dit qu’ils « s’amusaient bien ».

Mme K. interpréta : Richard voulait extraire le pénis du père, symbolisé par le ballon, de Mme K. et de sa mère (le placard) et jouer avec. C’est ce qu’il exprimait en disant que les deux ballons « s’amusaient bien » ; il avait employé la même expression lorsqu’il avait raconté que Bobby venait en cachette dans son lit, c’est-à-dire qu’il faisait quelque chose avec le pénis du chien. Il ne fallait pas le dire à sa mère, d’une part parce qu’elle le gronderait, d’autre part parce que Bobby représentait Paul et son père et que maman aurait l’impression que Richard les lui enlevait. Il voulait enlever le mauvais pénis-Hitler qui était en lui parce qu’il avait peur de se faire diriger et détruire par lui ; cela augmentait son désir d’avoir en lui le « bon » pénis de son père qui lui donnerait du plaisir et le soulagerait de sa peur concernant le mauvais pénis. Cependant, il craignait d’en priver sa mère, car il sentait qu’elle contenait elle aussi, le « bon » pénis de son père (Note I).

Richard demanda soudain si les grands garçons lui feraient du mal au cas où il irait à l’école l’automne prochain. Pendant qu’il posait cette question, il s’était penché en avant et avait touché le mât d’un des bateaux avec sa tête ; il le tâta ensuite entre ses doigts pour voir s’il piquait.

Mme K. lui dit qu’il avait peur des grands garçons parce qu’ils allaient peut-être blesser ou détruire son pénis. En même temps, il avait envie de jouer avec leur pénis à eux, notamment pour voir s’ils étaient vraiment dangereux. Mme K. rattacha cela à l’intérêt que portait Richard à ses patients, en particulier à John avec lequel il aimerait faire l’amour, le dérobant ainsi à Mme K. Il semblait qu’il éprouvât les mêmes sentiments à l’égard de Paul, qu’il désirait et redoutait à la fois.

Richard était maintenant très énervé ; il ne cessait de guetter les enfants dans la rue, parcourait la chambre en piétinant impatiemment et parlait très vite. Il n’avait, semble-t-il, prêté aucune attention à la dernière interprétation et avait interrompu Mme K. à plusieurs reprises. À la fin de la séance, tandis qu’il allait voir sa mère, il cogna deux maisons l’une contre l’autre.

Mme K. lui dit qu’il était maintenant seul avec sa mère (son frère et son père étant absents) et qu’il désirait avoir des relations sexuelles avec elle (les deux maisons qu’ils avaient cognées l’une contre l’autre) ; mais il avait peur de ce que son père et Paul lui feraient, et de perdre son pénis à l’intérieur de sa mère (le ballon dans le placard).

Note de la dix-neuvième séance

I. La peur du pénis intériorisé dangereux encourage fortement à voir à quoi correspond cette peur dans la réalité extérieure et renforce les désirs homosexuels. Si l’angoisse concernant le dangereux pénis intériorisé est très forte, le patient ne peut être rassuré de cette manière et cela peut conduire à un accroissement obsessionnel de l’homosexualité (Cf. La Psychanalyse des enfants, chap. XII).