Vingtième séanceMardi

Ce jour-là, la salle de jeu n’était pas disponible et Mme K. dut recevoir Richard ailleurs ; elle l’emmena dans son appartement.

Richard était très ému à l’idée de voir enfin l’endroit où logeait Mme K., d’autant plus qu’il savait qu’il était l’un des rares patients à ne pas être reçu chez elle. En chemin, il se montra très gai, quelque peu excité, il admira une maison entourée d’un jardin plein de fleurs disant qu’elle était « belle et ravissante », qu’il espérait qu’elle ne serait pas bombardée. Il déclara ensuite que c’était dommage que la salle de jeu ne fût pas libre, il l’aimait toujours, ajouta-t-il, et elle « “ nous “ avait toujours été fidèle » (il voulait dire par nous Mme K. et lui-même). En entrant dans la maison de Mme K., il dit : « Madame K., je vous aime beaucoup. » Il inspecta la pièce du regard et questionna Mme K. sur ses autres patients, lui demandant notamment dans quelle pièce elle recevait John. (Richard savait que l’appartement de Mme K. se composait de deux pièces, sa question impliquait donc qu’elle recevait peut-être John dans sa chambre à coucher.) Puis Richard continua à la questionner : combien de patients avait-elle ? Était-il le dernier qu’elle eût reçu la veille ? (Contrairement à son habitude, il était venu dans l’après-midi.)

Quelques instants plus tard, il lui demanda ce qu’elle avait fait la veille au soir67.

Mme K. interpréta, disant qu’il était jaloux de ses relations sexuelles avec les hommes, en particulier avec ses patients (John), et rapprocha cette jalousie de celle qu’il éprouvait à l’égard de son père et de Paul, sentiment qui avait été renforcé par la dernière visite de Paul.

Richard avait posé sa flotte de guerre sur la table, faisant remarquer que l’un des torpilleurs avait perdu son mât. Il expliqua que tous les bateaux étaient anglais ; ils étaient heureux ensemble et se préparaient à affronter l’ennemi. Tout en parlant avec Mme K. de ses patients, il avait disposé les bateaux en colonnes suivant leur taille, au coin de la table, près de Mme K.

Mme K. dit que les bateaux figuraient ses patients et sa famille rangés par ordre d’âge ; d’abord le père, puis le frère, ensuite Richard et enfin les enfants qui risquaient encore d’arriver. Ils devaient tous se partager Mme K., comme les membres de la famille se partageaient la mère.

Richard approuva l’interprétation de Mme K., compta les bateaux, et lui dit qu’elle avait quinze patients, mais que ce serait chacun son tour. Puis il continua à jouer avec ses bateaux sur le tapis, disant qu’il avait besoin de beaucoup de place pour les manœuvres. Il prit un sous-marin et dit que, bien que le plus petit, il était le plus droit ; il le baptisa Salmon, prétendant que c’était lui-même. Puis il aligna tous les bateaux par terre, répéta qu’ils étaient heureux ensemble et qu’il n’y avait pas d’ennemis en vue. Puis il regarda autour de lui, s’approcha de la bibliothèque et demanda à Mme K. la permission de prendre un livre, le plus gros de tous. Il l’ouvrit, commença à lire, et ne tarda pas à le remettre en place, disant qu’il était trop petit pour ce livre et qu’il ne l’aimait pas. Il demanda alors à Mme K. de lui lire un peu d’« autrichien » dans l’un des livres allemands qui étaient là. (Il parlait toujours d'« autrichien », faisant semblant d’ignorer que la langue de Mme K. était l’allemand.) Il l’écouta attentivement, trouva que c’était trop difficile et retourna à ses bateaux. Un torpilleur patrouillait tout près de Mme K., suivi par le Rodney, le cuirassé qu’il venait de désigner comme sa mère. Richard rapprocha quelques torpilleurs et quelques sous-marins de ces bateaux, mais le Nelson, le Rodney et le premier torpilleur restaient groupés. Richard dit : « Papa inspecte sa femme et ses enfants », et fit avancer le Nelson tout doucement de façon qu’il longeât le Rodney, il déclara alors : « Papa fait la cour à maman très gentiment » ; il écarta un peu le torpilleur, puis le Nelson, qui effleura ce dernier. Richard expliqua : « Maintenant, papa m’aime, moi. Pendant ce week-end, j’aimais beaucoup papa. » Il ajouta que son père l’avait souvent pris dans ses bras et embrassé. Tout en parlant Richard avait fait repousser le Rodney par le Nelson et fait avancer ce dernier vers le torpilleur : « Nous n’avons pas besoin de maman, elle peut s’en aller », déclara-t-il. Mais, quelques instants plus tard, il fit revenir le Nelson aux côtés du Rodney et un autre torpilleur vint se joindre au torpilleur-Richard.

Mme K. interpréta disant que Richard avait tout d’abord décidé d’être le plus petit et le plus droit, c’est-à-dire qu’il pensait qu’il était plus sûr de rester enfant avec un pénis petit mais intact. Puis il avait voulu explorer Mme K. (et maman) représentée par le gros livre. « Trop petit » pour ce livre, signifiait d’une part que l’ouvrage était trop difficile, d’autre part que Mme K. (et sa mère) étaient trop grandes ; qu’il ne pouvait pas introduire son petit pénis dans un si grand vagin. De même qu’il avait eu peur que le ballon ne se perdît dans le placard (la veille), il avait peur de perdre son pénis à l’intérieur de Mme K. (et de sa mère). Son désir de découvrir la langue étrangère, donc secrète, de Mme K., correspondait à son envie de découvrir les organes génitaux et l’intérieur mystérieux de Mme K. (et de sa mère). Mais il avait peur de trouver en elle le dangereux pénis-pieuvre – le pénis-Hitler qui l’attaquerait. Il pensait donc (comme à propos du petit sous-marin) qu’il valait mieux rester enfant. Cependant, Richard devenait peu après le premier torpilleur, et se plaçait à côté du Rodney (sa mère). Il avait l’impression que son père devait le séparer de sa mère parce qu’il se sentait coupable et craignait de la lui avoir enlevée encore une fois. Tant qu’il pourrait faire régner le calme dans la flotte, il pourrait maintenir la paix au sein de la famille, exactement comme dans le jeu de la veille où il s’était efforcé d’immobiliser les trains et la ville. D’autre part, si papa se contentait de faire la cour à maman « gentiment », c’est-à-dire de ne pas avoir de relations sexuelles avec elle, Richard serait en mesure de se maîtriser et de ne pas intervenir. L’« inspection » exprimait le désir de Richard d’être sous le contrôle de son père afin que ce dernier l’empêchât de lui ravir sa mère et d’avoir des relations sexuelles avec elle.

À travers son jeu, on pouvait donc voir qu’au désir d’enlever sa mère à son père se rattachait un sentiment de culpabilité à l’égard de ce dernier et, par conséquent, le désir de la lui restituer. D’autre part, il voulait avoir papa pour lui tout seul, remplacer sa mère auprès de lui dans les relations sexuelles et par conséquent repousser sa mère. S’il agissait ainsi, sa mère serait toute seule, abandonnée, c’est pourquoi il avait des remords et réunissait ses parents, acceptant qu’ils se fassent la cour gentiment. Or, cela ne pouvait durer, et il avait recours à des relations sexuelles avec Paul.

Pendant que Mme K. interprétait, Richard avait écouté attentivement et il avait rangé les bateaux par ordre de grandeur, comme auparavant, essayant visiblement d’éviter le conflit, puis tout à coup, il déclara qu’il en avait assez de jouer et s’arrêta. Il se mit à dessiner ; il termina d’abord le 10e dessin qu’il avait commencé lors de la Dix-huitième séance. Tandis qu’il coloriait le Truant en noir, il parla d’Oliver, un garçon qui habitait dans sa ville natale, un voisin qu’il détestait. Ce dernier l’ignorait et croyait même que Richard l’aimait bien. Mais Richard voulait lui donner un coup de pied si fort qu’il l’enverrait à l’autre bout du monde ; il ne voulait plus jamais le revoir. Puis Richard fut étonné de remarquer que tout allait par trois dans ce dessin : il y avait trois avions, trois étoiles de mer, trois sous-marins et même trois balles sortant du canon de l’avion de chasse ; il demanda à Mme K. pourquoi.

Mme K. lui rappela que, lors de la Dix-huitième séance, il était déprimé et se sentait très seul parce que ses parents étaient partis la veille avec Paul ; or dans les dessins qu’il avait faits ce jour-là, tout ce qui allait par trois représentait papa, maman et Richard ; il avait laissé Paul de côté parce qu’il en était jaloux. Ce que Richard avait dit de son voisin, et qui signifiait qu’il désirait inconsciemment la mort de ce garçon, semblait s’appliquer à Paul. Voilà le sens de ce dessin (10e) où tout allait par trois. Il avait dit que son voisin croyait que Richard l’aimait bien ; cela pouvait également s’appliquer à Paul qui ne se rendait pas compte combien Richard le détestait quand il était jaloux car, en d’autres circonstances, il l’admirait et lui donnait des preuves d’amour. Richard avait donc l’impression de ne pas être franc du tout.

Richard protesta énergiquement et dit qu’il aimait Paul et ne voudrait jamais qu’il meure.

Mme K. lui dit qu’il y avait en lui un conflit entre l’amour et la haine.

Richard lui fit alors remarquer qu’il n’y avait qu’un seul poisson dans son dessin et lui demanda si ce n’était pas Mme K.

Elle lui dit que oui et que le poisson pouvait aussi être sa mère placée entre le plus petit sous-marin (Richard, d’après son jeu avec les bateaux) et le plus grand (papa). Une fois de plus, Richard et ses parents étaient tous les trois ensemble. On pouvait dire la même chose à propos de Mme K. qui se trouvait entre Richard (le petit sous-marin) et John (représentant M. K.) sous la forme du grand sous-marin.

Richard dit que le poisson reniflait le périscope de papa et remuait la queue.

Mme K. lui rappela que, dans un autre dessin, le poisson touchait presque le drapeau (8e dessin) ; ce dessin représentait sa mère prenant le pénis de son père dans sa bouche ; elle remuait la queue (comme le chien) et cela signifiait qu’il attribuait un pénis à sa mère.

Richard fit remarquer qu’il était peut-être le plus petit sous-marin, mais qu’il n’avait pas le plus petit drapeau.

Mme K. lui répondit que ce drapeau, qui était le plus long de tous, exprimait son désir d’avoir le plus grand pénis.

Richard admit que ce drapeau était le plus long, mais il pensait qu’il n’était pas aussi bien que ceux des autres sous-marins, c’est-à-dire qu’il était plutôt mince. Il répéta alors que le poisson reniflait le périscope comme les chiens faisaient quand ils voulaient monter sur le dos d’autres chiens. Un jour, un chien avait essayé de monter sur le dos de Bobby.

Comme il avait comparé le poisson qui reniflait le périscope à un chien, dit Mme K., il semblait bien que ce poisson ne représentât pas seulement sa mère, mais aussi son père et lui-même. Il lui avait raconté le plaisir qu’il avait pris avec Bobby, dans son lit : il semblait donc qu’il eût vraiment joué avec le pénis du chien et se fût fait renifler et lécher par lui ; il semblait également qu’il eût eu des aventures (comme le poisson avec le périscope) avec un garçon ; il avait peut-être pris le pénis du garçon dans sa bouche ; peut-être avait-il fait cela avec son frère, autrefois.

Après un moment de silence, Richard répondit qu’il dormait souvent avec son frère et s’empressa d’ajouter qu’ils ne couchaient pas dans le même lit, mais seulement dans la même chambre. Papa et maman non plus ne couchaient pas dans le même lit, mais dans la même chambre.

Mme K. interpréta : ce qu’il venait de dire signifiait que Paul et lui avaient fait des choses ensemble, les mêmes choses que ses parents auraient pu faire au cours de leurs relations sexuelles. Eux aussi ne couchaient pourtant pas dans le même lit ; cependant, il supposait que, de temps en temps, ils se mettaient dans le même lit.


67 « X » étant un petit village, il était facile à Richard, qui était très curieux, d’obtenir des renseignements sur moi. Il connaissait un certain nombre de choses concernant mes patients, ma propriétaire et les autres locataires de la maison. De plus, je le rencontrais souvent dans la rue quand je sortais. Comme on le verra plus tard, tout ceci entre dans le cadre de l’analyse.