Vingt-deuxième séance – Jeudi

Richard était arrivé en avance et attendait Mme K. devant la porte de la salle de jeu. Il avait l’air grave et silencieux, était un peu plus pâle que d’habitude, mais se montrait aimable. Il avait perdu sa bonne humeur de la veille, lorsqu’il avait manifesté son amour pour Mme K. et la confiance qu’il avait en elle. Il installa sa flotte de guerre. Le Rodney partit tout seul, mais le Nelson ne tarda pas à le suivre. Ce dernier ne savait pas au juste s’il allait s’approcher ou non du Rodney, c’est-à-dire s’il allait ou non lui faire la cour. Puis Richard désigna un torpilleur qui avait le mât tordu, disant que c’était Paul. Richard jouait avec nonchalance et paraissait indécis. Il demanda à Mme K. si elle avait écouté les informations (la veille, il n’avait pas parlé de la tentative d’invasion de la Crète, ce qui était étonnant étant donné l’intérêt qu’il prenait à tout détail concernant l’évolution de la situation politique. Par exemple, il avait déjà exprimé sa consternation à propos de Vichy).

Mme K. lui demanda si sa question concernait la Crète.

Richard, l’air inquiet, répondit que oui. Puis il cessa de jouer, se leva et raconta à Mme K. que, la veille au soir, il n’avait pas l’intention d’aller au cinéma, mais qu’en fin de compte il y était allé tout seul ; au bout de cinq minutes, il était ressorti parce qu’il ne se sentait pas bien ; il était rentré chez lui en toute hâte. Le ronron monotone de la bande sonore l’avait agacé et il n’avait pu supporter le bruit. Il se remit à jouer : le Nelson vint se placer à côté du sous-marin qui, il l’avait déjà dit, représentait Richard. Puis l’enfant abandonna de nouveau son jeu et redemanda à Mme K. des renseignements sur l’analyse de John. Il savait, dit-il, et Mme K. le lui avait déjà expliqué, qu’elle ne pouvait pas plus lui parler de John qu’elle ne parlait à John de Richard ; cependant, il voulait savoir si elle avait la « permission » de parler de ses patients avec M. K. et si elle parlerait de lui, Richard, à M. K.

Mme K. lui demanda qui lui donnerait la « permission » de s’entretenir avec M. K.

Elle-même, répondit Richard.

Mme K. lui répéta ce qu’elle avait déjà dit (Quatrième séance) pour répondre aux questions que lui posait Richard au sujet de sa famille.

M. K. était mort.

Richard rétorqua qu’il l’avait oublié. Il voulait savoir de quel côté était M. K. pendant la dernière guerre ; en fait, ajouta-t-il, il savait déjà qu’il avait dû être de l’autre côté. (Richard connaissait déjà tous ces détails grâce aux nombreux renseignements qu’il possédait concernant Mme K.)

Mme K. interpréta : il avait oublié que M. K. était mort parce que cet événement éveillait en lui la peur que son père ne mourût. D’autre part, Richard se méfiait de M. K. qui était un ennemi, et il l’assimilait presque à Hitler ; il pensait que M. K. n’était pas mort et avait l’impression qu’il était à l’intérieur de Mme K. Aussi craignait-il que Mme K. ne s’unisse contre lui avec le mauvais père-Hitler (M. K.)

Richard se remit à parler de John, demandant à Mme K. ce que ce dernier lui disait de ses sentiments envers elle, ou ce qu’il racontait à propos de Richard. John lui avait dit quelque chose au sujet de Mme K. mais Richard ne voulait le lui répéter à aucun prix, de peur de lui faire de la peine ; pourtant, il y avait beaucoup pensé. Puis il raconta à Mme K. que, lorsqu’elle était à Londres (c’était avant que Richard commence son traitement), John avait dit qu’il aurait aimé qu’elle soit déjà morte et enterrée ; comme ça, il ne serait plus obligé d’aller à l’analyse. (Pendant tout ce temps-là, Richard guettait avec beaucoup d’inquiétude les réactions de Mme K.)

Mme K. lui rappela son jeu de la veille : il avait mis à l’écart la petite dame en rose et l’avait recouverte, disant qu’elle était à l’hôpital ; c’est-à-dire qu’il souhaitait non seulement oublier sa maman malade et s’en débarrasser, mais encore faire de même avec Mme K. Il avait donc l’impression de faire à Mme K. exactement ce que John avait souhaité qu’il lui arrive. Certes, dans le jeu d’hier, on ne voyait pas clairement qui avait blessé la dame en rose ; mais auparavant – quand on avait commenté le 9e dessin (Dix-septième séance) et en diverses occasions – on avait constaté non seulement que le méchant Hitler blessait Mme K., mais encore que Richard souhaitait que ce dernier agisse ainsi. Richard avait très peur que ce désir ne blesse réellement Mme K. et cette peur était encore pire que sa répugnance à lui rapporter les paroles de John.

Pendant que Mme K. interprétait, Richard se leva, se dirigea vers la porte et sortit. Il bruinait. (Richard détestait la pluie ; celle-ci le déprimait tandis que le soleil le mettait de bonne humeur.) Il rentra et se remit à jouer avec ses bateaux. Mais il ne tarda pas à s’arrêter et, semblant s’être enfin décidé, raconta à Mme K. qu’il avait fait un cauchemar :

Les poissons l’avaient invité à dîner avec eux, dans l’eau. Richard avait refusé et le chef des poissons lui dit que, s’il en était ainsi, de grands dangers le menaçaient. Richard lui répondit que cela lui importait peu et qu’il irait à Munich. En chemin, il rencontra ses parents et son cousin, qui se joignirent à lui. Ils étaient tous à bicyclette et lui aussi. Il avait mis son imperméable parce qu’il pleuvait. Une locomotive dérailla et fonça sur lui : elle brûlait et le feu poursuivait Richard. C’était affreux. Il s’enfuit à toute vitesse et fut sauvé, mais il avait abandonné ses parents.

Terrorisé, il s’était réveillé et avait continué à « rêver éveillé : (il sentait clairement qu’en fait, il avait pu poursuivre son rêve et se débarrasser du mal).

Il était allé chercher des seaux d’eau, avait éteint le feu et rendu fertile le sol, qui avait été desséché par le feu : il était presque sûr que ses parents avaient, eux aussi, réussi à s en sortir.

Mme K. lui demanda pourquoi il ne voulait pas aller dîner avec les poissons.

Richard répondit, sans hésiter, qu’il était sûr qu’ils allaient manger de la pieuvre grillée et qu’il n’aimerait pas ça.

Mme K. lui demanda ce qu’entendait, d’après lui, le chef des poissons par « les grands dangers » qui le menaçaient s’il refusait leur invitation à dîner.

Richard répondit seulement que, s’il ne mangeait pas ce dîner, il serait en danger. (Il parlait à contrecœur, mais, en jouant avec ses bateaux, il semblait s’exprimer plus facilement. Cependant, il opposa à Mme K. une grande résistance lorsqu’elle lui demanda ce qu’il pensait de son départ pour Munich : il ne répondit pas et parut très angoissé.)

Mme K. lui rappela qu’il avait parlé de Munich comme du quartier général des nazis et de la maison des Chemises noires comme d’un lieu très dangereux.

Richard acquiesça et dit qu’il ne voyait pas du tout pourquoi il serait allé à Munich, car il aurait eu peur.

Mme K. lui fit remarquer que le désastre qui s’était produit la veille dans son jeu n’était pas simplement pour lui un événement extérieur mais également une catastrophe intérieure parce qu’il avait été le « chien grognant » qui dévorait tout le monde. Ses angoisses concernant son intérieur ayant augmenté, il avait eu l’impression, au cinéma, que les bruits pénétraient en lui, et il n’avait pu le supporter. Il redoutait d’avoir dévoré Mme K., car elle ne pourrait plus l’aider à combattre ses angoisses. C’est ce qu’il avait exprimé la veille, en mettant dans sa bouche la petite poupée en rouge (représentant Mme K.) et en la mordant ; c’était d’ailleurs le dernier geste de son jeu.

Richard déclara que parmi les bruits, au cinéma, il avait également entendu des voix d’enfants et qu’il avait craint qu’à la sortie ils ne se ruent tous sur lui.

Mme K. lui dit qu’il avait peur que les bébés de maman qu’il désirait attaquer et dévorer ne se ruent sur lui et ne l’assaillent à l’intérieur de lui et à l’extérieur. La pieuvre frite que le chef des poissons allait lui donner à manger représentait d’une part son père qu’il souhaitait attaquer et dévorer, d’autre part Richard lui-même que son père allait dévorer pour se venger. Mais ce même chef était Hitler envahissant la Crète qui, elle, figurait l’Angleterre, sa mère, en même temps que Richard. Même s’il obéissait au chef, Richard n’était pas sûr d’échapper au danger parce que étant Hitler, ce chef était un menteur et un traître. Aller à Munich, c’était donc se précipiter en plein danger ; mais ce n’était là qu’un danger extérieur tandis que la pieuvre frite et le chef des poissons représentaient le mauvais père-Hitler (M. K. dans le matériel ci-dessus) à l’intérieur de Richard. [Fuite vers un danger extérieur comme défense contre les dangers intérieurs.]

Richard approuva Mme K. – il était convaincu qu’il était plus facile de combattre Hitler à Munich qu’à l’intérieur de lui.

Mme K. expliqua que, dans son rêve, lorsqu’il avait rencontré ses parents et son cousin (représentant également Paul), il avait espéré qu’ils l’aideraient. Mais il se demandait s’il pouvait compter sur leur secours. Il avait exprimé sa méfiance lorsqu’il s’était inquiété de savoir si Mme K. parlerait de lui à M. K. Auparavant, il avait fait allusion à Vichy et à la France, ce qui montrait qu’il doutait de Paul : celui-ci n’était peut-être pas un allié sûr. Mais, au cours de cette même séance, n’avait-il pas répété à Mme K. les paroles de John ? Il avait donc l’impression d’avoir dénoncé John. Ainsi doutait-il de sa propre loyauté en tant qu’allié de son frère. Il savait que M. K. était mort, par conséquent sa méfiance s’adressait au M. K. qui était à l’intérieur de Mme K., comme si celui-ci continuait à vivre en elle. Mme K. lui rappela également qu’après la catastrophe qui s’était produite dans son jeu la veille (les trains avaient tout renversé), il avait pensé à un grand repas qu’il avait fait. C’est-à-dire qu’il avait mangé ses parents pendant leurs relations sexuelles. Il avait l’impression que le feu de la locomotive qui, dans son rêve, le poursuivait, était à l’intérieur de lui et qu’il allait y brûler les bons parents et les bébés. Il n’avait pas voulu voir sa mère blessée ou morte et l’avait recouverte (Vingt et unième séance) ; mais, dans son esprit, elle était à l’intérieur de lui. Il espérait la sauver avec de l’eau bienfaisante et fertilisante, c’est-à-dire, expliqua Mme K., avec sa bonne urine ; en revanche, la matière mauvaise et brûlante qui s’échappait de la locomotive de papa était, imaginait-il, de l’urine dangereuse qui les brûlerait, maman et lui.

Au début de la séance, Richard était contrarié et distrait ; pendant ces interprétations, il parut plus réceptif et moins apathique. Il avait écouté tout en continuant à jouer avec les bateaux. Le Rodney était allé se mettre à côté du Nelson et le Nelson à côté du torpilleur-Richard. Le Nelson attaqua le Rodney qui était devenu cuirassé allemand et le fit sauter. Puis le Nelson devint allemand et le Rodney anglais et le Rodney fit sauter le Nelson. Vers la fin de l’interprétation de Mme K., Richard prit le ballon de football, le gonfla et en fit sortir l’air en se couchant dessus, répétant que maman était de nouveau vide et pleurait… Il alla chercher le balai, balaya la chambre et dit qu’à présent elle était plus propre.

Mme K. interpréta tout cela : il essayait d’améliorer la mère intérieure. Puis elle lui demanda ce qu’il avait mangé la veille au soir.

Du poisson, répondit Richard, mais il aimait bien ça, ajouta-t-il. Il prit soudain un air surpris et intéressé : « Mais, dit-il, j’ai rêvé que c’était moi que les poissons invitaient à dîner. » Quand il quitta Mme K., il était tout songeur mais n’avait pas l’air malheureux (Note I).

Note de la vingt-deuxième séance

I. Dans la note I, à la fin de la Vingt et unième séance, j’ai remarqué à quel point l’interprétation d’émotions et de situations pénibles soulageait le patient et souvent même, pendant la séance en cours. Richard put enfin m’avouer quelque chose qui visiblement l’obsédait (les paroles hostiles de John à mon endroit), ce qui montre bien que les interprétations de la séance précédente avaient renforcé sa confiance en moi.

Je considère également comme un progrès le fait qu’il ait été capable d’avoir un tel cauchemar, de se le rappeler et de m’en faire le récit. Ce matériel permet également de tirer la conclusion suivante : les angoisses interprétées lors de la séance précédente – bien qu’elles aient été partiellement réduites – avaient cependant continué à agir entre les deux séances. L’une des explications qu’on peut donner à ce sujet est que les angoisses concernant l’intériorisation avaient été ranimées et s’étaient trouvées coïncider avec des angoisses provoquées par des événements ou des situations extérieures. Afin d’échapper à ces situations dangereuses à la fois extérieures et intérieures, Richard essayait de se concentrer sur les dangers extérieurs ; ainsi, à son grand étonnement, il se rendait à Munich pour échapper aux poissons. L’extériorisation est, de façon générale, l’une des défenses majeures contre les situations intérieures dangereuses, bien qu’elle se solde souvent par un échec. Le matériel montre clairement que Richard, dans son rêve, essayait de se débarrasser de ses angoisses intérieures en se tournant vers des angoisses extérieures ; n’avait-il pas dit lui-même qu’il était plus facile de combattre Hitler à l’extérieur plutôt qu’à l’intérieur de lui ? Nous devons nous rappeler qu’il avait recours à cette défense à un moment où sa peur des dangers extérieurs était très vive ; la crainte que Hitler n’occupât l’Angleterre étant un facteur puissant du psychisme de Richard.

Il est intéressant de noter que Richard, essayant d’affronter une situation intérieure, utilisait les mêmes méthodes que s’il avait eu affaire avec un danger extérieur, notamment les mécanismes de négation et de clivage ; il tentait également d’apaiser l’objet intérieur et complotait contre ce dernier avec un autre objet. D’après mon expérience, je dirai qu’il est très important d’analyser l’interaction des situations intérieures et extérieures ainsi que de leur similitude et de leur différence.