Vingt-quatrième séanceSamedi

Richard était de nouveau en retard75 ; il expliqua qu’il avait oublié de regarder l’heure et qu’il avait couru tout le long du chemin. Il était silencieux et avait l’air malheureux et effrayé.

Mme K. interpréta : son oubli de l’heure avait à peu près la même signification que son désir, la veille, de se sauver de la salle de jeu. Lors de la dernière séance, elle lui avait montré qu’il doutait d’elle et de sa mère (la « sale brute ») ; en partant, il lui avait dit que, le jour précédent, elle avait laissé la fenêtre ouverte alors qu’il fallait la fermer : cette remarque était un reproche adressé à sa sale brute de mère et à Mme K. ; elles n’auraient pas dû laisser la fenêtre (c’est-à-dire leur vagin) ouverte, car cela permettait à la pieuvre brutale, au mauvais père, de pénétrer et d’avoir des relations sexuelles.

Richard répéta qu’il était impossible qu’il souhaitât injurier et attaquer maman et Mme K. Il était déjà malheureux rien qu’à l’idée qu’il pourrait avoir le désir de faire une chose pareille. Il se mit à dessiner (14e dessin), tout en parlant d’une éventuelle invasion allemande ; il y avait pensé ce matin même. Si l’invasion se produisait, Mme K. pourrait-elle encore le recevoir ? Comment irait-il à « X » ? Il avait encore dessiné une grosse étoile de mer et la divisa en plusieurs parties. Il dit que son père arrivait, et fit avancer le crayon noir en direction du dessin, fredonnant un air de marche qui se voulait sinistre76, et coloria certaines parties de l’étoile de mer en noir77. Puis il fit avancer rapidement le crayon rouge sur un air entraînant ; il allait colorier certaines cases en rouge quand il déclara : « C’est moi, et vous allez voir tout ce que je vais avoir dans cet empire. » Puis, tout en coloriant en bleu d’autres sections du dessin, il leva la tête vers Mme K. et déclara :

« Je suis heureux. » (Richard semblait vraiment heureux et ses rapports avec Mme K. étaient plus intimes.) Quand il eut fini, il lui dit : « Voyez comme maman s’est étendue, elle occupe une grande partie de l’empire. » Il se mit alors à colorier en violet quelques cases, expliquant : « Paul est gentil, il m’aide. » Au centre de l’étoile de mer, il avait laissé quelques vides qu’il coloria en noir, disant que son père était coincé, encerclé par Paul, maman et Richard. Quand il eut terminé, il se tourna vers Mme K. et lui demanda : « Est-ce que je pense vraiment cela de vous tous ? Je n’en sais rien. Comment pouvez-vous savoir ce que je pense ? »

Mme K. répondit qu’elle avait pu saisir quelques-unes de ses pensées inconscientes à partir de ses jeux, de ses dessins, de ce qu’il faisait et disait ; mais ne venait-il pas d’émettre des doutes sur sa clairvoyance et de se demander s’il pouvait se fier à elle ? Ces doutes provenaient de sa méfiance envers elle et sa mère qui s’était accrue depuis quelques jours bien qu’il ne cessât de dire qu’elles étaient « douces », toutes deux. Il avait craint que Mme K. ne le dénonçât à M. K., qu’il considérait généralement comme un ennemi. Dans le rêve qu’il avait raconté deux jours auparavant, le chef des poissons figurait le père-Hitler déloyal (Vingt-deuxième séance) ; mais, dans ses dessins, le poisson représentait en général sa maman. En outre, n’avait-il pas traité Mme K. et maman (représentées par le ballon de football) de « sale brute » ? Cependant, il était également heureux parce que le bleu clair, la bonne mère – et Mme K. qui portait un gilet bleu ciel il y a quelque temps – occupait une grande partie de l’empire. L’empire, il l’avait dit la veille, était une étoile de mer vorace avec de grandes dents ; elle représentait Richard avalant tout le monde : il absorbait en lui la bonne mère en grande quantité puisque celle-ci occupait l’empire ; mais elle ne lui en voudrait pas de l’avoir avalée, car si elle était vraiment la gentille maman, elle souhaitait être en lui et le protéger à l’intérieur contre le mauvais père et aussi contre sa propre voracité et sa propre haine. Il y a quelque temps, il avait exprimé des désirs inconscients de mort dirigés contre Mme K. et sa mère et, quand Mme K. les avait interprétés, il avait été terrifié et très malheureux. Mais ensuite, il s’était senti soulagé et beaucoup plus heureux. Il semblait donc que Richard se méfiât beaucoup de Mme K., mais qu’en même temps il eût confiance en elle.

Richard parut réfléchir aux paroles de Mme K. ; il était surpris d’avoir pu se sentir plus heureux après en avoir appris plus long sur les raisons de son angoisse ; il sembla cependant accepter l’explication de Mme K. Puis il entoura l’« empire » d’un rectangle qu’il coloria en rouge.

Cela le représentait-il, demanda Mme K., comme le rouge à l’intérieur de l’empire ?

Richard répondit que ce n’était pas la même chose : ce rectangle ne faisait pas partie de l’empire ; il l’avait fait rouge parce que c’était plus lumineux. Il se mit à dessiner et parla d’Hitler (ne mentionnant pas la Crète, sujet qu’il continuait à éviter). Hitler était très méchant, déclara-t-il, il rendait malheureux le monde entier. Il n’était pas intelligent, n’est-ce pas ? Était-il souvent ivre ? Puis il se mit à évoquer les talents d’Hitler et il se révéla qu’il les admirait. Puis il rit à l’idée que nous avions des tanks en Crète alors que Hitler, lui, n’en avait pas. « Vous vous rendez compte », dit-il, « pour une fois que Hitler n’a pas de tanks. »

Mme K. lui fit remarquer qu’il venait de parler de la Crète très spontanément, ce qui signifiait, d’une part, qu’il avait moins peur du Hitler qui était en lui, d’autre part que le fait que Hitler n’ait pas de tanks ranimait l’espoir qu’il avait perdu quant à l’issue de la guerre (Note I). Mais cela signifiait également pour Richard qu’il était possible d’enlever à son père le dangereux pénis, donc de protéger sa mère et Mme K. – l’Angleterre. Il avait entouré l’empire-étoile de mer (c’est-à-dire lui-même) d’une zone rouge. Or le rouge avait à plusieurs reprises symbolisé le sang et, quand il avait colorié, il avait parlé du méchant Hitler qui faisait souffrir le monde entier. Le rouge représentait donc le sang de maman que faisait couler le mauvais père-Hitler qui était contenu en elle. Maman était le monde qui souffrait à cause du mauvais père mais qui le contenait également. [identification projective] (Note II). Richard, le bébé-étoile de mer vorace la blessait aussi ; il pénétrait en elle et la faisait saigner.

Richard prit le ballon de football et joua de la même façon que lors des séances précédentes. Il fit remarquer à Mme K. le bruit qu’« elle » faisait ; auparavant, ce même bruit représentait maman qui criait, mourait ou appelait au secours. Il émit ensuite des sons imitant le coq et la poule. Puis il jeta le ballon. D’une voix hésitante il posa une question à Mme K., l’ayant avertie au préalable qu’il ne voulait surtout pas la blesser. Était-elle étrangère ? Il répondit lui-même sans tarder que, dans un sens, elle était un sujet de l’empire britannique puisqu’elle habitait en Angleterre depuis longtemps ; elle parlait bien anglais, mais pas comme une Anglaise, et elle n’était pas née en Angleterre. Pendant la dernière guerre, quand elle était de l’autre côté, était-elle contente quand les Anglais subissaient des défaites ? Richard avait dit tout cela non sans difficultés et semblait très embarrassé. Sans attendre la réponse, il continua : « Maintenant, vous êtes du côté des Anglais, n’est-ce pas ? Maintenant, vous êtes vraiment de notre côté ! »

Mme K. lui expliqua que cette méfiance à l’égard de ses parents qui, lui semblait-il, complotaient contre lui, il l’éprouvait maintenant à l’égard de M. et Mme K. ; cette méfiance provoquait chez lui une angoisse profonde ; elle apparaissait chaque fois qu’il se sentait coupable ou que ses parents étaient tous les deux seuls, sans lui, surtout la nuit. Il ne savait pas ce qui se passait dans l’esprit de ses parents et dans celui de maman (ici de Mme K.) qui lui paraissait alors une étrangère qui pouvait lui être hostile ; il ignorait également si elle contenait le bon ou le mauvais père. Lorsque sa méfiance à l’égard de sa mère (ou de Mme K.) diminuait, c’est que la bonne mère protectrice prédominait à l’intérieur de lui ; à ces moments, il avait confiance en Mme K., ce qui se manifestait par sa capacité à lui exposer ses doutes et ses reproches.

Richard admit qu’il avait peur de blesser sa mère, mais avoua qu’il l’épuisait très souvent en lui répondant, en lui posant une foule de questions et en la forçant à faire ses quatre volontés. Il était content de rentrer chez lui en fin de semaine, déclara-t-il ensuite ; il avait acheté un cadeau pour papa un cendrier avec un coq dessus.

Mme K. interpréta : il avait remis le coq – le pénis du père – dans sa mère et il avait également restitué son pénis au bon père. Cependant il avait peur que le coq ne fût aussi le père-pieuvre qui faisait pleurer et mourir maman, ce qu’il avait déjà exprimé lorsqu’il avait prétendu que le ballon de football était une poule à qui l’on tordait le cou.

Pendant ce temps, Richard avait parcouru la pièce, l’explorant, ouvrant les livres et découvrant les objets sur les étagères. Il toucha le sac de Mme K. à plusieurs reprises, désirant visiblement l’ouvrir et le fouiller. Puis il écrasa une petite balle entre ses pieds, et se mit à marcher au pas de l’oie, disant que c’était une façon de marcher complètement idiote.

Mme K. interpréta : la balle représentait le monde, maman et Mme K., écrasés par les bottes des Allemands – le pas de l’oie. Richard avait le sentiment d’avoir en lui non seulement la bonne mère, mais encore le père-Hitler qui détruisait maman.

Richard protesta vivement contre cette interprétation, disant qu’il n’était pas comme Hitler ; il semblait pourtant avoir compris la signification du pas de l’oie et de la balle écrasée. La fin de la séance approchait ; Richard se montra très aimable et affectueux avec Mme K. Il éteignit le radiateur électrique, déclarant : « Comme ça, ce pauvre vieux radiateur se reposera. » Il rangea soigneusement les pastels dans leur boîte, par ordre de taille, et referma la boîte. À la fin de l’heure, il rappela à Mme K. de ne pas oublier d’apporter tous les dessins la prochaine fois (en fait, elle les apportait chaque fois). Puis il la pria de se taire ; il retint son souffle et dit : « La pauvre vieille pièce, elle est tellement silencieuse ! » Il demanda alors à Mme K. ce qu’elle allait faire pendant cette fin de semaine.

Mme K. interpréta : il craignait qu’elle ne mourût pendant le week-end – la pauvre vieille pièce silencieuse, c’est pourquoi il avait besoin de s’assurer qu’elle apporterait bien les dessins ; il voulait également collaborer à l’analyse, et guérir aussi Mme K. et la protéger. C’est pour cela qu’il souhaitait que Mme K. – le pauvre vieux radiateur – se reposât, et que ses patients, lui surtout, ne la fatiguent pas.

Notes de la vingt-quatrième séance

I. Voici qui illustre le fait que la négation est un des moyens de venir à bout du désespoir que soulèvent des situations et des événements dangereux, qu’ils soient intérieurs ou extérieurs. Dans cet exemple précis, le danger interne était que la bonne mère fût détruite par la haine de Richard, ce qui représentait pour lui une source de désespoir et d’angoisse dépressive. L’analyse avait réduit l’angoisse de Richard, diminué la négation et ranimé son espoir de pouvoir protéger la mère intériorisée ainsi que la mère extérieure (la mère bleu clair qui allait occuper une grande partie de son intérieur). Par suite, la négation du danger extérieur – la guerre, l’invasion de la Crète, la menace d’invasion de l’Angleterre – avait diminué. Richard était de ce fait plus apte à faire face à ses angoisses et pouvait les exprimer plus facilement. Il faut également rappeler qu’aux yeux de Richard la situation extérieure était meilleure.

II. Au cours de la même séance, Richard avait exprimé à travers son dessin de l’empire-étoile de mer, son intériorisation de la mère, de moi-même et de tout le monde ; en fait, le pourtour rouge représentait le mécanisme d’identification projective (cf. Notes sur quelques mécanismes schizoïdes78). La partie vorace de lui-même – l’étoile de mer – avait envahi la mère ; et les sentiments de culpabilité, les angoisses de Richard se rapportaient à la souffrance de sa mère, souffrance causée, d’une part, par son intrusion à lui, d’autre part par le mauvais père qui s’était rendu maître de son intérieur et lui faisait mal.

Selon moi, les mécanismes d’intériorisation et d’identification projective sont complémentaires et interviennent dès le début de la vie postnatale ; ils déterminent en grande partie les relations d’objet. L’enfant peut avoir l’impression d’avoir introduit sa mère en lui avec tous les objets qu’elle contient elle-même ; il peut également avoir l’impression que le sujet, qui est à l’intérieur d’une autre personne, est accompagné de ses objets (et de ses relations à ceux-ci). Je pense qu’un examen plus approfondi des vicissitudes des relations d’objets intériorisés, qui sont liées à chaque stade aux mécanismes de projection, devrait nous amener à une vision plus claire du développement de la personnalité et des relations d’objets.


75 Il est intéressant de remarquer qu’en même temps que les modifications indiquées dans la Note II à la fin de la Vingt-troisième séance, soit intervenue chez Richard une résistance qui se manifestait par son retard. Le fait qu’il ait par ailleurs couru tout le long du chemin montre qu’existait également chez lui le sentiment inverse.

76 J’ai déjà souligné que Richard était capable d’émettre une grande variété de sons expressifs pouvant décrire toute une gamme d’émotions. Il accompagnait ainsi les bateaux, quand il jouait, le ballon qui rebondissait et les crayons qu’il faisait avancer. On avait parfois l’impression que ces sons venaient du plus profond de son corps.

77 À partir de cette séance, le noir représenta son père, le bleu clair sa mère (et Mme K.) et le rouge, lui-même.

78 In. Développements de la psychanalyse, P.U.F., Paris, 1966.