Vingt-cinquième séance – Lundi

Richard arriva avec quelques minutes de retard ; il avait l’air très inquiet. Il demanda à Mme K. si elle avait apporté les dessins (il avait insisté pour qu’elle ne les oubliât pas lors de la dernière séance).

Il les regarda et déclara qu’il ne voulait pas voir le dernier (14e dessin) ; il détestait aussi le 8e dessin, mais décida qu’il le mettrait de côté pour le compléter… Il avait beaucoup pensé à Mme K. ce dimanche pendant qu’il jouait dans le jardin. Il aurait aimé qu’elle passât par là, entrât, et le vît jouer. Il lui donna aussi des nouvelles de sa famille : Paul allait avoir une permission d’une semaine et sa mère rentrerait à la maison jeudi, et ce serait la nurse qui viendrait habiter à l’hôtel avec lui ; il paraissait furieux et inquiet. Puis il dessina un empire (15e dessin), expliquant que papa (le noir) était tout près de maman (le bleu) ; mais Richard, lui aussi, était à côté d’eux. Il y avait un peu de Paul (violet)… Il parla alors, avec un air affligé, d’un drame qui s’était produit dans l’autobus alors qu’il venait chez Mme K. : une dame qui avait avec elle trois enfants bavards et turbulents s’était sentie mal et, quand elle était descendue, elle n’allait toujours pas bien. Cela avait fait de la peine à Richard et il pensait que c’était la faute des enfants.

Mme K. lui dit qu’il avait des sentiments de culpabilité : il avait l’impression d’être bavard et turbulent et de fatiguer sa mère (il en avait déjà parlé à Mme K. à plusieurs reprises), et il lui semblait qu’il avait fait la même chose à Mme K., la dernière fois. Il ne pouvait les protéger ni l’une ni l’autre du père-Hitler noir ou de sa propre voracité et de ses agressions.

Richard ne tenait pas en place. Il se leva et parcourut la pièce en piétinant ; il était très attentif aux bruits du dehors et se demandait si des enfants ne passaient pas devant la maison. Il s’approcha de Mme K., il était blanc, tant il était angoissé. Si jamais il avait très peur et voulait se sauver au bout de dix ou vingt minutes, Mme K. le laisserait-elle partir, demanda-t-il. (Quand il posa cette question, la séance avait déjà duré vingt minutes, mais il n’avait pas regardé l’heure.)

Mme K. répondit qu’elle le laisserait partir.

Richard déclara qu’il se faisait beaucoup de souci : Mme K. devait-elle vraiment partir pour Londres79 ?

Mme K. interpréta : certes, les dangers qui menaçaient Mme K. à Londres l’inquiétaient, mais d’autres craintes s’ajoutaient à celle-là. N’avait-il pas paru furieux quand il avait annoncé à Mme K. que sa mère rentrerait à la maison pour être avec papa et Paul ? Peut-être avait-il peur d’attaquer sa mère à cause de sa colère et de sa jalousie et de lui faire mal. Il avait le même sentiment à l’égard de Mme K. qui allait partir à Londres pour voir sa famille : il risquait donc de l’attaquer. C’est en raison de ses sentiments de culpabilité que les enfants turbulents l’avaient tellement impressionné.

Richard demanda à Mme K. ce qu’elle faisait le dimanche ; quel âge avait son fils ? Était-il autrichien ?

Mme K. lui rappela la curiosité qu’il avait souvent manifestée à propos de ses secrets ; à présent, elle était encore plus grande parce qu’il était jaloux du fils de Mme K. et avait peur du M. K. inconnu qui était en elle. Richard se demandait s’ils étaient comme Hitler et la blessaient, ou si elle s’alliait à eux contre Richard. Il éprouvait exactement les mêmes doutes et les mêmes craintes qu’il éprouvait à l’égard de sa mère qui allait rejoindre son père et Paul et le laissait tout seul…

Richard dessinait (15e dessin) ; il parlait de l’explosion du Hood et s’étendit sur ce sujet, racontant que c’était terrible et qu’il avait sauté au plafond quand on lui en avait parlé ; il paraissait fort inquiet.

Mme K. lui rappela ses bateaux : dans un de ses jeux, le papa-bateau avait fait sauter la maman-bateau et inversement, chacun ayant été un bateau ennemi à son tour. Richard avait l’impression qu’il ne pouvait protéger ni maman, ni Mme K. contre le mauvais père-Hitler et contre lui-même. Il avait très peur d’une invasion et ne pouvait s’empêcher d’y penser.

Mme K. lui demanda ce qui d’après lui se produirait à ce moment-là.

Richard répondit qu’il avait peur d’être tué par les balles et que maman ne soit tuée elle aussi.

Mme K. lui rappela que, lors de la séance précédente, il avait exprimé sa crainte de ne plus pouvoir venir chez elle en cas d’invasion ; et, juste avant de partir en week-end, il avait manifesté de l’inquiétude à l’idée que le méchant père-Hitler, la « sale brute », qui était en elle, la blessât ou la tuât.

Richard resta pensif. Puis il déclara qu’il ne voulait pas mourir avant d’avoir vu le monde rendu à sa beauté et à sa paix.

Mme K. rapprocha ce désir de voir la paix régner dans le monde du besoin de Richard de ramener la paix dans sa famille et de sauvegarder ses parents intériorisés – et surtout de sentir sa mère hors de danger. S’il réussissait, il n’aurait plus l’impression que la mort était une catastrophe intérieure, un combat qui menaçait sa vie et celle de ses parents.

Richard était en train de tailler les pastels et lançait les copeaux dans-tous les sens ; il nomma « cadavre » une mine cassée. Il lança soi-disant « sans l’avoir fait exprès » quelques copeaux sur Mme K. Il lui montra un pastel taillé aux deux bouts, déclarant que c’était lui, et en essaya la pointe sur la main de Mme K., lui demandant si ça lui faisait mal. Il tailla alors deux longs crayons de façon qu’ils soient très pointus, et les mit l’un après l’autre dans sa bouche et les mordit. Puis il les plaça pointe contre pointe prétendant qu’ils se battaient.

Mme K. lui demanda qui ils étaient.

Richard dit que le crayon jaune était papa et le vert, maman. Puis il déclara que c’était le contraire et ensuite qu’il n’en savait rien lui-même. Il fit remarquer à Mme K. que tous deux avaient des marques.

Mme K lui expliqua que ces marques étaient la trace de ses morsures (Richard parut étonné ; il ne s’était pas rendu compte, semblait-il, qu’il avait mordu les crayons.) Mme K. lui dit que cela exprimait sa peur d’avoir blessé et dévoré ses parents qui se battaient aussi entre eux. Il avait donc l’impression qu’il allait mourir parce qu’ils continuaient à se battre à l’intérieur de lui. [Les parents intériorisés luttant au cours de leurs relations sexuelles.] Il avait également le sentiment qu’ils étaient si intimement mêlés qu’il ne pouvait les distinguer l’un de l’autre. [Image des parents combinés] (Note I).

Richard essayait de faire tenir debout les deux crayons et était furieux de les voir tomber. Il les fit se battre encore une fois, et les pastels et les autres crayons se mêlèrent à la lutte ; puis il les laissa tous entassés. Entre-temps, il avait écrit et gribouillé au dos du dernier dessin (l6e).

Mme K. pensait qu’une fois de plus une catastrophe était arrivée (comme avec les jouets) ; ses parents se battaient et ne pouvaient être séparés (il avait essayé en vain de les faire tenir debout) ; les frères aussi combattaient (les pastels), chacun attaquant le pénis de l’autre. C’était la venue de Paul qui avait attisé ainsi l’angoisse de Richard. Il se leva à plusieurs reprises et, furieux, parcourait la pièce bruyamment. Il en revint au Hood, s’approcha de la carte géographique et essaya d’évaluer la « puissance navale » de l’Angleterre. Puis il murmura : « Richard, Richard » comme si ces paroles étaient un appel à l’aide.

Mme K. lui demanda si quelqu’un l’appelait à son secours.

Richard répondit que oui.

Mme K. dit que c’étaient peut-être les marins du Hood, qui avait explosé.

Richard acquiesça et ajouta qu’ils se noyaient et l’appelaient à leur secours. Puis il murmura de la même manière que précédemment :

« Papa, papa, papa. »

Mme K. interpréta : Quand le Hood, qui avait explosé, représentait sa mère qu’il avait attaquée, les marins appelant au secours représentaient les bébés qui étaient à l’intérieur de sa mère. Ils appelaient Richard à leurs secours ainsi que son papa… Mme K. lui demanda à quoi il avait pensé pendant qu’il gribouillait ; Richard déclara qu’il ne voulait pas en parler. Il dit seulement qu’il avait dessiné dans un coin une pleine lune et un quartier de lune.

Pendant cette séance, il avait été soit furieux, soit inquiet ; parfois même désespéré. Il s’était un peu calmé vers la fin de la séance.

Note de la vingt-cinquième séance

I. Ces deux concepts expriment deux phases d’un même fantasme plutôt que deux situations différentes de l’inconscient. L’un des premiers fantasmes, concernant la sexualité des parents, s’établit à mon avis à partir des objets partiels : le fantasme du pénis du père pénétrant dans le sein de la mère. Une telle conception mène très vite au sentiment que les organes génitaux des parents restent toujours mêlés. Le fantasme des parents formant une seule personne et luttant au cours de leurs relations sexuelles est une ramification de l’image des parents combinés. Quand l’enfant éprouve de telles angoisses, il a déjà acquis un plus grand sens de la réalité, une perception plus claire du monde extérieur et une relation à des objets totaux. Cependant, il demeure victime de ses premiers fantasmes inconscients (qui, en fait, ne disparaissent jamais), de ses pulsions destructrices, de sa voracité et de son besoin d’amour exclusif. Tout cela explique pourquoi l’enfant perçoit les relations sexuelles des parents comme une chose tellement destructrice.

À mesure que l’équilibre de l’enfant augmente, ce dernier a l’impression que les rapports entre ses parents intériorisés sont plus calmes, ce qui n’implique pas que leurs relations sexuelles soient paisibles. Quant aux parents extérieurs, on observe souvent que l’enfant, même très jeune, désire que son père et sa mère ne soient pas frustrés sur le plan sexuel ; il va parfois jusqu’à souhaiter qu’ils prennent du plaisir grâce à leurs organes génitaux. Ce n’est là qu’un exemple qui montre que les objets extérieurs diffèrent des objets internes, bien qu’il existe toujours un rapport entre des situations extérieures et intérieures. (Cf. La Psychanalyse des enfants, chap. IX.)

J’ai récemment décrit le premier stade de la relation de l’enfant à sa mère et au sein comme primordial pour son bonheur et sa sécurité. La durée et l’intensité de cette première phase varient selon les facteurs extérieurs, et ces variations ont une importance considérable dans le développement de l’enfant. Les fantasmes autour de l’image des parents combinés – par exemple le pénis du père pénétrant dans le sein de la mère – sont déjà la conséquence de troubles intervenant dans cette première relation à la mère.

Le désir de posséder la mère sans que des obstacles interviennent est influencé par de multiples facteurs, tels que l’angoisse, la voracité et le besoin d’amour exclusif. D’autre part, une telle relation ne peut durer que si la jalousie n’est pas trop grande. L’intrusion d’un autre objet accentue tous les conflits, éveille de la haine et de la méfiance à l’égard de l’un et l’autre des parents ; tous ces sentiments exercent une influence déterminante sur la puissance de l’image des parents combinés sous ses différentes formes et sur l’aspect des premiers stades du complexe d’Œdipe.