Vingt-sixième séance – Mardi

Richard arriva à l’heure ; il paraissait beaucoup moins inquiet. Il avait hâte de montrer à Mme K. ce que son cartable contenait : ses bateaux et une paire de pantoufles que sa mère voulait qu’il mît en entrant, à la place de ses bottes de caoutchouc. Il admira ses pantoufles, dit à Mme K. combien elles avaient coûté et lui demanda de les toucher pour voir comme elles étaient douces. Puis il sortit les bateaux. Il raconta que sa mère était couchée parce qu’elle avait mal à la gorge ; cela le contrariait beaucoup, ajouta-t-il, et il veillait sur elle ; de cette manière il accomplissait ses devoirs, n’est-ce pas ? Il avait également répété à sa mère la question qu’il avait posée la veille à Mme K. : cette dernière le laisserait-elle partir plus tôt si jamais il avait peur et voulait se sauver ? Maman lui avait dit que c’était là une idée idiote, et il était du même avis ; il n’avait en effet aucune raison de se sauver, parce que Mme K. était très gentille.

Mme K. interpréta. Voilà trois séances, il avait eu peur d’elle parce qu’elle représentait la « sale brute » (le ballon de football) contenant un fils étranger et un père brutal. Il craignait également que le père-Hitler ne la blessât à l’intérieur. Cela se rattachait à sa peur des parents unis qui se battaient à l’intérieur de lui, les deux crayons pointus qui étaient tellement mélangés qu’il ne savait pas lequel était la mère et lequel était le père.

Selon son habitude Richard écoutait les bruits de la rue, et demanda à Mme K. de se taire afin qu’il puisse mieux entendre. Il guettait les enfants hostiles qui passaient. (En réalité, il était très rare que Richard n’eût pas peur d’eux, même quand il se sentait protégé par Mme K.)

Mme K. lui fit remarquer que c’était là une angoisse permanente chez lui.

Richard approuva et raconta que peu de temps auparavant il était dans l’autobus avec sa mère lorsqu’un petit garçon de son âge était monté ; cela l’avait empli d’effroi ; il avait lancé des regards méchants et ce dernier l’avait regardé. Ce n’est pas qu’il ait désiré attaquer ce garçon, ajouta-t-il, mais il sentait qu’il aurait peut-être eu à l’assaillir pour se défendre d’une agression de sa part. Puis il réfléchit. Souvent, lorsqu’il rencontrait des enfants et croyait qu’ils voulaient l’attaquer, ceux-ci l’ignoraient et il se sentait soulagé. S’il retournait à l’école, serait-il très malheureux ? Aurait-il peur des enfants et, plus tard, des grandes personnes, pendant toute sa vie ? Sa mère l’avait-elle envoyé faire ce travail chez Mme K. parce qu’elle pensait qu’il ne pourrait pas suivre l’école ? Il voulait pourtant aller à l’université, comme son frère en avait l’intention.

Mme K. avoua que sa mère était venue la voir pour le traitement parce qu’elle était inquiète.

Richard demanda de quoi elles avaient encore parlé, sa mère et elle.

Mme K. répéta que sa mère lui avait expliqué que Richard était parfois très déprimé et qu’elle pensait qu’il était peut-être malheureux.

Richard avait écouté avec beaucoup de sérieux et d’attention. « Ce travail me fait beaucoup de bien », dit-il, « et je vous trouve très gentille. »

Mme K. interpréta : il était content que sa mère et elle soient en bons termes et que toutes deux s’occupent de lui (comme sa mère et la nurse). Cependant il lui arrivait de craindre qu’elles n’entrent en conflit. En outre, la bonne entente entre sa mère et Mme K. renforçait sa foi en la bonne mère que Mme K. représentait également. Malgré tout, il avait toujours peur des enfants hostiles qui représentaient les bébés qui étaient à l’intérieur de sa maman et qui n’étaient pas encore nés ; il avait l’impression de les avoir attaqués et de continuer à les assaillir…

Richard avait déployé sa flotte : il n’y avait pas de bataille, dit-il, seulement des manœuvres. Paul était un croiseur, et lui un petit torpilleur ; puis ils changèrent, et c’est Richard qui devint le gros bateau et Paul le plus petit. Ils étaient très amis. Le Nelson (papa) était avec les enfants mais ne tarda pas à suivre le Rodney (maman). Le Nelson toucha très légèrement le Rodney, et la même chose se produisit entre Paul et Richard. Ainsi chacun recevait une égale tendresse. Il aligna une série d’embarcations plus petites ; c’étaient, dit-il, la cuisinière et Bessie. Puis, après un moment de silence, il ajouta : « Les bébés qui sont à l’intérieur de maman. » Pendant qu’il jouait, il avait levé la tête à deux reprises, déclarant : « Je suis très heureux. » Tout en s’amusant avec les bateaux, il parla de nouveau de ses pantoufles : il les aimait bien parce qu’elles étaient confortables.

Mme K. interpréta : il éprouvait de la reconnaissance envers sa mère parce qu’elle lui avait acheté ces pantoufles mais aussi parce qu’elle l’envoyait chez Mme K., ce qui prouvait qu’elle l’aimait.

Richard acquiesça et répéta que ses pantoufles étaient très belles ajoutant d’un ton ému : « J’aime les avoir près de moi ; c’est papa et maman. »

Mme K. lui dit qu’il trouvait non seulement que sa maman était gentille, mais son papa aussi. En outre lui permettait-elle d’avoir un bon père ; de plus, ses parents à l’intérieur de lui avaient des rapports paisibles et étaient gentils avec lui. Il avait, certes, toujours l’impression de les maîtriser, mais ils s’entendaient tous très bien. Mme K. ajouta qu’il ne pouvait obtenir des relations paisibles entre ses parents, son frère et lui-même que si chacun recevait une part égale de toutes choses. Dans son jeu, c’était d’abord Paul qui était le plus grand, puis le contraire. Le calme ne pouvait également régner qu’à condition que les parents n’aient pas de relations sexuelles ; ils ne devaient pas s’accorder l’un à l’autre plus de plaisir sexuel et d’affection qu’ils n’en donnaient à chacun des enfants. (Le Nelson n’avait touché le Rodney que très légèrement.) D’autre part, il avait donné la vie aux bébés de maman, c’est-à-dire qu’il n’avait plus d’ennemis ; c’est pourquoi il se sentait si heureux. Mme K. semblait représenter le bon père qui s’alliait à la mère pour aimer Richard ; elle représentait également la nurse qui était en bons termes avec sa mère.

Richard déclara qu’il préférait être le plus jeune parce qu’il vivrait plus longtemps que Paul. Une diseuse de bonne aventure lui avait dit que sa ligne de vie était très longue et qu’il ne mourrait pas avant quatre-vingts ans. Il demanda à Mme K. de lui montrer sa main et lui annonça, l’air inquiet, que sa ligne de vie n’était pas très longue. Mais il finit par dire qu’elle était assez longue et qu’elle vivrait jusqu’à soixante-dix, peut-être même jusqu’à quatre-vingts ans… Richard jeta alors un coup d’œil sur le dessin de la veille (16e) et déclara qu’il n’aimait pas ce cercle grossièrement gribouillé. Il barra la tête qu’il avait dessinée à côté et dit que c’était la tête de Hitler.

Mme K. lui demanda des explications sur la lune qui se trouvait dans un coin.

Tout en redessinant les différentes phases lunaires, Richard répondit qu’il aimait bien la lune ; il finit par un cercle qu’il coloria en noir. Puis il traça un trait noir au milieu du cercle irrégulier, retourna la page et fit également un trait de ce côté, comme si le crayon avait traversé la feuille de papier. II appuya très fort avec son crayon mais se retint de déchirer le papier.

Mme K. interpréta, disant qu’il n’aimait pas le cercle au milieu de la page parce qu’il l’avait dessiné la veille alors qu’il était en colère contre elle et avait peur d’elle. Il représentait le ballon de football, la « sale brute » ; à côté de ce rond, il y avait la tête de Hitler qu’il avait aussitôt barrée, mais le trait noir qu’il avait fait au milieu exprimait le sentiment que Mme K. et maman avaient en elles le père-Hitler noir. La veille, il avait commencé par faire le cercle, puis la tête de Hitler, puis les phases de la lune. Mme K. pensait que le quartier de lune à côté de la pleine lune figurait le pénis du père près de la poitrine et du ventre de sa mère. Maintenant, il venait de donner une autre version de la lune : il avait dessiné un rond noir parce qu’il avait l’impression que le père-Hitler noircissait sa mère comme Richard le ferait lui-même s’il était en colère contre elle et la détestait.

Richard protesta à contrecœur : jamais il ne pourrait détester, noircir et maltraiter Mme K. ou maman ; n’avait-il pas écrit au bas de la page, en gros, que Mme K. était très douce ?

Mme K. lui rappela qu’il avait marqué un temps d’arrêt après avoir écrit « très » ; peut-être avait-il désiré mettre quelque chose de méchant à la place, mais il avait préféré ne pas se fâcher avec elle ; d’autre part, il avait bien trop peur de l’offenser.

Richard était d’accord maintenant. Pendant ces dernières interprétations, il avait imité le coq et la poule ; les cris furent d’abord très calmes, et Richard dit qu’ils étaient heureux ; mais ils se firent de plus en plus furieux et désespérés.

Mme K. demanda ce qui arrivait au coq et à la poule.

Richard répondit sans hésiter que, cette fois-ci, ce n’était pas la poule à qui l’on tordait le cou, mais le coq.

Mme K. interpréta : il pensait que durant l’acte sexuel, maman était dangereuse pour papa et lui blessait ou lui coupait le pénis. Ne venait-il pas d’exprimer des doutes à propos de la gentillesse de Mme K.80 ?

Richard déclara que le coq et la poule se mordaient… Il se rappela un cauchemar qu’il avait eu la nuit dernière : on l’opérait trois fois ; il n’avait pas peur ou plutôt, il n’avait pas très peur parce qu’on l’avait endormi à l’éther et qu’il n’en avait pas senti l’odeur.

Mme K. lui demanda ce qu’il pensait du nombre trois.

« Papa, maman et Paul », dit Richard.

Elle lui demanda s’il savait de quelles opérations il s’agissait.

Richard répondit avec assurance : La gorge. »

Cela signifiait qu’on l’avait opéré trois fois de la gorge, expliqua Mme K.

Richard répliqua qu’il ne savait pas pourquoi.

Mme K. lui rappela alors qu’il avait déjà subi trois opérations l’une des parties génitales, la deuxième de la gorge, et la troisième de la bouche (des dents) : mais, dans son rêve, on ne l’opérait que de la gorge.

Richard sembla intéressé par son inconscient ; il avait trois ans quand on l’avait opéré des parties génitales, ajouta-t-il.

Mme K. interpréta : en ce moment, il était inquiet parce que sa mère avait mal à la gorge. Il avait l’impression que le père Hitler n’avait pas seulement ses organes génitaux mais également ceux de maman. D’autre part, Richard avait avalé tout le monde (comme on l’avait vu récemment) et avait donc l’impression que papa, maman et Paul étaient opérés tous les trois à l’intérieur de lui81.

Mme K. lui fit remarquer qu’il avait dit que son rêve ne l’avait pas tellement effrayé ; il savait pourtant qu’il était terrifiant puisqu’il l’avait appelé « cauchemar ». Il avait cependant essayé de se rassurer en ne sentant pas l’odeur de l’éther.

Richard commença le 17e dessin. Il coloria en chantant l’hymne allemand d’une voix sinistre. Les deux pointes noires du haut étaient papa, dit-il. Puis, chantant l’hymne anglais avec allégresse, il coloria d’autres parties du dessin en rouge et déclara que c’était lui. Ensuite il emplit certaines sections en bleu tout en chantant l’hymne grec ; il dit que c’était maman et Mme K. Puis il expliqua que le violet était Paul et chanta l’hymne belge.

Pendant qu’il dessinait, il fit plusieurs réflexions : il déclara que lui, Richard, se dépêchait d’entrer dans ce pays avant son père ; puis « Paul vient de couper papa du pays de maman » et « Maintenant, je m’empare d’elle ».

Mme K. lui demanda où se trouvait cet empire ; en Europe, répondit Richard. Mme K. interpréta : la Grèce – la guerre s’étant étendue à la Crète – représentait sa mère et Mme K. blessées et envahies. Mais Richard, tout comme Hitler, s’emparait lui aussi des territoires. Les trois hommes : papa, Paul et Richard s’emparaient de maman, la dévoraient et la blessaient avec leur pénis. Elle était blessée intérieurement et c’était la maladie actuelle qui donnait à Richard cette impression.

Richard protesta violemment parce que Mme K. lui avait dit qu’il ressemblait à Hitler.

Mme K. lui rappela le matériel antérieur : il souhaitait dévorer sa mère, mais ce désir s’accompagnait d’une volonté de la protéger contre le mauvais père et le mauvais côté de lui-même.

Richard remarqua qu’il était, lui – le rouge – de part et d’autre de sa maman bleu clair.

Mme K. lui rappela que lorsqu’il avait colorié les parties bleu clair, il avait dit qu’elles représentaient sa mère et Mme K.

Richard déclara que Paul aussi protégeait maman contre papa. Puis il fit le 18e dessin et ne chanta cette fois-ci que l’hymne norvégien ; il expliqua que les parties bleues figuraient maintenant Mme K. Cet empire était plus petit et il ne savait pas où il était situé.

Mme K. interpréta : le 17e dessin représentait l’Europe : l’intérieur de maman envahi, pillé mais également protégé ; le 18e dessin, l’empire inconnu, était son propre intérieur ; l’hymne norvégien indiquant seulement qu’il était petit. Mme K. rapprocha ces éléments de la peur de l’invasion qu’il avait manifestée lors de la dernière séance ; de sa peur d’être tué ; et de sa terreur qu’on lui coupe le pénis et que sa famille hostile l’envahisse, comme le cauchemar des opérations l’exprimait. Le bleu clair symbolisait maintenant Mme K. parce que cette dernière représentait la gentille nurse (la bonne mère) qui, avec Paul, le protégerait. Les parties brunes figuraient ses fèces ; il avait l’impression que le combat contre maman se poursuivait à l’intérieur de lui parce qu’il pensait avoir avalé les membres protecteurs de la famille ainsi que ceux qui lui étaient hostiles.

À la fin de la séance, Richard annonça qu’il rapporterait ses pantoufles. Il rangea les bateaux dans une boîte de carton qui, comme il le montra à Mme K., portait l’étiquette « bonbons », et déclara qu’il aurait préféré qu’il y eût des bonbons dans cette boîte au lieu de bateaux.

Mme K. interpréta : il souhaitait que toute sa famille intérieure, y compris les bébés hostiles et les parents qui se battaient, soient gentils et doux82.


80 Il faut noter que Richard a exprimé sa méfiance à l’égard de sa mère juste après que j’ai interprété le matériel dans lequel sa méfiance et sa colère à l’égard de sa mère et de moi-même étaient encore inconscientes.

81 On pourrait ajouter que l’opération de la gorge pouvait également signifier qu’on avait sorti de lui les gens qu’il avait avalés.

82 Richard avait déclaré à deux reprises que la situation politique était meilleure : les Alliés poursuivaient le Bismarck et allaient peut-être le détruire. La Crète résistait toujours. Cette amélioration de la situation extérieure avait pour effet une diminution de l’angoisse de Richard. Que sa mère encourageait ouvertement l’analyse le rassurait également (la réflexion qu’elle avait faite, lui disant qu’il serait idiot de vouloir se sauver de chez Mme K.). Mais ce qui a surtout soulagé Richard de son angoisse est, à mon avis, l’analyse des séances précédentes. On peut le constater à la façon qu’avait Richard d’exprimer consciemment certaines de ses angoisses ; à sa clairvoyance accrue la diminution de ses tendances à la négation et à sa plus grande propension à la réparation. On observe plus de tristesse chez lui mais également plus de confiance et d’espoir.