Vingt-septième séance – Mercredi

Richard paraissait inquiet et effrayé. Il pleuvait (ce qui avait toujours pour effet de le déprimer) et, tandis qu’il étendait son imperméable pour le faire sécher, il fit des commentaires sur son aversion pour la pluie. Puis il murmura : « rat noyé », mais installa rapidement sa flotte sans vouloir expliquer ce que ces paroles signifiaient. (Cette façon qu’il avait de murmurer quelques mots et de changer immédiatement de conversation signifiait en général qu’il ne pouvait s’empêcher de dire quelque chose tout en désirant cependant le nier.)

Mme K. attira son attention sur le sens de son attitude et lui rappela ses sentiments concernant le « Hood » (Vingt-cinquième séance) : les marins criaient et Richard avait murmuré comme aujourd’hui : « Richard, Richard, Richard. »

Richard répliqua qu’il savait tout ça ; ils l’appelaient à leur secours. Mais, s’il avait été là, il n’aurait pas pu tous les sauver. Aurait-il même pu en sauver un ?… Il surveillait toujours les enfants du dehors et raconta qu’en venant il avait rencontré des enfants et qu’il avait eu grand-peur.

Mme K. interpréta : il désirait attaquer les bébés à l’intérieur de maman et les faire exploser avec sa « grosse commission » ; elle lui rappela le rond noir qu’il avait dessiné la veille et les parties marron de l’empire qui le représentaient ; les marins étaient alors les bébés qui se trouvaient à l’intérieur de sa mère et qu’il allait noyer dans son urine. En même temps, il souhaitait les sauver, mais n’espérait pas trop pouvoir le faire, car il n’était pas capable de maîtriser sa haine (Note I).

Il craignait également que ces bébés ne se vengent ; Mme K. lui rappela l’invitation à dîner des poissons (Vingt-deuxième séance) : il avait eu besoin de son imperméable, avait-il dit, parce qu’il était dans l’eau : il ne faisait aucune confiance aux poissons et avait peur de se noyer, comme les bébés ; son désir de les sauver et de les faire revivre était donc lié à la peur de ce qui pouvait lui arriver à lui aussi. L’expression « rat noyé » montrait cependant qu’il avait le sentiment de mériter un tel châtiment à cause de sa méchanceté.

Pendant que Mme K. interprétait, Richard jouait : le sous-marin Salmon – qui le représentait avait attaqué le Rodney – qui était maintenant le Bismarck et l’avait fait sauter.

Mme K. lui fit observer que le Rodney – devenu le Bismarck qui venait d’exploser avait, depuis le début, représenté sa mère (Note II). Elle lui rappela de nouveau ses sentiments lorsque le Hood avait sauté. Elle les avait interprétés en se reportant à l’Emden naufragé du 8e dessin qui figurait sa mère morte, tuée par ses enfants-étoiles de mer.

Richard refusa cette interprétation : ce n’est pas lui qui avait fait sauter et sombrer maman, mais le méchant papa.

Mme K. admit qu’il avait le sentiment que le mauvais père-Hitler vagabond tuait maman ; mais lorsque le Bismarck (le Rodney) avait explosé, c’était bien lui qui avait attaqué la méchante maman ; elle était devenue méchante parce qu’il l’aimait et la détestait à la fois et qu’elle avait en elle le mauvais père et les dangereux bébés vengeurs qui reviendraient tous parce que Richard les oppressait. Cependant, quand il avait fait couler la mère-Emden. il n’avait pas eu l’impression qu’elle fût entièrement mauvaise ; elle était également la bonne mère dévorée et tuée par des bébés voraces qui représentaient Richard.

Richard continua de jouer avec ses bateaux, reproduisant le naufrage du Bismarck tel qu’il était décrit par les journaux. Il avait sauté en tournoyant, puis s’était couché sur le flanc, mort. Richard se mit à parler longuement de la catastrophe du Thétis et raconta avec émotion l’horrible mort des hommes étouffés à l’intérieur du navire.

Mme K. rapprocha ces paroles des interprétations précédentes ; il y avait en maman des bébés qui mouraient et qui n’étaient pas nés.

Richard demanda : « Les morts ne reviennent pas, n’est-ce pas ? Ils ne peuvent plus attaquer. »

Mme K. interpréta il avait peur qu’une fois morts les bébés et maman ne se vengent, il avait également l’impression que les bébés qui n’étaient pas encore nés allaient prendre vie et qu’ils étaient les enfants hostiles de la rue : ils naissaient malgré tout, mais étaient des ennemis.

Pendant ce temps, Richard jouait toujours : il disposa les bateaux de diverses façons ; au moment où Mme K. parlait des bébés morts, il avait aligné tous les petits bateaux et avait mis un gros bateau à l’écart qui, dit-il, était Richard.

Mme K. lui expliqua que les bébés hostiles se mettaient en rang pour l’attaquer.

Richard raconta alors qu’il avait fait des rêves désagréables mais qu’il ne se les rappelait pas… Puis il interrogea Mme K. sur son appartement. Il avait entendu dire qu’il y avait un nouveau locataire dans la maison : prenait-elle ses repas avec lui ou chacun avait-il une salle à manger ? Tout en parlant, il avait placé le Rodney tout seul à l’autre bout de la table.

Mme K. interpréta : le Rodney isolé représentait Mme K. solitaire ; Richard craignait qu’elle ne restât seule chez elle et voulait qu’elle eût de la compagnie ; mais, en plaçant le Rodney loin des autres, il exprimait également des sentiments contraires.

Pendant ce temps, Richard avait fait avancer le premier des torpilleurs et tous les petits bateaux sur les traces du Rodney.

Mme K. interpréta : il venait de reconstruire la famille et de la rendre à maman et à Mme K. (Rodney figurant aussi Mme K.)

Richard acquiesça : son fils et le reste de sa famille étaient venus la voir ; puis il lui posa d’autres questions à propos de son fils : lui parlait-elle de Richard, parlaient-ils autrichien lorsqu’ils étaient ensemble ?

Mme K. lui rappela les réponses qu’elle avait déjà données à ces questions. Elle et son fils parlant autrichien, cela signifiait que Richard ne voulait pas penser que leur langue était l’allemand, de peur de se méfier d’eux, car s’ils parlaient allemand c’est qu’ils étaient des étrangers et des espions. Il craignait non seulement que Mme K. ne le dénonce à son fils, mais encore que sa mère ne s’allie avec Paul et papa pendant qu’il n’était pas là.

Richard refusa cette interprétation, mais sans trop de conviction. Il parla de la Cinquième colonne, il espérait que ses effectifs n’étaient pas nombreux. Qu’en pensait Mme K. ?

C’était ce qu’on devait souhaiter, répondit Mme K.

Richard lui demanda avec méfiance ce qu’elle souhaitait : qu’ils soient nombreux ou qu’ils ne le soient pas ?

Mme K interpréta : on voyait clairement combien il se méfiait d’elle et de son fils : des étrangers, des espions, peut-être. Ils représentaient également son père et sa mère mystérieux qui avaient des secrets surtout d’ordre sexuel ; il ne savait pas si maman contenait ou non le père-Hitler. Quand il n’était pas avec ses parents, il éprouvait souvent de la méfiance à leur égard et pensait que maman allait le dénoncer à papa. Parfois Paul lui paraissait être un traître et un espion, lui aussi. Mais tout ceci n’était pas sans rapport avec l’impression qu’il avait d’espionner Paul et ses parents et de ne pas être loyal, lui-même.

Richard avoua que d’ailleurs il espionnait souvent. Paul en faisait autant, mais jamais il ne soupçonnerait sa mère. Tout à coup, il annonça à Mme K., sur un ton décidé, qu’il allait lui dire quelque chose qui l’inquiétait beaucoup : il craignait que la cuisinière ou Bessie ne l’empoisonnent ; elles le feraient parce qu’il était insupportable et insolent avec elles. De temps en temps, il examinait de près la nourriture pour voir si elle n’était pas empoisonnée. Il inspectait le contenu des bouteilles de la cuisine ; c’était peut-être du poison que la cuisinière et Bessie allaient verser dans les plats. Il croyait parfois que Bessie était une espionne allemande : il écoutait à la porte pour savoir si Bessie et la cuisinière ne parlaient pas allemand. (Elles étaient toutes deux Anglaises et ne parlaient pas un mot d’allemand, je m’en suis assurée.) Il faisait visiblement de gros efforts pour parler et paraissait torturé et très angoissé. Il s’était levé et était allé à la fenêtre, s’éloignant ainsi de Mme K. ; à plusieurs reprises, son angoisse augmenta et il semblait épuisé. Ces terreurs le rendaient très malheureux, avoua-t-il ; Mme K. pouvait-elle l’aider à s’en débarrasser ? (Note III).

Mme K. lui dit que le travail, il est vrai, pouvait l’aider ; mais il espérait également garder la bonne mère bleu clair qui le protégerait contre les mauvais parents et la partie mauvaise de lui-même.

Richard était maintenant incapable de parler. Il ne cessait de regarder par la fenêtre si des enfants passaient. Il sortit dans le jardin en courant et, montrant quelques fleurs sauvages de la pelouse, se demanda qui les avait abîmées de la sorte pour qu’elles soient si « laides » (ce qui était faux). Il revint dans la pièce : « Jouons », dit-il. Tout d’abord, le sous-marin Salmon tira sur le Rodney qui était toujours le Bismarck ; puis le jeu devint confus, car le Salmon avait tiré par mégarde sur le Rodney qui était de nouveau anglais, au lieu de faire feu sur un torpilleur allemand ; Richard déclara que le commandant du Salmon était un « imbécile », comment pouvait-on commettre pareille erreur ?

Mme K. interpréta. Certes, il se méfiait de Bessie et de la cuisinière, mais également de ses parents parce qu’il désirait les faire exploser avec sa « grosse commission » et les empoisonner avec son urine ; quand il les détestait, il avait l’impression que ces deux matières étaient du poison. Il s’attendait donc à ce que son père et sa mère lui fassent subir le même sort. Les bouteilles qu’il examinait représentaient le pénis de son père et le sein de sa mère. Cette crainte n’était pas sans rapport avec sa peur de la pluie – la pluie qui tombait représentait ses parents urinant sur lui, comme il aurait aimé le faire sur eux quand ils étaient couchés ensemble et qu’il se sentait jaloux. Il avait dit que la cuisinière et Bessie voulaient se venger parce qu’il était méchant avec elles ; mais n’avait-il pas avoué que, très souvent, il ennuyait ses parents et épuisait sa mère par des discussions interminables ? D’autre part, il désirait les espionner. Mais ses sentiments de culpabilité venaient surtout de son désir inconscient de les agresser avec son urine et ses fèces, de les dévorer et de les tuer. Le commandant « imbécile » du Salmon représentait une partie de lui-même. Il se reprochait d’avoir attaqué et rendu par là ses parents hostiles et d’être ainsi lui-même à l’origine de ses sentiments de persécutions et de ses terreurs intérieures et extérieures.

Vers la fin de la séance, Richard s’était un peu calmé. Il ne pleuvait plus, ce qui le soulageait. Mais il paraissait toujours préoccupé et malheureux. Il avoua alors que sa mère était toujours malade et allait même moins bien. Mme K. lui répondit que cela avait exercé une influence sur les craintes et la tristesse qu’il avait manifestées au cours de la séance. Avant de partir, Richard rapprocha les deux chaises (comme il le faisait souvent) déclarant qu’ils étaient amis elles et lui.

Notes de la vingt-septième séance

I. Un tel désespoir est inhérent à la dépression et apparaît pour la première fois au cours de la position dépressive. Dans la mesure où les premières pulsions destructrices paraissent toutes-puissantes, l’enfant a le sentiment qu’elles sont irréparables. Quand elles se manifestent plus tard au cours de la vie, elles gardent toujours un peu de la toute-puissance qu’elles revêtaient lors de la petite enfance. En outre, le sentiment que les pulsions destructrices sont incontrôlables favorise la réapparition de ces premières angoisses.

II. Les jeux avec les bateaux, avec les jouets, et les dessins ainsi que les associations qui les accompagnent, expriment souvent le même matériel sous des formes différentes et sont donc complémentaires. À d’autres moments, ces activités peuvent fournir un matériel nouveau et permettent ainsi de voir plus clairement les fantasmes et les situations émotionnelles. Dans mon compte rendu, je ne suis pas souvent en mesure de montrer en détail comment le matériel inconscient exprimé par Richard, à l’aide de ses bateaux, par exemple, se trouvait enrichi par d’autres moyens d’expression. À plusieurs reprises, Richard, « las » de jouer avec ses jouets, ou ayant protesté contre une interprétation, se tournait vers une autre activité qui venait justement confirmer mes interprétations. C’est là un des traits caractéristiques de la psychanalyse des enfants : les activités multiples de l’enfant permettent à l’analyste de voir comment la résistance se combine avec une prise de conscience accrue et d’observer le besoin considérable qu’a l’inconscient de s’exprimer.

III. Depuis le début de l’analyse, Richard avait toujours essayé, malgré une résistance inévitable, de me révéler complètement ses pensées et ses sentiments. Cependant, il ne put pendant longtemps, m’avouer certaines angoisses conscientes, telle que sa peur d’être empoisonné. Il ne fut capable de m’en parler qu’après l’analyse du matériel inconscient, en particulier du matériel relatif à ses sentiments de persécution intérieurs et ses tendances destructrices. On peut supposer que Richard avait honte de cette peur d’être empoisonné parce que c’était là quelque chose d’irrationnel et d’anormal ; c’est pour cette raison qu’il en gardait le secret. Ceci nous renvoie à un phénomène plus général : certains paranoïaques, même gravement atteints, arrivent à cacher leurs angoisses de persécution, si bien que, s’ils se suicidaient ou commettaient un meurtre, tout le monde, jusqu’à leurs intimes, serait fort surpris.