Vingt-huitième séance – Jeudi

Richard pria Mme K. de sortir ses bateaux de la poche de son manteau parce qu’il surveillait les enfants dans la rue et ne tenait pas à ce que quelque chose lui échappe. Quelques enfants se rendaient à l’école et la petite fille rousse courait devant eux. « Regardez mon ennemie », dit-il, « elle court pour avoir la vie sauve ». Les autres la poursuivaient, prétendit-il, et il aurait aimé en faire autant.

Mme K. interpréta, disant qu’il avait l’impression que la petite fille était menacée par son désir de la tuer et qu’il attribuait aux autres enfants son envie de la poursuivre et de la détruire. Il s’agissait de la petite fille qui lui avait demandé s’il n’était pas italien (voir la Dixième séance). Il détestait et craignait également cette fille parce qu’elle le représentait, lui Richard, qui avait peur des étrangers et des espions et même des empoisonneurs, comme l’avait montré la séance précédente.

Richard reconnut qu’il avait peur des étrangers, mais affirma avec fermeté que Mme K. ne l’effrayait pas. Il s’assura au même moment que la porte était bien fermée.

Mme K. lui expliqua qu’il voulait avoir la certitude que ni les espions, ni les enfants ne risquaient de faire intrusion.

Richard annonça que Paul devait arriver ce jour-là et que sa maman rentrerait à la maison ce jour même ou le lendemain. Peu lui importait parce que son ancienne nurse, qu’il aimait beaucoup, allait venir habiter avec lui. Tout en parlant, il se mit à ranger la plupart des bateaux d’un même côté et plaça un croiseur et quatre torpilleurs de l’autre, en position de combat.

Mme K. interpréta : il se méfiait de sa mère qui rentrait à la maison. La flotte représentait ses parents, Paul et les domestiques tous unis contre lui83.

Richard fit observer qu’il n’était pas seul non plus ; il avait quelques alliés.

Mme K. interpréta : les quatre torpilleurs, ses alliés, représentaient son ancienne nurse, ou Mme K., ses canaris et son chien. Parfois, il pensait que sa mère et la cuisinière étaient de son côté. Au début de cette séance, Mme K. lui était apparue comme une amie loyale contre les espions. Il était d’autant plus jaloux de Paul qu’il redoutait qu’il se liguât avec ses parents contre lui, Richard. Mme K. lui rappela que Paul le taquinait souvent par le passé et parfois même maintenant ; dans ces cas-là, la nurse défendait Richard. Il pensait donc que la nurse était son alliée puisqu’elle allait habiter avec lui.

Richard inversa les rôles des bateaux : le croiseur représentait maintenant Paul et tout le reste de la flotte était contre lui. Richard prit alors les clefs de la porte et demanda à Mme K. si en sortant et en fermant la porte, il risquait de ne plus pouvoir entrer.

Mme K. interpréta : ce désir de savoir si Mme K. le laisserait dehors pouvait préfigurer sa peur d’être mis à la porte de chez lui ; peut-être voulait-il aussi enfermer Mme K. à l’intérieur de la salle de jeu.

Richard rit à cette hypothèse et déclara que ce ne serait pas gentil d’enfermer Mme K. car elle serait obligée de rester là jusqu’à ce qu’il revienne, le lendemain.

Richard désirait l’empêcher de voir John et ses autres patients, interpréta Mme K., il voulait également être sûr de la revoir le jour suivant. (Il approuva de bon cœur.) Il voulait aussi enfermer maman à l’hôtel afin qu’elle ne puisse rentrer à la maison donner son amour à Paul et à papa.

Richard poursuivit son jeu : le sous-marin Salmon était maintenant tout seul et attaquait le Rodney. Puis Richard répéta des manœuvres identiques à celles du naufrage du Bismarck : le Rodney fut coulé et une grande bataille s’ensuivit, à laquelle se mêlèrent d’autres navires. Richard parla de cadavres barrant le passage et qu’il fallait enlever.

Mme K. demanda où on les mettrait.

On les enterrerait au cimetière, répondit Richard ; là ils seraient tranquilles. Pendant que le Rodney coulait, il émit des cris de coq et de poule ; la poule appelait d’une voix de plus en plus désespérée : on lui tordait le cou, expliqua Richard ; le coq la tuait. Tout à coup, il tira les rideaux et pria Mme K. de l’aider à rendre la pièce obscure. Ceci l’amusa beaucoup : il examinait les bateaux qui, dit-il, se distinguaient à peine. Il ne voyait pas ce qui se passait. Mme K. pleurait elle ? demanda-t-il ; question qu’il réitéra un peu plus tard. Puis il recommença à pousser des cris de coq et de poule de plus en plus désespérés (Note I).

Mme K. interpréta : la nuit, il était terrorisé parce que sa mère était brutalisée, tuée peut-être, par le père vagabond et il s’attendait à l’entendre pleurer. Mais, d’après ce qu’il avait dit et montré à Mme K., il ne craignait pas seulement que son père ne tue sa mère, mais il avait peur de la tuer également lui-même. Il avait exprimé sa jalousie et sa peur que sa mère ne s’allie à son père et à Paul contre lui. C’est alors que le Salmon, qui représentait Richard, avait fait sauter le Rodney.

Richard dit en hésitant que le Rodney était anglais. Puis il se reprit « Non, je voulais dire allemand. Non… Je ne sais pas. »

Mme K. lui fit remarquer qu’il [le Salmon] avait fait sauter le Rodney qui était anglais – la mère bien-aimée – parce qu’il la détestait lorsqu’il était jaloux et méfiant.

Richard dit alors que la bataille de Cap Matapan avait dû être horrible. Personne ne pouvait plus savoir ce qu’il faisait, et les Italiens, dans la confusion générale, avaient tiré sur d’autres Italiens.

Mme K. ajouta que, la nuit, il était terrifié à l’idée que sa mère soit détruite par le méchant père et par ses propres agressions. Elle lui rappela la façon dont il avait reproduit la catastrophe du Hood, sa « grosse commission » représentant les explosifs ; quand il avait détruit ce navire, qui figurait sa mère, il avait également tué les bébés de celle-ci (Vingt-cinquième séance) : les marins qui appelaient Richard et son père à l’aide. Son désir de voir les morts enterrés, donc tranquilles, montrait également qu’il avait peur que les bébés tués ne réapparaissent et ne l’attaquent (les enfants de la rue ou les fantômes, voir séance précédente).

Richard était entièrement d’accord : les marins étaient bien les enfants.

Mme K. lui dit qu’en rendant la pièce obscure, il avait montré ce qu’il ressentait quand il avait peur la nuit. Il ne pouvait voir ce qui arrivait à ses parents et ne savait donc pas si ses désirs hostiles étaient exaucés. Il ignorait également s’il attaquait la mère qu’il aimait ou celle qu’il détestait, si c’était le bon père ou le mauvais père qui était avec maman et lequel tuait et agressait l’autre. [Confusion.] Le fait d’avoir évoqué la bataille de Cap Matapan, d’avoir plongé la pièce dans l’obscurité, de sorte qu’il ne pouvait discerner si Mme K. pleurait ou non, le fait aussi qu’il n’avait pas su dire si c’était le Rodney ou le Bismarck qui était coulé, tout cela était une façon d’exprimer ses craintes et ses doutes.

Pendant que Mme K. interprétait, Richard alluma la lumière et parut ravi de voir la pièce éclairée. C’était très beau, dit-il, alors qu’avant c’était affreux. Puis il éteignit et raconta combien il avait peur la nuit ; autrefois la nurse devait rester à son chevet jusqu’à ce qu’il s’endorme. Il s’éveillait en sursaut et, terrifié, hurlait jusqu’à ce qu’on vienne. C’était comme cela il y a quatre ou cinq ans, mais à présent, ajouta-t-il d’une voix peu convaincue, c’était différent (Note II).

Mme K. interpréta : il avait été soulagé lorsque la pièce s’était éclairée. Les craintes qu’il éprouvait d’habitude dans l’obscurité étaient atténuées par la présence de Mme K. et par la possibilité d’allumer à son gré et de parler avec elle de sa terreur. Mme K. représentait alors maman et la nurse sous leur meilleur jour, comme il aurait aimé qu’elles soient quand il était tout seul, la nuit. Ces craintes qui l’assaillaient autrefois n’avaient pas disparu : son jeu et ses paroles en témoignaient.

Richard annonça que sa mère allait mieux que la veille.

Mme K. lui dit que, la veille, il avait cru que le mal de gorge de sa maman signifiait qu’elle aussi avait été empoisonnée, d’autant plus qu’une grande partie du matériel exprimait sa peur de se faire empoisonner ou d’être lui-même toxique.

Richard admit qu’il avait peut-être cette impression : « Mais empoisonné par Bessie », ajouta-t-il.

Mme K. lui rappela qu’il avait raconté qu’il soignait sa mère, mais n’avait pas précisé comment.

Richard hésita un instant, puis avoua qu’il avait acheté quelque chose pour elle à la pharmacie, quelque chose qu’on renifle : quelque poison, sans doute.

Mme K. lui demanda si c’était une bouteille.

Richard répondit que oui.

Mme K. interpréta alors : il se croyait incapable d’aider sa mère même s’il le désirait, parce que, lorsqu’il était en colère et jaloux, il avait l’impression d’être venimeux. Il avait fini par penser que la bouteille achetée chez le pharmacien contenait du poison.

Richard devint nerveux et se mit à parcourir la pièce de long en large, disant qu’il ne voulait pas qu’on lui parle de ça ; ce que Mme K. disait le rendait malade.

Mme K. lui fit observer qu’il avait employé le mot » malade », c’est-à-dire que ses paroles à elle étaient comparables au poison qu’il craignait que les domestiques – en réalité sa mère – ne lui fassent avaler pour le punir de les avoir empoisonnés et d’avoir, dans la séance précédente, empoisonné Mme K.

Au bout de quelques instants, Richard se calma ; il ouvrit les rideaux et demanda à Mme K. si elle n’était pas irritée quand ses patients lui disaient de pareilles méchancetés.

Mme K. interpréta : il avait peur de lui faire mal, de la même façon qu’à sa mère, par ses paroles et son agressivité inconscientes. Connaître tout ce que ses patients pensaient et ressentaient faisait partie de son travail, ajouta-t-elle.

La veille, dit Richard, il avait pensé que Mme K. était une « sale brute », et cela pas seulement quand elle lui avait révélé son désir d’empoisonner. Il se demandait ce que Mme K. ferait s’il lui lançait des objets à la figure ou l’attaquait d’une autre manière. John avait-il déjà essayé de lui faire mal ?

Elle ne pouvait permettre qu’on l’assaille physiquement, répondit Mme K., que ce soit Richard ou n’importe quel autre de ses patients. (Ces paroles parurent rassurer Richard.) Elle suggéra qu’il craignait peut-être de se laisser emporter par ses sentiments hostiles. Ceux-ci lui paraissaient dangereux et il se demandait comment Mme K. pourrait se défendre. L’analyse avait montré qu’il avait toujours peur que sa mère ne puisse se protéger des assauts du père-vagabond (ou père-Hitler). Il avait pris conscience de son désir d’attaquer Mme K. physiquement lorsqu’il avait piétiné le ballon de football en le traitant de « sale brute ».

Richard se remit à faire des bruits de basse-cour qui semblaient tout d’abord désespérés, puis se transformèrent en joyeux gloussements. La poule était très contente, expliqua-t-il, elle venait de pondre un œuf et allait avoir un bébé, c’est pourquoi elle avait commencé par crier. Mme A., leur voisine, avait deux poules, dit-il, et on s’était attendu à ce qu’elles fassent trente poussins ; elles n’en avaient eu que deux.

Savait-il pourquoi ? lui demanda Mme K.

Non, répondit Richard à contrecœur ; peut-être les œufs étaient-ils mauvais. Il s’agenouilla alors devant la table (ce qui n’était pas dans ses habitudes), et se mit à jouer avec ses bateaux. Le Rodney fut de nouveau attaqué par un torpilleur. Puis Richard s’aperçut qu’il s’était sali les genoux et alla les laver à l’évier ; il s’exclama de loin que l’eau était « horrible ». Mme K. interpréta : il avait l’impression que l’eau du robinet était devenue « horrible » parce qu’il l’avait salie avec ses genoux or cet événement faisait suite au naufrage du Rodney (sa maman) il pensait donc qu’il empoisonnait sa mère avec son urine et sa « grosse commission », et ses genoux sales représentaient son derrière. S’agenouiller, c’était également demander pardon à Mme K. de l’avoir attaquée. Les poules qui n’avaient eu que deux poussins au lieu du bon nombre qu’on escomptait représentaient maman qui, croyait-il, aurait eu bien plus d’enfants, si Richard ne les avait pas empoisonnés. Il avait l’impression d’avoir empoisonné les œufs, de les avoir avariés.

Richard vida l’évier, puis s’amusa à le remplir et à le vider, parlant d’inondation.

Mme K. interpréta : il avait peur de la pluie, qu’il détestait tant, parce qu’elle représentait à ses yeux l’urine dangereuse et inondante de son père.

Richard sortit pour examiner l’écoulement de l’eau, rentra et remplit encore l’évier. Il paraissait plus calme ; maintenant l’eau était très belle, dit-il, on pourrait même y mettre un poisson rouge, Mme K. interpréta : il avait moins peur d’empoisonner et d’inonder sa mère et Mme K., et se sentait plus capable de les nettoyer et de réparer les dégâts en leur donnant un poisson rouge, c’est-à-dire un bébé.

En quittant Mme K., Richard semblait moins inquiet. Ils firent un petit bout de chemin ensemble ; avant d’arriver au coin de la rue, Richard fit « pan-pan ».

Mme K. demanda sur qui il tirait.

« Il y avait des ennemis de l’autre côté ; ils pouvaient même se cacher n’importe où », expliqua Richard, tout en continuant à tirer dans toutes les directions.

Notes de la vingt-huitième séance

I. Parfois, le jeu de Richard variait si rapidement que je ne parvenais à sélectionner qu’une partie du matériel fourni. Le matériel livré par ses dessins ne pouvait que très rarement être entièrement interprété. C’est là un fait fort connu que nous retrouvons d’ailleurs lorsqu’il s’agit d’interpréter les rêves. Quand l’activité ludique de l’enfant est très riche – ce qui arrive souvent à la suite d’interprétations qui ont eu pour effet de diminuer l’angoisse –, l’abondance des associations simultanées s’exprime par la rapidité avec laquelle elles se succèdent. Nos patients adultes se plaignent de ce que leur pensée est quelquefois sollicitée par plusieurs choses ensemble ; ils sont alors obligés de choisir, s’ils veulent les exprimer oralement. Ceci signifie souvent qu’ils éprouvent des émotions contradictoires et simultanées. J’ai dit, à plusieurs reprises, qu’à mon avis l’un des facteurs de complexité des mécanismes psychiques de la petite enfance est leur apparition simultanée. C’est là un problème qui nécessite une étude plus approfondie.

II. L’analyse avait réveillé les angoisses nocturnes que Richard éprouvait lors de sa petite enfance qui auraient aussi bien pu s’exprimer par pavor nocturnus. Il se rappelait que, lorsqu’il était petit, sa nurse était obligée de demeurer à son chevet jusqu’à ce qu’il dorme – détail qu’il n’avait pas oublié mais qu’il racontait pour la première fois. Il est intéressant que ce souvenir soit apparu justement au cours de cette séance où l’analyse avait réveillé les angoisses, les désirs et les pulsions de la première enfance. Ceci m’amène à examiner le problème des souvenirs nouveaux qui surgissent au cours de l’analyse. À mon avis, ils sont précieux dans la mesure où ils permettent à l’analyste d’explorer les expériences et les émotions qui sont à la base de la mémoire. S’il ne le fait pas, la réapparition des souvenirs perd de son ampleur. L’exploration des couches profondes du psychisme fait revivre avec force certaines des situations extérieures et intérieures de la petite enfance – réapparition que je décrirais comme une mémoire des sentiments.

Une telle réapparition peut faire suite à l’analyse de souvenirs concrets ou, inversement, des souvenirs concrets peuvent être la conséquence de la réapparition d’émotions anciennes. Le concept des souvenirs-écrans implique, d’après Freud, que l’on doit découvrir les émotions, les expériences et les situations sous-jacentes à ces souvenirs si l’on veut comprendre l’entière signification.


83 C’est là un phénomène qu’on observe fréquemment : la jalousie et les sentiments de solitude se trouvent renforcés par des angoisses paranoïdes.