Vingt-neuvième séance – Vendredi

Mme K. et Richard se rencontrèrent en route. Mais, ce jour-là, Richard ne courut pas à sa rencontre comme il le faisait d’habitude. Il dit simplement « Nous voilà ». Arrivé dans la salle de jeu, il voulut d’abord s’assurer qu’ils étaient tous deux à l’heure. Il se taisait. Puis il finit par annoncer qu’il n’avait pas apporté ses bateaux. Mme K. lui demanda s’il les avait oubliés.

« Non », dit Richard, mais il n’avait pas eu envie de les apporter (il était visiblement décidé à ne pas être coopératif).

Au bout de quelques instants, Mme K. lui demanda à quoi il pensait.

« À rien », répondit Richard, ou plutôt à quelque chose qu’il ne voulait pas lui dire. Il se mit à marcher de long en large, en explorant la pièce et en regardant partout. Puis il entra dans la cuisine et ouvrit le robinet. Il plaça d’abord le bouchon de l’évier sous le robinet, puis éclaboussa Mme K. en mettant son doigt sous l’eau.

Mme K. interpréta : c’était comme s’il urinait ; peut-être n’osait-il pas parler à Mme K. parce qu’il aurait eu l’impression de l’éclabousser avec de l’urine.

L’eau était sale, déclara Richard ; ce qu’il n’avait pas voulu raconter à Mme K., ajouta-t-il, c’est qu’il ne lui ferait plus part de rien qui puisse la faire parler de poison de façon aussi désagréable. Il ne voulait pas connaître de pareilles pensées84.

Mme K. interpréta : après s’être lavé les jambes dans l’évier, la veille, il avait déclaré que l’eau était « horrible » ; l’évier représentait Mme K. remplie d’urine empoisonnée (Mme K. salie par Richard) ; par conséquent, il avait l’impression que les paroles de Mme K. étaient empoisonnées. C’était la même chose qui se produisait lorsqu’il se méfiait des paroles de sa mère et en avait peur. Sa mère et Mme K. représentaient également ce qui se passait dans son esprit – des pensées désagréables et inquiétantes qu’il préférait ignorer. Richard sortit et pria Mme K. d’enlever le bouchon de l’évier parce qu’il voulait voir où s’écoulait l’eau.

Au bout d’un moment, Mme K. demanda à Richard si sa mère était partie. Richard, rougissant de colère, répondit qu’elle était partie voir Paul. Il grinçait des dents et émettait une sorte de grognement. Il était révolté, ajouta-t-il, et quitterait Mme K. quand il en aurait envie ; le travail était trop désagréable et personne ne l’empêcherait de partir lorsqu’il le voudrait. Puis il se mit à dessiner (19e dessin) déclarant : « Je ne veux pas partir tout de suite. » Il commença par faire la grosse étoile de mer habituelle (a). Puis écrivit : « Vilain Paul, yah, yah, yah85 », expliquant que « yah » signifiait « oui » en allemand. Il se remit en colère, ouvrant et fermant la bouche violemment, bien qu’il exagérât et dramatisât sans doute. Il avait dit qu’il détestait Paul, mais ajouta : « Je l’aime aussi, il est gentil. » Il continuait à dessiner (b) quelque chose, moitié poisson, moitié serpent, qu’il s’empressa de gribouiller. Puis il traça la ligne de démarcation (c) et dessina (d). Il coloria le corps et la tête en vert, disant que c’était maman et qu’elle était malade ; c’est pourquoi elle était verte. Il gribouilla en noir les jambes du personnage et fit des bruits de basse-cour qui devenaient de plus en plus furieux. Ses jambes étaient noires, expliqua-t-il, parce qu’il avait piétiné le père noir. Puis il coloria en rouge le corps qui était vert et écrivit à côté, en appuyant très fort : « Gentille maman. » Il avait un air ironique et amusé, conscient d’avoir fait un mensonge.

Mme K. lui demanda ce qui se passait à présent entre le coq et la poule.

« Elle l’a tué, répondit Richard, parce qu’elle est très méchante », ajouta-t-il, après un instant de silence. Pendant ce temps, il avait écrit : « Mme K. est une sale brute » (e) ; – mots qu’il s’empressa de gribouiller avec rage et anxiété.

Mme K. interpréta : il avait l’impression que la gentille maman et la brutale Mme K. étaient toutes les deux méchantes. Sa maman était dangereuse, parce que, lui semblait-il, elle avait tué et dévoré papa. Elle était tombée malade, c’est pourquoi elle était verte. Puis son corps était devenu rouge parce qu’elle contenait le père-pieuvre rouge qui la dévorait de l’intérieur. Mais elle piétinait aussi papa et le dévorait ; elle était alors noire parce que Richard avait l’impression qu’elle était furieuse, quelle urinait et déféquait comme Richard lui-même. C’était pour cette raison qu’il avait peur que Mme K. et maman ne l’empoisonnent. [Angoisse paranoïde et projection.]

Pendant ce temps, Richard coloriait (a). Ils n’étaient que deux, dit-il, à se battre pour cet empire : son père noir et lui. Tous deux voulaient avoir les côtes, expliqua-t-il (en montrant les zones extérieures). Puis, indiquant les parties pointues du haut, il déclara que son père avait un pénis plutôt drôle. Richard, lui, était intelligent, et s’empara rapidement de la plus grande partie des côtes. Maman n’occupait qu’une zone réduite au centre ; il lui donna alors un bout de côte et fit observer qu’il en possédait encore la plus grande partie.

Mme K. interpréta : les zones côtières rouges qui le représentaient figuraient en principe un pénis plus puissant et plus grand que celui de son père qui était drôle et pointu. Mais, auparavant, le rouge avait représenté le père-pieuvre ; ces zones rouges figuraient également le pénis du père que Richard avait avalé. Par conséquent, ces sections rouges représentaient maintenant ses parties génitales qui, lui semblait il, avaient été coupées lors de son opération. Cette couleur rouge faisait peut-être également allusion à ses organes génitaux, quand il était excité et s’amusait avec. En fait, il savait que son pénis était beaucoup plus petit que celui de son père. Il était représenté aussi par les deux petites sections inférieures droites de l’étoile de mer. Après avoir dit que sa mère n’occupait que quelques zones centrales – c’est-à-dire qu’elle n’avait pas de pénis –, il semblait lui en avoir donné un, avoir décidé inconsciemment qu’elle devait en avoir un.

Richard ne protesta pas contre cette interprétation. Bien qu’il eût refusé d’avouer qu’il avait déjà vu les organes génitaux d’une fille ou d’une femme, il paraissait au courant de la différence entre les deux sexes.

Mme K. interpréta encore : Richard était jaloux de Paul et l’avait exclu de l’empire, c’est-à-dire qu’il l’avait expulsé de la maison. Mais, cette fois-ci, il se montrait également jaloux de son père. L’empire qu’il avait dessiné représentait son intérieur ; il avait, lui semblait-il, avalé une mère malade, furieuse et empoisonnée et un père mort ou mauvais. Mme K. lui rappela que les cadavres qui devaient être enterrés la veille, n’étaient pas sans rapport avec sa peur que les morts ne réapparaissent ; d’autre part, avant de dessiner et pendant qu’il dessinait, il avait eu des mouvements furieux de la mâchoire, sa bouche s’ouvrant et se fermant, ce qui signifiait qu’il était tellement en colère qu’il dévorait sa famille.

Pendant que Mme K. interprétait, Richard avait gribouillé avec brusquerie et véhémence ; on pouvait distinguer une silhouette humaine et quelques chiffres qu’il s’empressa de noircir complètement.

Mme K. interpréta : il désirait attaquer sa mère et Mme K., avec sa grosse commission ».

Richard fit alors des tas de points sur le papier, le chiffonna et le jeta.

Il avait l’air furieux et angoissé.

Mme K. interpréta : il rejetait Mme K. et sa mère qui étaient blessées et noircies ; il essayait également de les cracher hors de lui.

Richard prit une autre feuille et dessina ; mais il ne tarda pas à se lever brusquement et voulut sortir. Il demanda à Mme K. de l’accompagner : « Sortons de ce lieu ignoble », dit-il.

Mme K. interpréta : le « lieu ignoble » représentait son intérieur plein, lui semblait-il, de morts et de poison – son propre poison et le leur. En demandant à Mme K. de sortir avec lui, il exprimait son désir d’expulser hors de lui la mère bonne et protectrice afin de la sauver et de la conserver dans le monde extérieur.

Richard admira le paysage, les collines et le soleil. Il pria Mme K. de ne pas interpréter dans le jardin, car on pourrait l’entendre. Mais il ne l’arrêta pas quand elle se mit à interpréter à voix basse, disant qu’il ne voulait pas de ses interprétations parce qu’elles représentaient tout ce qu’elle lui donnait de mauvais, contrairement à la bonne Mme K. extérieure et au beau paysage.

Richard essaya d’arracher des mauvaises herbes du parterre de fleurs ; Mme K. lui dit de ne pas faire ça et il s’arrêta. Il avait cependant arraché une plante et se demandait si c’était une fleur ou une mauvaise herbe, puis il ramassa des pierres entre les fleurs et les lança violemment contre le mur.

Mme K. interpréta : il explorait l’intérieur de Mme K. et de maman et leur arrachait leurs bébés. (À cet instant précis retentirent les voix d’une femme et de quelques enfants.)

« Ces enfants sont méchants », dit Richard.

Mme K. interpréta : les attaques de Richard contre l’intérieur de sa mère s’expliquaient d’une part par sa jalousie, d’autre part par sa peur qu’elle contienne des bébés-étoiles de mer méchants – c’est-à-dire dangereux – qui la dévoraient et qu’il devait faire sortir afin de la protéger. Mme K. lui rappela qu’il avait déjà exprimé la même chose dans certains de ses dessins.

Richard continuait à jeter des pierres contre le mur ; « C’est le sein de maman », déclara-t-il.

Mme K. lui rappela que, peu avant, il l’avait éclaboussée avec de l’eau ; il avait tout d’abord arrosé le bouchon rond de l’évier qui représentait son sein. C’est-à-dire qu’il avait eu l’impression d’uriner sur son sein et de l’empoisonner comme lorsqu’il était encore un bébé. Ce qui avait un rapport étroit avec sa crainte que la cuisinière, qui représentait sa mère, ne se venge en empoisonnant sa nourriture. S’il attaquait sa mère c’était également par jalousie et par colère envers les enfants que cette dernière risquait de posséder et de nourrir. Il ressentait les mêmes sentiments à l’égard de Mme K. lorsqu’elle recevait John et d’autres patients ; aujourd’hui il était d’autant plus en colère qu’elle partait pour Londres voir sa famille et des patients.

Richard ne cessait de faire des éloges sur la beauté du panorama. Il s’assit alors calmement sur le pas de la porte, à côté de Mme K., et dit qu’il aimerait escalader l’une des collines les plus hautes. Combien de temps mettrait-il ? Mme K. pourrait-elle monter, elle aussi ? Il réitéra la question à plusieurs reprises tandis qu’il poursuivait ses activités. Il trouva un bâton qu’il enfonça dans le sol, à proximité du parterre de fleurs, expliquant qu’il l’introduisait dans la poitrine de sa maman. Il le retira, et reboucha le trou avec de la terre.

Mme K. interpréta : ce bâton représentait ses dents et son pénis il attaquait le sein de sa mère en le mordant et en y introduisant son pénis.

Richard répéta qu’il voulait escalader la colline en compagnie de Mme K.

Mme K. interpréta : Richard désirait avoir un pénis d’adulte. Son désir d’escalader la colline avec elle représentait son désir d’avoir avec elle des relations sexuelles d’adulte (Mme K. représentant sa maman), qui ne soient pas dangereuses, ni déchirantes mais affectueuses (ceci était lié à son admiration pour le paysage et les collines). Grâce à ces relations sexuelles bonnes, il espérait également réparer tout le tort qu’il avait fait à sa mère, en particulier à son sein.

Avant de regagner la pièce, Richard voulut savoir si on pouvait laisser la porte latérale entrouverte afin qu’il puisse entrer dans la salle de jeu s’il arrivait avant Mme K.86.

Mme K. interpréta : il désirait avoir toujours accès au sein de sa maman ; ainsi, il ne se sentirait jamais frustré et ne détruirait plus le corps et le sein de sa mère. (Cet intermède dans le jardin et sur le pas de la porte avait bien duré quinze ou vingt minutes.)

Richard s’assit à la table et regarda les dessins.

Mme K. lui demanda ce que signifiait le dernier.

Les deux avions du haut entraient en collision, expliqua Richard. Il était le plus petit, l’avion anglais, l’autre, représentait maman. Il regarda alors Mme K. d’un air effrayé et dit qu’ils mourraient donc tous les deux. Il ne savait pas si le gros avion anglais qui se trouvait sur le côté était Paul.

Ainsi se termina la séance. En partant avec Mme K., acte qui faisait maintenant partie intégrante de la situation analytique, Richard déclara d’un air soulagé : « Maintenant, c’est fini. » En chemin, il fit observer que sa casquette était si petite qu’il devait tirer dessus pour pouvoir la mettre, et il l’étira des deux mains. Ils allaient rencontrer la nurse, ajouta-t-il, Mme K. lui parlerait-elle ? Nounou lui avait dit qu’elle était impatiente de voir Mme K. Au même moment, la nurse arriva et Richard parut très heureux de les voir échanger quelques paroles.

(Le jour suivant, Richard dut s’aliter avec un rhume et il y eut une interruption de quelques jours. Il avait exprimé son désir d’aller chez Mme K. mais la nurse ne lui en avait pas donné la permission. On devait le ramener chez ses parents en voiture.)


84 Je pense que sa peur de me blesser par son agressivité avait diminué grâce à l’analyse. Il faut noter que, depuis peu, l’agressivité et la résistance de Richard se manifestaient plus ouvertement. Il était également beaucoup plus capable d’exprimer des pensées conscientes qu’il avait jusque-là dissimulées.

85 J’ai barré les vrais noms qui figuraient sur le dessin ; j’ai aussi désigné les divers éléments du dessin par des lettres : (a), (b), ©, (d) et (e).

86 J’ai déjà dit que Richard ne pouvait pas entrer avant l’heure parce que c’est moi qui apportais la clef.