Trentième séanceJeudi

Lorsque Richard revit Mme K., il avait l’air angoissé. Il fit à Mme K. un compte rendu détaillé de sa maladie. Il avait eu une laryngite, peu de température, mais on l’avait obligé à garder le lit ; il avait été malheureux de ne pas pouvoir sortir avec son père et Paul alors qu’il faisait si beau87. Paul avait été très gentil. La veille, ils étaient allés à la pêche ensemble ; c’était très agréable. Il raconta comment ils avaient attrapé des mouches. Il y avait un tas de petits poissons, mais ils n’en avaient pris aucun. Paul et papa avaient été à la pêche tous les deux et papa avait attrapé un gros saumon ; il n’avait pas de permis pour la pêche au saumon et avait dû couper sa ligne. C’était un poisson merveilleux. Richard se demandait si le saumon avait pu se débarrasser de l’hameçon ou s’il était mort. Lorsqu’il était allé à la pêche avec Paul, il faisait très beau et tout semblait agréable. Il avait dit à Paul qu’il aimerait que « Mélanie » soit là, avec eux ; elle aurait bien pu venir en voiture. Il demanda alors à Mme K. s’il la dérangeait en l’appelant « Mélanie ».

Mme K. répondit que cela lui importait peu. À propos de son désir d’avoir Mme K. à ses côtés, elle lui rappela qu’il avait souhaité un week-end la voir entrer dans le jardin ; il avait eu l’impression qu’elle était « dans les parages » (Septième séance), ce qui signifiait qu’il avait la bonne mère à l’intérieur de lui, donc toujours avec lui. Il avait désiré partager Mme K. avec Paul, c’est-à-dire partager avec lui la bonne mère.

Richard n’avait pas encore regardé Mme K. ou la pièce, ce qui était rare. Il lui demanda ce qu’elle faisait d’habitude à cette heure de la journée. (Mme K. l’avait reçu dans l’après-midi car il était rentré le matin même.)

Mme K. répondit qu’il savait bien qu’elle avait d’autres patients. Peut-être s’était-il demandé avec qui elle était pendant les heures où il venait d’habitude ; il était jaloux mais également inquiet de ce qui pouvait lui arriver, car, en la quittant, il avait exprimé de l’agressivité à son égard.

Que penserait Mme K. s’il disait des grossièretés ? Voyait-elle un inconvénient à ce qu’il jurât ? demanda Richard.

Mme K. lui répéta qu’il était libre de dire tout ce qui lui passait par la tête et d’utiliser tous les mots qu’il voulait.

Richard parla d’un film dans lequel un officier de marine allemand disait de l’Allemagne : « C’est un sale pays, nom de Dieu ! » Il regarda Mme K. avec angoisse ; il semblait ravi de prononcer ces mots, mais terrifié d’avoir juré, car il savait que ses parents le lui défendaient. Tout en racontant cette séquence du film, il s’était mis à dessiner (20e dessin). Il surveillait la rue. Quelques enfants et des hommes passèrent. « Ces hommes sont méchants », dit Richard et, apercevant une femme qui portait un bébé dans ses bras, il déclara : « Les sales ! » Mais après avoir examiné le bébé appuyé contre l’épaule de sa mère il ajouta : « Le bébé n’est pas si sale que ça. » Il parlait à voix basse et pria Mme K. de chuchoter, elle aussi, afin que les gens du dehors ne les entendent ni ne les attaquent. En signalant les « méchants hommes », il n’avait cessé de balayer l’air de son bras disant : pan pan. Quand il prononça « nom de Dieu », il demanda alors à Mme K. quel genre de choses il n’avait pas le droit de lui faire. Mme K. lui rappela qu’elle lui avait déjà défendu de l’attaquer physiquement, ce qui parut rassurer un peu Richard… Puis il recommença à parler de sa partie de pêche avec Paul. Il se mit en colère parce qu’on ne lui avait pas permis d’aller à la pêche avec son papa et Paul. À ce moment-là, il les avait détestés tous les deux, avait souhaité qu’ils n’attrapent rien et que l’hameçon les étouffe. Il en avait même parlé à sa mère. Richard était rouge de colère ; il ouvrait et fermait la bouche, grinçait des dents et il s’emporta de plus en plus, contre Mme K., tout en paraissant la redouter. Il lui demanda si ces paroles ne la blessaient pas. Il gardait toujours un œil sur les passants et se cacha à l’apparition d’un groupe d’enfants – parmi lesquels se trouvait la petite fille rousse. Il s’efforçait visiblement de maîtriser sa colère et sa haine ainsi que la peur que Mme K. lui inspirait. Il s’était demandé, avoua-t-il, si elle lui en voulait parce qu’il n’était pas venu. Cela l’avait-il fâché ? Était-elle en colère à présent ? Comment était-elle lorsqu’elle se mettait en colère ? Elle devait être terrible – comme Hitler. Et, voulant imiter Mme K. en colère, Richard se mit à faire des grimaces, à grincer des dents et à agiter les mâchoires, – sans la regarder. Bien qu’il exagérât visiblement, il frissonna en disant que Mme K. devait ressembler à Hitler. Il évitait de la regarder, s’éloigna d’elle et déclara qu’il aimerait partir, prendre l’autobus et rentrer à la maison. Que ferait Mme K. s’il s’en allait ? Le retiendrait-elle ?

Elle lui avait déjà dit qu’elle ne l’empêcherait pas de s’en aller, lui rappela Mme K. Puis elle interpréta : il voulait s’enfuir parce qu’il était terrorisé par les parents-Hitler qui se trouvaient en lui, représentés cette fois-ci par M. et Mme K.

Richard revint à son dessin ; tout commençait par le noir qui était papa, expliqua-t-il. Il n’y avait là que quatre personnes – Paul, la Belgique ; maman, la Grèce ; Richard qui était Anglais et papa qui était Allemand ; la Norvège était absente. Il parla alors de la défaite de la Grèce, exprima son inquiétude quant à l’évolution de la guerre, puis s’empressa de passer à un autre sujet88.

Mme K. interpréta : il était terrifié par la guerre, ce qui contribuait à ses inquiétudes au sujet de sa mère et de Mme K. (il craignait qu’elles ne soient blessées) et au sujet de son propre intérieur89. Il avait tellement peur à cause de la Crète et de la méchante maman qu’il avait essayé de séparer la mauvaise mère-Hitler (Mme K.) de la bonne mère (la Grèce blessée). C’était pour cette raison qu’il voyait seulement quatre personnes dans son dessin ; Mme K. n’y figurait pas.

Richard réexamina le dessin et dit que Paul l’aidait à maintenir son père loin de sa mère ; puis il remarqua qu’un morceau de papa avait pénétré dans maman et qu’un autre morceau s’était même introduit dans son propre territoire ; il en fut très surpris. Il s’aperçut alors qu’un bout de lui était dans Paul [Identification projective mutuelle]. C’était bien, dit-il, ils s’embrassaient. Quand il se rendit compte que chacun avait un bout de lui-même dans le territoire des autres, il devint de plus en plus déprimé et désespéré. D’un ton sérieux et navré, il demanda à Mme K. s’il la blesserait en disant qu’il ne voyait vraiment pas l’utilité de ce travail avec elle. Cela allait-il l’aider ? Quand ?

Mme K. interpréta : il était désespéré parce qu’il ne la croyait pas capable, même lorsqu’elle était bonne et protectrice, de remettre en état tous ces gens dont il avait des morceaux en lui et qui étaient imbriqués les uns dans les autres, ni de venir en aide à l’Angleterre dans la situation précaire où cette dernière se trouvait.

Pendant que Mme K. parlait, Richard était allé chercher un balai et balayait le sol.

Mme K. continua : il doutait également qu’elle puisse nettoyer et guérir son intérieur envahi par les morceaux d’autres personnes. Elle se reporta alors au dessin : Richard avait révélé que son pénis avait pénétré dans Paul et qu’il faisait l’amour avec lui. Le mauvais père, Paul et lui-même faisaient tous trois l’amour avec maman et avaient introduit leur pénis en elle. D’autre part, ils s’entre-dévoraient et c’était pour cette raison qu’ils étaient tous en morceaux. N’avait-il pas montré auparavant que maman contenait le dangereux pénis-pieuvre de papa qui la dévorait ?

Richard entra en courant dans la cuisine ; il appela Mme K. et lui montra une araignée qu’il avait découverte dans l’évier ; il la noya avec un plaisir non dissimulé, puis retourna à ses dessins.

Mme K. continua ses interprétations : tout d’abord, il avait essayé de maîtriser sa colère, il avait parlé du beau temps, de la gentillesse de Paul ; tout était agréable, Mme K. était son amie. Mais sa colère avait peu à peu augmenté à partir du moment où il avait raconté qu’il n’avait pas pu aller à la pêche avec son père et Paul. Il ouvrait et fermait la bouche comme s’il mangeait et grinçait des dents. Il avait également exprimé des désirs de mort à l’endroit de son père et de son frère, et avait souhaité qu’ils s’étouffent avec l’hameçon. Tout cela était à la base des terreurs de Richard : il croyait avoir en lui des gens mauvais, furieux, sales et agressifs qui s’entre-dévoraient.

« J’ai mal au ventre », déclara Richard à un moment donné. Mme K. lui demanda où.

« Là où l’on sent sa nourriture », répondit-il.

Mme K. interpréta : il avait l’impression d’avoir en lui ces gens dangereux et terrifiants.

Richard annonça qu’il voulait partir ; il en avait assez de la psychanalyse.

Mme K. lui fit observer qu’il avait utilisé l’expression « en avoir assez90 » parce que c’était exactement ce qu’il ressentait : il avait vraiment l’impression d’avoir avalé tout le monde et d’être empli des paroles effrayantes de Mme K. Sa méfiance à l’égard de Mme K., la peur qu’elle lui fasse manger de la nourriture horrible – du poison – n’était pas sans rapport avec la crainte qu’il éprouvait à l’égard de M. et Mme K. parce qu’ils étaient étrangers. Comme il n’avait pas vu Mme K. depuis plusieurs jours, il avait l’impression quelle était devenue très méchante. Il la détestait d’autant plus qu’il se sentait frustré : il imaginait que c’était elle qui le lésait bien que ce fût lui qui n’allait pas la voir parce qu’il était malade (Note I). Il craignait que Mme K. ne reçoive quelqu’un d’autre à sa place pendant les heures qui lui étaient réservées, tout comme sa maman qui préférait Paul et papa à Richard. Il avait également peur qu’on ne la blesse, – peur analogue à celle qu’il éprouvait lorsque sa mère était avec son père mais qu’il ne les voyait pas. Mme K. rappela alors à Richard les bruits de basse-cour qu’il émettait lorsque le coq tuait la poule (Vingt-huitième séance).

Richard rectifia – non, c’était maman qui tuait papa.

Mme K. interpréta : l’issue du combat nocturne entre ses parents était incertaine ; l’incertitude de Richard était d’autant plus grande qu’il avait l’impression d’avoir avalé ces parents combattants et qu’il ne savait pas ce qui se passait à l’intérieur de lui. Le « sale pays, nom de Dieu ! » dont il avait parlé représentait son intérieur. Ses terreurs avaient augmenté et, parce qu’il s’imaginait être plus terrifié et plus furieux, il avait l’impression que les personnes qui se trouvaient à l’intérieur de lui étaient devenues plus dangereuses, plus sales et plus venimeuses. Son agressivité et sa peur des enfants du dehors s’en trouvaient accrues.

Richard répondit que ces enfants étaient sales et sentaient mauvais comme la « grosse commission ». Il avait interrompu Mme K. à plusieurs reprises et avait protesté lorsqu’elle avait interprété le « sale pays » comme étant son intérieur. Pendant ce temps, il avait néanmoins colorié plusieurs pays en rouge, en chantant God save the Ring.

Mme K. interpréta : il voulait protéger et sauver le roi et la reine, figurant son père et sa mère.

Richard acquiesça il les protégerait contre les attaques.

Mme K. interpréta ayant l’impression de les dévorer, il voulait les mettre à l’abri de sa propre voracité : le rouge représentait son propre intérieur « sale » et « sanglant91 ».

Richard déclara que la cuisinière et Bessie disaient souvent des vilains mots ; dans ces cas-là, ajouta-t-il, il prenait des airs dignes de Lord Haw-Haw92 (Richard accompagna cette déclaration de grimaces semblables à celles qu’il avait faites pour imiter M. K.-Hitler : en outre, il parcourut la pièce au pas de l’oie).

Mme K. interpréta : Richard la trouvait impolie parce qu’elle avait prononcé des jurons au cours de ses interprétations. Pour lui, Lord Haw-Haw ressemblait à Hitler, ses grimaces et sa marche au pas de l’oie en témoignaient.

Vers la fin de l’heure, un incident interrompit la séance : deux filles du groupe de guides qui utilisait ce même local voulurent entrer ; Mme K. les renvoya sans difficulté. Cependant, Richard fut terrifié par cette intrusion. Il n’osait plus regarder Mme K., même lorsqu’il eut quitté la salle de jeu. Sur la route, il se tut.

Note de la trentième séance

I. La source de telles accusations portées à propos de toute frustration se situe dans la petite enfance. Certes, le bébé est parfois réellement frustré par sa mère, mais il a également le sentiment que tout ce qui est bon lui vient du bon sein et tout ce qui est mauvais – les maux internes par exemple – lui vient du mauvais sein.


87 La mère de Richard m’avait dit qu’il craignait également que je ne sois fâchée parce qu’il n’était pas revenu ; il voulait que sa mère le rassure et lui dise que je ne serais pas en colère.

88 La mère de Richard m’avait raconté qu’après la défaite de la Crète, Richard avait déclaré qu’il se suiciderait si l’Angleterre perdait la guerre ; c’était la première fois que sa mère l’entendait utiliser cette expression et il ne m’avait jamais rien dit de tout cela.

89 Comme je l’ai déjà dit, les frayeurs causées par les événements extérieurs augmentent l’angoisse devant les dangers intérieurs et inversement.

90 Il est bien connu qu’on doit faire extrêmement attention aux mots que le patient emploie pour exprimer ses sentiments : cela s’applique également à des expressions familières telles que « en avoir assez ». Tout dépend du contexte et surtout de l’angoisse prédominante et ce n’est qu’en fonction de ces deux facteurs qu’on peut juger si l’expression, bien que familière, doit être interprétée. Voir la Vingt-huitième séance, dans laquelle Richard déclarait que mes paroles le rendaient « malade ».

91 Bloody est à la fois un juron (traduit par « sale ») et un adjectif signifiant : « sanglant » (N.d. T).

92 William Joyce surnommé Lord Haw-Haw (sans doute à cause de son parler affecté) était un citoyen américain ; il vécut en Angleterre puis partit pour l’Allemagne en 1939. C’était un fasciste et pendant toute la durée de la guerre, il émit des discours en langue anglaise afin de démoraliser les adversaires de l’Allemagne (N.d.T.).