Trente et unième séance – Vendredi

Richard examina la pièce avec soin. Il voulait voir si les guides n’avaient rien touché la veille, quand elles avaient occupé la salle de jeu à la suite de Mme K. Il constata que plusieurs choses avaient changé : quelques photographies n’étaient plus à la même place et il y avait un tabouret supplémentaire ; cependant, quand il s’aperçut que la carte postale du petit rouge-gorge était toujours à sa place, il se sentit soulagé.

Mme K. interpréta : la veille, il avait eu peur des enfants – les bébés qui voulaient entrer – mais il était rassuré de constater qu’on ne lui avait pas enlevé son pénis, représenté par le rouge-gorge.

Richard s’assit et se mit à dessiner ; il regardait Mme K. droit dans les yeux alors que, la veille, il n’avait accordé de regards, ni à elle, ni à la pièce. Il éternua et déclara d’un air amusé qu’un ballon s’était échappé de lui ; ce ballon était très content de le quitter. Il fit encore un dessin d’empire (qui n’est pas reproduit). Il demanda à Mme K. si elle avait été au cinéma la veille au soir parce qu’il avait aimé le film et aurait voulu qu’elle soit avec lui. Il pria Mme K. de prendre les crayons de couleur qui représentaient papa, maman, Paul et lui-même et repoussa les jouets, disant qu’il ne les aimait pas. Il commença à colorier son dessin et fit observer à Mme K. que chacun avait son pays et que papa, quoique noir, était très gentil ; il n’y avait pas de disputes. (Par rapport à la séance précédente, l’humeur de Richard s’était améliorée de façon considérable : il était beaucoup moins nerveux et angoissé.)

Mme K. interpréta : dans le dessin qu’il avait fait la veille, tout le monde était en morceaux ; dans celui-ci, au contraire, le territoire de chacun conservait son intégrité : personne n’avait de morceau de soi chez les autres. Elle fit remarquer à Richard que ses terreurs de la veille (il croyait avoir avalé des morceaux de sa famille) se trouvaient accrues du fait de l’angoisse provoquée par sa maladie et aussi parce que sa mère s’inquiétait à propos de sa santé.

Richard avait écouté attentivement Mme K. Pendant son rhume, il avait souffert du ventre et de la gorge, déclara-t-il.

Mme K. lui rappela qu’au moment précis où elle lui avait expliqué qu’il avait l’impression d’avoir avalé la famille hostile, notamment Paul et son père, il s’était plaint de maux de ventre. Son mal de gorge n’était peut-être pas sans rapport avec son désir que son père et son frère soient étouffés par l’hameçon qui leur resterait au travers de la gorge.

Richard protesta il ne voulait pas que Mme K. évoque des pensées aussi désagréables il voulait s’en aller (il parut alors très angoissé mais n’avait pas cessé de dessiner). Puis il demanda à Mme K. si elle pouvait l’aider à surmonter sa peur des enfants ; son papa était très gentil, ajouta-t-il, et pas seulement dans le dessin, en réalité également. Il était le plus gentil des papas et Richard l’aimait beaucoup. Tout en commençant le 21e dessin, il raconta un rêve affreux qu’il avait fait : le Nelson sombrait, de la même façon que le Bismarck (pendant ce récit, la tristesse gagna Richard). Ceci avait dû arriver pendant une bataille navale, au large de la Crète. L’Angleterre avait perdu quelques croiseurs et sa flotte s’en trouvait affaiblie, ajouta Richard. Puis il se tut pendant un long moment…

Mme K. interpréta – la guerre inquiétait beaucoup Richard ; il craignait qu’il n’y ait encore de nombreuses batailles et peut-être davantage de défaites. S’il parlait moins de la guerre depuis quelque temps, c’est qu’elle le préoccupait trop.

Richard admit qu’il était très inquiet et qu’il n’aimait pas parler de la guerre. (Il redoutait visiblement que les Alliés ne perdent, mais était incapable de l’avouer à Mme K.)

Mme K. lui demanda qui, pensait-il, avait pu faire sombrer le Nelson dans son rêve.

Richard répliqua qu’il ne savait pas ; il opposait une grande résistance à Mme K.

Mme K. interpréta : dans tous ses dessins le Nelson représentait son père. Il venait de dire qu’il aimait beaucoup son père ; cependant, quand il était jaloux de celui-ci, il se mettait à le détester et à le considérer comme le père-Hitler noir. Richard se sentait en même temps coupable d’avoir, par haine et par colère, attaqué le père bon et aimé. [Attaques contre l’objet d’amour mêlées à l’angoisse dépressive et au sentiment de culpabilité.] D’autre part, Richard se sentait coupable parce que, dans ses accès de haine et de jalousie, il noircissait son père et le rendait mauvais. N’avait-il pas souhaité, en outre, que son père agisse comme Hitler avec sa mère ? Mme K. fit le rapprochement entre tous ces sentiments et la remarque de Richard à propos du ballon : le ballon était content de sortir de lui, c’est-à-dire qu’il pensait que le bon père devait être retiré de lui afin d’être sauvé. Il risquait en effet d’être détruit par les combats qui se déroulaient à l’intérieur de Richard. Son rhume ne faisait que renforcer l’impression qu’il se passait en lui des choses horribles. C’est également ce que montrait son rêve : le Nelson naufragé symbolisait son père mort à l’intérieur de lui. Il se sentait donc coupable de cette catastrophe, ce qui augmentait encore sa peur de la guerre et des défaites.

Richard pria Mme K. de l’aider à fermer les rideaux et à rendre la pièce sombre. Il alluma le radiateur électrique et l’assura que quelque chose bougeait à l’intérieur de l’appareil (voir Neuvième séance). « C’est un fantôme », dit-il. Il était terrifié et demanda à Mme K. de l’aider à rouvrir les rideaux. Il était alors très nerveux et ne termina pas son dessin ; il déclara seulement que le bébé poisson appelait au secours.

Qui donc l’assaillait, demanda Mme K., était-ce le Salmon ?

Richard ne répondit pas ; il était très angoissé et déclara qu’il désirait regarder la montre de Mme K. ; il la pria d’en régler la sonnerie.

Mme K. rapprocha le fantôme de sa peur de ses parents et de Mme K. morts. Elle lui rappela qu’auparavant, lorsqu’il éteignait le radiateur, cela signifiait qu’il attaquait les bébés et son père qui se trouvaient à l’intérieur de sa mère, ce qui supposait qu’il tuait également celle-ci ; quand il rallumait le radiateur, il avait l’impression de les faire tous revivre. Le fantôme qui était à l’intérieur du radiateur figurait donc son père et les bébés morts qui risquaient de revenir lui faire du mal. Les enfants « fantômes » blessés par lui étaient aussi ses ennemis les enfants de la rue. C’est surtout la nuit qu’il redoutait les fantômes à ce moment-là en effet, il détestait son père et en était jaloux, parce que celui-ci pouvait introduire son pénis dans maman et faire pousser en elle des enfants. Richard avait peur d’avoir, par sa jalousie, tué son père et les bébés de sa mère. Son brusque désir d’entendre la sonnerie de la montre signifiait qu’il voulait un avertissement, mais aussi qu’il voulait savoir si la montre, représentant Mme K. et sa maman, était toujours vivante. En demandant à Mme K. si elle recevait des patients le dimanche, il avait exprimé sa jalousie93.

Richard déclara que la salle de jeu était horrible ; il ne pouvait plus la supporter et voulait partir. Il essaya de nouveau de voir s’il était possible d’entrer par la porte de derrière et si celle-ci était fermée à clef. Il se régala une fois de plus de la beauté du paysage. Puis il examina les plates-bandes de fleurs et signala à Mme K. une empreinte de pied ; c’était une guide qui avait dû la faire le jour précédent.

Mme K. interpréta : il avait peur que les méchants enfants ne forcent l’entrée de la maison – représentant le corps de maman et de Mme K. – et la saccagent. Si la porte restait ouverte, ils n’auraient pas à la forcer et n’attaqueraient donc pas l’intérieur de maman ; ainsi Richard pourrait la protéger. Mme K. rappela à Richard sa peur que les dangereux bébés-étoiles de mer et le père-pieuvre ne blessent l’intérieur de sa mère ; il désirait d’autant plus pénétrer dans sa mère qu’il voulait la protéger.

Pendant ce temps, Richard avait ramassé des pierres ; il trouva un morceau de bouteille cassée ; il s’indigna et le jeta en disant qu’une chose pareille ne devait pas être là… Il rentra dans la maison et examina les jouets ; il prit le taudis (une petite maison qui, lors d’un jeu, avait représenté une gare derrière laquelle se trouvaient des taudis) et la figurine abîmée (un petit bonhomme à qui il manquait un bras). Il écrasa le petit bonhomme entre ses doigts et lui cassa son second bras. Puis il demanda à Mme K. si elle était en colère.

Mme K. interpréta : il s’attendait à ce que Mme K. soit en colère – la veille, il avait même eu l’impression qu’elle était terrifiante – s’il blessait ses enfants et son mari. Il avait également eu peur que sa mère ne le déteste s’il attaquait papa, Paul et les bébés.

Richard demanda à Mme K. si son petit-fils parlait autrichien ou anglais.

Mme K. lui rappela qu’il avait déjà posé cette question et des questions analogues. Ses réponses ne l’avaient pas rassuré, semblait-il. Il se méfiait du fils et du petit-fils de Mme K., mais aussi des bébés hostiles et étrangers et du père « étranger » qui se trouvaient à l’intérieur de sa mère. Plus il s’en méfiait, plus il désirait les agresser. En outre, il n’arrivait pas à découvrir quoi que ce soit à leur sujet. Mme K. examina avec lui le 21e dessin et suggéra que si le bébé-étoile de mer était près de la plante, c’est qu’il était vorace, et dangereux pour maman ; or le bébé vorace représentait souvent Richard lui-même ; Richard se sentait donc fort coupable.

Tout d’abord, Richard refusa de regarder le dessin ; mais après avoir entendu les interprétations de Mme K. il s’y intéressa davantage. Il admit que Mme K. avait raison ; et, la regardant d’un air suppliant (il avait presque les larmes aux yeux), lui demanda si elle voulait faire quelque chose pour lui.

Mme K. lui demanda ce qu’il voulait qu’elle fasse.

Richard (ne sachant visiblement pas ce qu’il voulait) réfléchit, puis la pria de bien vouloir colorier et finir le dessin à sa place.

Mme K. demanda à Richard quelles couleurs il fallait utiliser.

Richard lui dit tout d’abord d’employer les couleurs qu’elle voulait, mais ne tarda pas à lui donner des directives. Il fallait faire la cheminée du Rodney bleu clair, sa coque et son drapeau, rouges. Soudain, Richard prit la place de Mme K. et gribouilla violemment la cheminée du Salmon en noir, donna à ce bateau une coque rouge et coloria le poisson. Tout en s’exécutant, il devint plus gai94. Ce poisson représentait Mme K., expliqua-t-il, lui signalant qu’il y avait un peu de vert dans l’imprimé de sa robe.

Mme K. interpréta : elle – le poisson – avait des couleurs qui représentaient aussi maman, Paul et Richard. Ce dernier rendait la vie à Mme K. en lui donnant des bébés et lui avait demandé de l’aider dans cette action ; il fallait qu’elle arrange les seins – le bleu clair, symbole de la bonne mère nourricière – parce que Richard avait l’impression de les avoir détruits par sa voracité (l’étoile de mer à côté de la plante). Il fallait également faire revivre le père mort – le Nelson naufragé. La coque rouge du bateau représentait à la fois le pénis de son père et son père en entier (Note I). Cependant, dès qu’il sentait que les parents étaient de nouveaux unis et vivants, il – le Salmon – se mettait en colère, devenait jaloux et attaquait le navire (les parents pendant leurs relations sexuelles) avec sa cheminée noire (sa « grosse commission »). Mme K. continua à interpréter : le bébé poisson était devenu Mme K., qui représentait aussi sa maman [Renversement].

Pendant que Mme K. interprétait, Richard dessinait. Et quand à la fin de la séance, Mme K. se leva, il fut déçu que l’heure touche à sa fin. Après avoir quitté la maison, il se retourna et déclara avec émotion : « Cette vieille salle de jeu est bien jolie, n’est-ce pas ? » Avant d’arriver au coin de la rue, Richard (qui visiblement ne voulait pas perdre une minute du temps qu’il avait à passer avec Mme K.), lui raconta que, lorsqu’il avait deux ans, il avait été piqué par une guêpe ; il l’avait attrapée pensant que c’était une mouche, elle lui avait piqué la main et en était morte95.

Dans l’ensemble, Richard avait été plus calme et moins angoissé ; il avait écouté les interprétations de Mme K. avec plus d’attention. Vers la fin de la séance, la tristesse l’avait gagné mais il s’était senti moins menacé par Mme K. et les passants.

Note de la trente et unième séance

I. On observe un changement impressionnant dans l’attitude de Richard : après que j’eus interprété son agressivité à l’égard de son père et des bébés qui se trouvaient à l’intérieur de sa mère, Richard passa de l’angoisse et du manque d’attention qui l’affectaient, à une plus grande vivacité. Quand je lui fis observer que, dans son dessin, l’étoile de mer à côté de la plante exprimait ses sentiments de culpabilité, dus à sa voracité (comme nous l’avions déjà constaté dans le matériel antérieur), son angoisse diminua suffisamment pour faire place à plus d’intérêt et à un désir de réparation. Richard, c’est évident, ne savait pas ce qu’il voulait lorsqu’il me demanda de l’aider. Mais, dans l’activité qui suivit sa requête (coloriage), on voit clairement une tendance à la réparation (position dépressive) et le désir que je soutienne cette tendance. Cet exemple précis montre qu’il est essentiel d’interpréter les contenus d’angoisse qui sont les plus forts, et rend compte de l’effet que peuvent avoir de telles interprétations. Le contraste est frappant entre la dépression et le désespoir de Richard à cause des morts contenus dans sa mère et qui, par conséquent, se trouvaient également à l’intérieur de son corps, et la vivacité et l’espoir suscités par l’interprétation de ces angoisses. C’est là un phénomène que j’ai souvent observé. Ce changement d’attitude se manifesta également par le fait qu’au début de la séance la salle de jeu effrayait Richard ; il voulait la quitter ; en fin de séance, au contraire, il en parlait avec amour.


93 Cette question de Richard ne figure pas dans mes notes, mais elle doit avoir un rapport avec le fait que, le dimanche suivant, il devait rester à « X » et que j’avais exceptionnellement accepté de le recevoir ce jour-là.

94 Quinzième séance.

95 Je ne sais s’il s’agit d’un souvenir réel ou d’un épisode qu’il avait entendu raconter plus tard.