Trente-deuxième séanceSamedi

Richard rencontra Mme K. au coin de la rue et parut très content. Dans la salle de jeu, il se montra très à l’aise ; il alluma le radiateur et déclara qu’il trouvait cette pièce jolie et agréable. Il ferma la fenêtre, disant qu’à l’intérieur c’était bien, mais que le monde extérieur était méchant. (Il n’y avait pas de soleil, mais il ne faisait pas vraiment mauvais temps.) Richard s’assit et regarda Mme K. ; il attendait qu’elle parlât.

Mme K. interpréta : la veille, cette même salle de jeu lui avait semblé horrible pendant un moment ; puis elle avait changé d’aspect à ses yeux et lui avait paru agréable. Il était encore sous le coup de cette dernière impression et trouvait la pièce confortable et chaude, c’est-à-dire vivante. Cette métamorphose de la pièce à ses yeux s’était produite lorsqu’il s’était senti capable de redonner la vie aux bébés et aux parents morts et à Mme K., ce qu’il avait exprimé en coloriant le 21e dessin (ce geste signifiant qu’il leur rendait la vie). Le poisson représentait sa maman, Mme K. et leurs bébés. Ils appelaient au secours, il l’avait écrit sur son dessin. Mme K. rappela alors à Richard que, la veille, il s’était senti plus heureux à l’idée que les poules de Mme A. avaient eu des poussins96 car ces derniers symbolisaient aussi les bébés qu’il désirait donner à sa mère.

Richard accepta cette interprétation, ajoutant même qu’il aimerait bien donner des bébés à sa mère ; celle-ci avait cinq fils : Paul, Richard, Bobby, et les deux canaris qui étaient tous deux des garçons.

Mme K. interpréta : les canaris et Bobby appartenaient à Richard il avait donc l’impression d’avoir donné à sa mère trois enfants.

Richard acquiesça, mais l’angoisse le gagna. Les canaris se disputaient souvent, raconta-t-il ; et il pensait que, si l’un avait une femme, l’autre en serait jaloux et qu’ils se disputeraient encore plus.

Mme K. interpréta : Richard était jaloux parce que maman était la femme de papa ; il s’entendait mieux avec Paul qu’avec son père parce que Paul, comme lui, n’avait pas de femme. Mais Paul et lui n’étaient pas gentils, pensait-il, puisqu’ils se disputaient. Mme K. évoqua aussi la jalousie de Richard à l’égard de ses patients et de M. K.

Richard, après un moment d’hésitation, raconta qu’il aimait courir après les poules, sauf quand elles allaient avoir des poussins, parce que alors c’était trop cruel. Cependant, il le faisait de moins en moins ; il ne le ferait plus jamais, ajouta-t-il, et il écrivit, sur un morceau de papier qu’il épingla au mur : « Je ne courrai plus jamais après les poules. » Puis il s’aperçut qu’au lieu de « signé, Richard » (signed, Richard), il avait inscrit « flambé, Richard » (singed, Richard).

Mme K. signala que cette erreur semblait indiquer son désir, non seulement de poursuivre les poules, mais aussi de les flamber. Lorsqu’il s’efforçait de ne plus leur courir après, c’est-à-dire lorsque leurs poussins allaient naître, il voulait alors les flamber. Le verbe « flamber » signifiait plus exactement : « préparer la volaille à la cuisson » ; son lapsus exprimait donc son désir de manger sa mère avec les bébés qu’elle contenait. Sa résolution de ne plus courir après les poules indiquait la force du sentiment de culpabilité qu’il éprouvait à l’égard des poules, mais aussi à l’égard de sa mère et de ses bébés.

Richard avait écouté Mme K. avec calme et attention il se mit à dessiner (22e dessin)97. « Je suis heureux », dit-il, puis « Papa est gentil. » Il rectifia, précisant que papa n’était pas gentil mais que cela n’avait pas d’importance puisque c’était maman qui possédait la majorité des pays. Elle en avait beau coup au centre, et occupait aussi une bonne partie de la côte. Richard aurait aimé être son voisin, mais papa s’était déjà emparé d’un bon nombre de pays mitoyens de ceux de maman. Cependant, Richard se débrouilla quand même pour avoir quelques territoires près de sa mère. Paul, lui. n’avait qu’un seul pays qui fût voisin de sa mère. Richard découvrit alors un pays encore inoccupé (une case non coloriée) en bas du dessin, à gauche. Papa avait l’intention de s’en emparer, dit-il, mais Richard s’y précipita98. Il répéta encore qu’il était heureux, il se réjouissait de rentrer chez lui dimanche.

Mme K. suggéra qu’il serait peut-être malheureux de ne pas partir le samedi, comme d’habitude.

Richard répondit que cela l’ennuyait un peu mais qu’il passerait quand même presque toute la journée du dimanche chez lui, une fois qu’il aurait vu Mme K., le matin.

Mme K. lui fit observer que s’il était si content de rentrer chez lui, c’était surtout parce que Paul était parti. Dans le dessin qu’il venait de faire, c’était lui, Richard, qui occupait la première place auprès de sa mère, son père, la deuxième, et c’était Paul qui était le moins gâté, parce que Richard exprimait précisément son plaisir à l’idée que ce dernier ne soit plus à la maison. Mme K. fit remarquer à Richard que l’une de ses parties pointues était à l’intérieur de Paul ; elle lui rappela à ce propos le 20e dessin, où chacun avait un morceau de soi dans le territoire des autres, et où Paul et lui s’embrassaient. Il avait peut-être l’impression que pour consoler Paul d’être éloigné de maman, il devait faire l’amour avec lui (Note I).

Richard posa plusieurs questions à Mme K. : dimanche, recevrait-elle aussi John ? Le voyait-elle tous les dimanches ? S’il en était ainsi, pourquoi pas Richard ?

Mme K. signala à Richard que sa mère désirait qu’il rentre chez lui tous les week-ends et que lui aussi était très content de retourner chez lui ; mais ceci ne l’empêchait pas de se sentir jaloux et lésé en pensant que Mme K. donnait à d’autres ce qu’elle aurait pu lui donner à lui aussi.

Richard continua à poser des questions à Mme K. à propos de ses patients ; pouvait-elle lui dire, au moins, si elle soignait des dames ? Était-il le plus jeune ? Puis, un instant plus tard, il demanda si M. K. était mort.

Mme K. rétorqua qu’il avait déjà posé ces questions et qu’il savait bien que M. K. était mort. Richard était jaloux de Paul parce qu’il était plus âgé et plus intelligent que lui et parce qu’il avait l’impression que sa mère l’admirait et l’aimait plus que lui ; jaloux également de son père parce que sa mère appartenait plus à son père qu’à lui ; il se consolait en disant qu’il était le plus jeune, donc le bébé de sa maman. Il voulait reproduire cette position dans ses relations avec Mme K. : il lui demandait donc si c’était lui le plus jeune patient et voulait de nouveau s’assurer que M. K. était mort.

Quelques instants plus tard, Richard voulut regarder ses dessins. (À la fin de la séance précédente, il avait insisté auprès de Mme K. pour qu’elle rapportât tous les dessins, bien quelle le fit chaque jour.) Il les parcourut et remarqua que l’un d’eux (non reproduit, mais décrit dans la Vingt-troisième séance) était « tout en dents ». Il le repoussa avec dégoût. Puis il vérifia si tous les dessins étaient bien datés et déclara qu’il les aimait bien.

Mme K. interpréta : Richard détestait certains dessins, celui qui était « tout en dents », par exemple, mais il les aimait également parce qu’il les considérait comme des cadeaux qu’il avait faits à Mme K. ; ils représentaient alors la bonne « grosse commission » et les bébés. Mme K. les gardait et les datait, ce qui lui prouvait qu’elle les appréciait.

Richard répondit que Mme K. n’était plus très jeune – cinquante-neuf ans – mais qu’elle pouvait encore avoir des bébés. Puis, retournant à ses dessins, il demanda s’il fallait avoir une longue pratique et faire beaucoup d’études pour être psychanalyste.

Mme K. interpréta : Richard souhaitait peut-être exercer cette profession.

Peut-être, répondit Richard sans conviction, puis il ajouta qu’il préférait être psychanalysé par Mme K.

Mme K. expliqua qu’à ses yeux être psychanalyste signifiait être adulte, puissant, capable de créer et de faire des bébés. Il n’était pas certain d’avoir les capacités requises pour y arriver. Être psychanalysé par Mme K. signifiait que Mme K. l’aiderait et qu’il serait alors capable de faire des dessins, c’est-à-dire des bébés.

Après un moment le silence, Mme K. demanda à Richard s’il avait rêvé (Note II).

Richard répondit aussitôt qu’il avait fait un rêve mais ne s’en souvenait plus ; puis il se rappela quelques bribes : Il y avait beaucoup d’eau qui bouillait ; non, elle ne bouillait pas, mais coulait en trombe, comme les chutes du Niagara. Les tuyaux éclataient. Richard était dans sa chambre d’hôtel. Il y avait aussi un petit homme qui ressemblait à Charles, un cousin âgé de sa mère qu’il n'aimait pas. Mais il y avait aussi son cousin Peter qu’il aimait bien. Richard raconta ce rêve en faisant preuve d’une grande résistance. Il ne fit aucune association, mais répéta plusieurs fois qu’il n’avait pas peur ; l’eau se déversait comme une cataracte et c’était amusant.

Mme K. interpréta : s’il avait vraiment été dans la pièce où l’eau bouillante se déversait, s’échappant des tuyaux qui éclataient, il aurait été terrifié. Il essayait de ne pas avoir peur en affirmant que c’était amusant, en ne se rappelant pas le rêve et en refusant de le raconter. Que faisait Charles ? lui demanda Mme K.

Rien, répondit Richard, il était simplement assis là, c’est tout ; puis il répéta que Charles n’était pas sympathique.

Mme K. suggéra que Charles représentait peut-être le père de Richard ; celui-ci serait sans doute mécontent si Richard était le responsable de l’inondation. Mme K. lui rappela que l’inondation avait déjà symbolisé son urine, qui risquait d’être dangereuse pour Mme K. et sa maman. C’était la première fois qu’il parlait de son urine comme d’une matière en ébullition ; il avait peut-être éprouvé cette impression, lorsque, petit bébé, il était malade. Mme K. lui rappela également les malaises intérieurs qu’il avait ressentis lors de sa maladie récente. Les tuyaux qui éclataient pouvaient donc représenter ce qui, imaginait-il, se passait à l’intérieur de son corps lorsque son urine l’inondait (Note III).

Richard examina certains dessins, notamment le 21e, qu’il ne tarda pas à mettre à l’écart.

Mme K. lui rappela que, la veille, il avait dit tout d’abord que le poisson était un bébé qui appelait au secours, puis qu’il avait découvert que c’était Mme K. Peut-être le Salmon – représentant Richard – appelait-il Mme K. à son secours. D’un geste violent, Richard avait recouvert de noir la cheminée du Salmon ; cette cheminée se trouvait exactement au-dessous du Rodney, sa mère. Richard était donc terrifié, car il risquait, avec sa dangereuse « grosse commission », de blesser le mauvais père et d’attaquer sa mère et de lui faire mal. Peut-être allait-il tirer avec sa « grosse commission » noire dans le derrière de maman. Le bébé-étoile de mer se trouvait tout près de la plante qui, dans les dessins précédents (Douzième séance) avait figuré les seins et les organes génitaux de la mère ; il avait également peur de dévorer celle-ci. Il appelait donc Mme K. pour le protéger de tous ces dangers. Il espérait que le travail l’aiderait à maîtriser sa voracité et sa dangereuse agressivité dirigées contre sa mère (Note IV). N’avait-il pas demandé plusieurs fois à Mme K. de l’aider à vaincre sa peur des enfants ? La veille, il l’avait priée de faire quelque chose pour lui, bien qu’il ne sût pas quoi au juste. Puis il se révéla qu’il désirait qu’elle l’aide à protéger sa mère, les bébés et elle-même, à les soigner et à les rendre vivants.

Richard avoua volontiers qu’il souhaitait qu’elle l’aide à ne pas détruire, afin que sa mère reste vivante… un peu plus tard, il remarqua que Mme K. portait un collier et effleura le bijou du bout des doigts, désirant sans doute lui toucher les seins. Il trouvait que les perles étaient très belles ; sa mère avait les mêmes… À la fin de la séance, Richard semblait vouloir rester davantage. Il rangea ses affaires sans se hâter et, avant de sortir, regarda si les fenêtres n’étaient pas ouvertes, et si la porte qui donnait sur le jardin était fermée à clef. Une fois dehors, il s’assura encore que toutes les fenêtres étaient bien fermées.

Mme K. interpréta : pendant qu’il était dans la salle de jeu, il avait voulu garder la pièce intacte (pièce qui représentait maman et Mme K.) Il avait touché et admiré les perles de Mme K. qui ressemblaient à celles de sa mère : cette attitude exprimait également son désir de préserver le sein de sa mère, de le conserver intact, et de s’assurer qu’il était toujours en place. Il fallait aussi protéger la salle de jeu contre d’éventuelles intrusions ; c’est-à-dire qu’il fallait abriter sa mère et Mme K. de l’intrusion du père, de Paul ou de Richard lui-même.

Pendant cette séance, Richard avait dessiné un poisson qui nageait en compagnie de deux étoiles de mer à une bonne distance de la plante ; au-dessus de la ligne de démarcation, au-dessus du Salmon, volait un avion anglais. Ce dessin semblait exprimer que la paix régnait au sein de la famille.

(Je n’ai trouvé aucune allusion à ce dessin dans le reste de mes notes.)

Richard éprouva ce jour-là des émotions différentes de celles qui s’étaient manifestées les jours précédents. Il était plus calme et semblait plus gai ; il se sentait moins persécuté. Il avait certes regardé plusieurs fois les passants, mais beaucoup moins que d’habitude. Cependant, il était évident qu’il évitait tout sujet susceptible de réveiller son angoisse et sa tristesse. Il avait répété à plusieurs reprises qu’il était heureux (comme pour s’en convaincre).

Notes de la trente-deuxième séance

I. Le désir de voler la mère au père, qui entraîne un sentiment de compassion à l’égard du père, celui-ci étant alors considéré comme seul et abandonné, est un grand stimulus de l’homosexualité. (Cf. La Psychanalyse des enfants, chap. XII.)

II. Je demande souvent, en cours de séance, si le patient – adulte ou enfant – a rêvé ; la plupart du temps, cette question provoque le récit d’un rêve. Il n’est pas facile de dire ce qui, à un certain moment de la séance, me donne à penser que le patient a peut-être fait un rêve qu’il ne m’a pas signalé. Prenons l’exemple de Richard : il était clair qu’il refusait de me livrer une partie du matériel inconscient, bien que, d’autre part, il se montrât coopératif. Je pense qu’une pareille attitude indique souvent que le patient essaie d’éviter un conflit, que le rêve, lui, mettrait au jour. Mais je ne demande pas systématiquement au patient s’il a rêvé – sauf dans le cas que je viens de préciser – et je m’efforce à ne pas donner l’impression au patient que ses rêves ont une plus grande importance que tout autre matériel. Cependant, ce n’est pas un effet de hasard si mes patients rêvent souvent et me racontent leurs rêves sans que je le leur demande.

III. C’est ce genre de matériel qui me permet de tirer des conclusions à propos des sentiments de persécution que ressentent les bébés lorsqu’ils sont en proie à des malaises physiques. J’en tire également des conclusions à propos de l’hypocondrie (hypocondriasis) et de ses racines dans la petite enfance.

IV. Dans mon ouvrage : Envie et Gratitude, j’ai souligné que le désir qu’éprouve le nourrisson d’un sein intarissable et omniprésent – désir dont je parle depuis fort longtemps déjà – n’est pas seulement un désir de nourriture et comporte d’autres composantes : le sein est censé débarrasser le nourrisson de ses pulsions destructrices, ou l’aider à les maîtriser, protégeant ainsi ses bons objets et le gardant des angoisses paranoïdes. Cela signifie en réalité que, dès son plus jeune âge, le bébé a besoin d’un super-ego protecteur. (Cf. mon article On the Development of Mental Functioning, Journal international de la psychanalyse, Vol. XXXIX, 1958.)


96 je n’ai pas noté le moment exact où Richard a parlé de ces poules, mais je suis sûre que c’était dans la première partie de la Trente et unième séance.

97 Une fois de plus, j’ai barré le nom de Richard et celui de son frère qui figuraient sur ce dessin.

98 J’ai déjà expliqué que Richard dessinait et coloriait sans avoir de plan préconçu, si bien qu’il était souvent surpris par la tournure que prenaient ses dessins.