Préface à l’édition française

Le 22 septembre 1960, à Londres. s’éteignait Mélanie Klein. Une année plus tard, le « Melanie Klein trust » destiné à veiller sur les intérêts matériels et moraux de l’œuvre kleinienne était fondé : en même temps, paraissait cette Psychanalyse d’un enfant qui retrace la cure entreprise par le petit Richard (10 ans) pendant la Seconde Guerre mondiale. Cet important ouvrage constitue sans conteste le document le plus précieux pour saisir sur le vif la technique kleinienne. Le génie analytique de Mélanie Klein, considérée à juste titre comme la plus grande figure de la psychanalyse après Freud, y apparaît sous son aspect le plus concret : celui de l’interprétation ou, si l’on préfère, du dialogue d’inconscient à inconscient qu’elle poursuivit pendant quatre mois avec le petit Richard.

Cette cure, trop tôt interrompue du fait des circonstances extérieures, nous introduit tout droit dans le psychisme de l’enfant ; le matériel le plus profondément enfoui, le plus archaïque, le plus chargé d’angoisse est décelé et traité par Mélanie Klein avec une aisance et une simplicité qui ne doivent pas tromper : rien n’est plus malaisé que d’analyser les angoisses psychotiques. Ajoutons également que rien n’est plus nécessaire, seule l’analyse de ces angoisses profondes donne au patient la capacité d’affronter sa réalité psychique et de l’exprimer.

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Pour comprendre la portée véritablement révolutionnaire du travail de Mélanie Klein, peut-être convient-il de revenir un peu en arrière. Freud, on le sait, ne croyait pas que la technique psychanalytique pût s’appliquer aux névroses infantiles. Et, en effet, avant la Première Guerre mondiale, nous ne connaissons guère que deux observations analytiques d’enfants :

— celle du petit Hans (1909)

— celle du petit Arpad, l’homme-coq, de Ferenczi (1913)

Toutes deux sont des analyses de seconde main. D’« heureuses exceptions », dira Freud. Ferenczi, comme Freud, juge l’investigation psychanalytique impossible chez les enfants pour trois raisons :

1) à cause des difficultés linguistiques de l’enfant (il faut lui « prêter des mots », ses associations libres sont pauvres et son vocabulaire de base insuffisant…),

2) parce qu’il n’est pas motivé (il n’a pas une conscience claire de sa maladie…),

3) enfin, parce qu’il entretient des rapports fragiles avec la réalité.

Après la Première Guerre mondiale, toutefois, le mot d’ordre fut à l’élargissement du champ de la psychanalyse : S. Bernfeld l’appliqua aux adolescents, A. Aichhorn aux délinquants, P. Federn aux psychotiques. F. Alexander s’intéressa aux troubles dits « psychosomatiques » ; H. von Hug-Hellmuth, Anna Freud et Mélanie Klein, enfin, furent dans le domaine de la psychanalyse des enfants (domaine qui allait connaître l’extension que l’on sait et se révéler d’une prodigieuse fécondité) les véritables précurseurs. La pauvreté linguistique de l’enfant fut réduite par la technique du jeu, son absence de motivation se révéla être plus apparente que réelle. Quant aux rapports fragiles de l’enfant avec la réalité, ils apparurent rapidement comme un préjugé ; l’expérience prouvait que le traitement analytique, loin d’éloigner l’enfant de la réalité, renforçait au contraire son sens du réel. L’analyse du petit Richard est à cet égard particulièrement probante.

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Peut-être convient-il également de rappeler que c’est après avoir été analysée par Sandor Ferenczi, que Mélanie Klein commença à Budapest, en 1916, sa carrière de psychanalyste d’enfants. Quinze ans plus tard, elle écrira : « C’est Ferenczi qui m’initia à la psychanalyse, m’en enseigna la véritable nature et toute la signification. Il était doué d’une sensibilité immédiate et profonde pour l’inconscient et le symbolisme, d’une intuition étonnante pour tout ce qui touche à l’âme enfantine ; il m’a aidée, par son exemple qui m’a marquée, à comprendre la psychologie du jeune enfant. C’est lui encore qui me signala mes aptitudes pour l’analyse des enfants18… »

Une intuition étonnante pour tout ce qui touche à l’âme enfantine voilà qui s’applique également à Mélanie Klein et qui nous aide à comprendre pourquoi, à l’opposé de H. von Hug-Hellmuth et d’Anna Freud qui redoutaient de trop remuer les tendances et les besoins refoulés de l’enfant, elle ne s’arrêta pas à une conception mi-pédagogique, mi-analytique de la cure, mais pratiqua de véritables psychanalyses sur des enfants parfois très jeunes, puisqu’elle eut des patients âgés de trois ans à peine.

Dans ces conditions, comment définir une psychanalyse d’enfant ? Chez l’adulte une cure analytique a pour but, on le sait, de rectifier la direction faussée de son développement en réalisant l’accord du ça et du surmoi. Elle permet de la sorte à un moi plus fort de mieux s’insérer dans la réalité. Chez l’enfant, le moi est en pleine évolution. Mais cette évolution reste ancrée dans les situations anxiogènes très précoces des premiers mois. Ces situations anxiogènes, qui ont fait l’objet des observations les plus riches et les plus originales de Mélanie Klein, sont marquées par la force des pulsions agressives. Il semble que dans les premières relations d’objet du nourrisson la haine l’emporte sur l’amour. Aussi, selon Melanie Klein, convient-il au premier chef de liquider les fixations sadiques infantiles ; la rigueur du surmoi, l’intensité de l’angoisse et des besoins instinctuels s’en trouveront alors modifiées. « Avec la maturation de la sexualité et du surmoi, écrit M. Klein, le moi de l’enfant s’épanouit et se révèle capable d’adapter les demandes du surmoi à celles de la réalité, si bien que ses nouvelles sublimations s’affermissent, alors que les anciennes se dépouillent de leur caractère sporadique et obsessionnel19. »

La psychanalyse des enfants ouvre en conséquence de très riches perspectives. Elle promet plus que l’analyse d’adultes, dans la mesure où les mécanismes de défense de l’enfant sont moins rigides et où les structures névrotiques n’ont point la fixité qu’elles acquerront plus tard. Si les possibilités thérapeutiques sont plus prometteuses à cet âge, elles permettent également d’éviter à l’enfant – normal ou névrosé – les souffrances et les drames que connaît l’adulte avant de S’adresser à la psychanalyse.

Dans un appendice apporté à son livre : La Psychanalyse des enfants, Mélanie Klein écrit que son expérience doublée de celle de nombreux autres analystes d’enfants lui a donné de bonnes raisons de croire que les psychoses et les traits psychotiques, les troubles caractériels, le comportement asocial, les névroses obsessionnelles graves et les inhibitions du développement sont curables, si on les traite assez tôt. Cette observation est d’autant plus importante que nul n’ignore que ces cas, chez l’adulte, échappent partiellement – et parfois totalement – à la psychanalyse.

Mélanie Klein conclut : » Si on analysait, pendant qu’il est encore temps, tout enfant qui présente des troubles tant soit peu importants, un grand nombre des malheureux qui peuplent les asiles et les prisons ou qui échouent lamentablement, échapperaient à ce destin et réussiraient à connaître une vie normale. Si l’analyse des enfants remplit ce rôle, comme nous avons de nombreuses raisons de le croire, elle sera en mesure de rendre des services inestimables, au-delà de l’individu, à la société dans son ensemble20. »

Au pessimisme thérapeutique de Freud, on pourrait opposer ici l’optimisme allègre de Mélanie Klein, optimisme fondé sur le fait que l’analyse des angoisses les plus profondes de l’individu, c’est-à-dire de ses angoisses psychotiques liées à la position schizo-paranoïde, le libère véritablement. Avec la position dépressive, il se produit une intégration du moi qui réduit l’envie, la haine, l’agressivité, la peur des représailles et autres surgeons de la pulsion de mort. Sur la manière dont ces sentiments de persécution et de dépression entravent le développement du sujet, beaucoup a été dit et écrit, souvent à un niveau de théorisation fort élaboré, mais rien n’apparaîtra au lecteur plus lumineux que la cure du petit Richard, formulée en termes si simples – dans le langage même de l’enfant.

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Il faut se féliciter que l’analyse du petit Richard, le dernier grand livre Klein, soit maintenant accessible au public français. Avec la Psychanalyse d’un enfant – qui fut publié pour la première fois en allemand et en anglais en 1932, mais dont la première édition française remonte à 1959 – avec les Essais de psychanalyse, Développements de la psychanalyse, Envie et Gratitude et l’Amour et la Hainetous ouvrages publiés en ordre dispersé, ce qui ne facilita pas leur compréhension – le lecteur français peut enfin avoir une vue d’ensemble de l’œuvre de Mélanie Klein. Si résistances il y a devant cette œuvre, elles tiennent moins au style de Mélanie Klein, précis, clair, élégant mais sans recherches ni afféteries, qu’à son objet : l’inconscient.

Peu d’œuvres, il faut le rappeler, ont suscité autant de discussions que celle de Mélanie Klein. En 1943, il fut même question de l’exclure de l’Association internationale de Psychanalyse. Les critiques adressées alors à Mélanie Klein visaient essentiellement la confusion qu’elle créait en bouleversant la succession bien établie des stades libidinaux par son étude de la genèse de l’Œdipe et du surmoi. On l’accusa de tout confondre, note J.-B. Pontalis21, on lui reprocha également de tout compliquer, d’accorder au nouveau-né un degré incomparable de souffrances, en lui prêtant une vie fantasmatique intense, très diversifiée, faite de cruauté et d’angoisse, qui s’accordait peut-être avec les propres fantasmes de Mélanie Klein, mais certainement pas avec le spectacle d’un nourrisson choyé qui repose dans son berceau ou s’essaye à marcher.

Ces critiques ont avec le temps perdu de leur consistance. S’il fut une époque où Mélanie Klein choquait même les psychanalystes, son œuvre est considérée aujourd’hui comme partie intégrante du patrimoine analytique, et rares sont les analystes qui ne s’en réclament pas.

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Un dernier point : ce qui, à la lecture de la Psychanalyse d’un enfant, surprendra peut-être le lecteur, c’est l’absence presque totale de références à l’univers fantasmatique des parents de Richard. À l’heure où il est de bon ton de rejeter sur les parents (et, bien sûr, sur la société) la responsabilité des difficultés névrotiques de l’enfant, l’analyse du petit Richard paraîtra à d’aucuns quelque peu anachronique.

Il est vrai que la névrose de caractère de certaines mères est fréquemment à l’origine des troubles observés chez l’enfant. Pourtant, nous pensons avec Serge Lebovici qu’il ne saurait être question de les en accuser, et ceci pour deux raisons fondamentales :

1) même si elles sont effectivement coupables, elles ne portent pas la responsabilité de leur mode de fonctionnement mental,

2) elles ne peuvent s’amender par la force de jugements critiques qui seraient portés sur leur caractère.

Aussi l’attitude de Mélanie Klein qui consiste à ne pas faire intervenir les parents dans l’analyse a-t-elle le double mérite d’éviter les pièges de m’idéologie et de considérer son petit patient comme un « autre » à pari entière.

Pour désigner la psychanalyse qu’il avait entreprise avec Mélanie Klein, Richard utilisait le terme si juste de « travail ». À l’avant-dernière séance de « travail », il demanda a Mélanie Klein si elle était docteur pour l’esprit comme d’autres sont docteurs pour le corps. Elle répondit que c’était exact. Richard déclara alors que l’esprit était encore plus important que le corps, bien qu’à son avis le nez eût aussi son importance…

Roland Jaccard


18 In La Psychanalyse des enfants, Presse Universitaire de France, Paris, 1969, p. 2.

19 In La Psychanalyse des enfants, op. cit., p. 287.

20 In La Psychanalyse des enfants, op. cit., p. 291.

21 In Après Freud, Julliartl, Paris, 1965, p. 159.