Trente-quatrième séance – Lundi

Richard annonça à Mme K. qu’il lui avait apporté un cadeau et lui donna une boîte ; il avait l’air ravi. C’était une crème faciale, expliqua-t-il. Mme K. l’ouvrit et un diablotin vert lui sauta au visage. Richard avait suivi attentivement tous ses gestes et parut déçu qu’elle ne fût pas plus surprise. Cependant, il lui demanda aussitôt si elle lui en voulait pour cette plaisanterie. Il palpa le diablotin, admira ses gros ressorts et déclara qu’il était vivant : quand il lui avait sauté au visage, on aurait dit qu’il allait mordre, ajouta-t-il. (Il semblait aimer beaucoup ce diablotin.) Il raconta à Mme K. qu’il l’avait eu dans une machine à sous pleine de jouets et de farces et attrapes. À l’intérieur de la machine, il y avait une grue qui ressemblait à une pince. Il illustra son récit en mettant sa main en griffe et en montrant comment la grue descendait. La grue avait attrapé la boîte, poursuivit Richard, l’avait soulevée et sortie de la machine. Richard avait décrit cet épisode sur un ton dramatique, comme c’était souvent son habitude. Il croyait que les grandes griffes allaient lui enlever sa boîte à malices, mais pas du tout, elles la lui avaient donnée. Richard se mit alors à parcourir la pièce en martelant le sol de ses pieds. Les troupes alliées entraient en Syrie, déclara-t-il, c’était bien. Il était également content des succès de la R.A.F. Puis il s’assit et commença son dessin habituel, en forme de grosse étoile de mer (23e dessin). Tout en en traçant les contours et avant de se mettre à colorier, il annonça que ce n’était qu’un dessin et qu’il n’avait rien à voir avec un empire.

Quand il eut fini de colorier, Mme K. lui signala qu’il avait utilisé de nouvelles couleurs : le vert et l’orange.

Richard affirma que ces couleurs ne représentaient personne et qu’il n’avait aucune raison précise de les employer. Mais, un instant plus tard, il avoua que le vert était la cuisinière, l’orange, Bessie. La cuisinière portait un tablier vert, ajouta-t-il. Il se tut ; puis annonça qu’il avait fait un rêve. Quand il eut terminé son dessin, il le donna à Mme K., disant : « Tenez, c’est un bébé-étoile de mer pour vous. »

Mme K. lui fit observer qu’il y avait une ressemblance entre le diablotin et son pénis qu’il caressait [masturbation] ; le diablotin représentait son pénis ; il se touchait le pénis et jouait avec, n’est-ce pas ?

Richard rougit et garda les yeux baissés. « Quelquefois », avoua-t-il après un instant de silence.

Mme K. lui rappela qu’après avoir décrit l’acquisition de sa boîte à malices, il avait évoqué l’entrée des soldats en Syrie, tout en marchant lui-même au pas cadencé. C’était peut-être là ce qu’il pensait, lorsqu’il jouait avec son pénis. La Syrie représenterait alors l’intérieur de Mme K., de sa maman et des employées, dans lequel il voulait pénétrer avec son pénis. Il avait peur de rencontrer à l’intérieur du corps de sa mère le pénis de son père qui grifferait et mordrait son propre pénis. Bref, il craignait que le père dangereux, qui se trouvait dans sa mère, ne lui blesse le pénis. Ce dessin ne représenterait-il pas les organes génitaux de sa mère et ceux de Mme K. à l’intérieur desquels il avait pénétré profondément et où les trois hommes – Paul, papa et Richard – se battaient ? Il avait introduit de nouvelles couleurs dans son dessin, tout en ayant soin d’annoncer qu’elles ne signifiaient rien et que le dessin lui-même n’avait rien à voir avec un empire. Pourquoi cette attitude ? Parce qu’il avait tellement peur de la bataille qui se déroulait à l’intérieur de sa maman ou de Mme K. qu’il n’en voulait rien savoir. Le vert du dessin, ajouta Mme K., symbolisait non seulement la cuisinière, mais aussi le diablotin de la boîte à malices qui était vert et qui représentait le pénis de Richard.

Durant ces interprétations, l’angoisse et la nervosité de Richard s’étaient accrues. Il s’était levé, avait parcouru la pièce de long en large et s’était posté près de la fenêtre, le plus loin possible de Mme K. Il ne voulait pas entendre ce qu’elle racontait, protesta-t-il, il ne voyait pas comment elle pouvait l’aider en agissant de la sorte.

Mme K. interpréta : il considérait ses paroles comme une attaque dirigée contre ses parties génitales. Au cours de cette séance, la peur qui avait accompagné sa circoncision s’était trouvée ravivée. La pince qui prenait la boîte à malice, représentait, dans son esprit, la main du docteur qui allait lui arracher le pénis. Elle lui rappela que le docteur symbolisait également le méchant père-Hitler. Il désirait introduire son pénis à l’intérieur du corps de sa mère, mais une fois là, son pénis mordrait et attaquerait celui de son père – tout comme le diablotin vert qui avait l’air de vouloir mordre quand il avait sauté hors de sa boîte – et Richard avait par conséquent peur que son père et sa mère ne l’attaquent.

D’autre part, Richard n’avait-il pas trouvé, récemment, que Mme K. était effrayante et ressemblait à Hitler ? Et, maintenant qu’elle interprétait tout cela, il la considérait comme la mère-Hitler brutale et belliqueuse.

Richard plongea soudain la main dans le sac de Mme K., le fouilla, mais n’en sortit rien. Puis il se précipita à la cuisine, ouvrit à fond le robinet et regarda l’eau s’écouler. « Il attaque », dit-il.

Mme K. lui demanda qui attaquait qui.

Richard demeura silencieux.

N’était-ce pas le pénis de papa qui attaquait – les soldats anglais attaquant la Syrie ? Et l’évier ne représentait-il pas l’intérieur et le vagin de Mme K. (ou de sa maman) où son père et lui s’introduisaient ? Le robinet symbolisait le puissant pénis du père qui attaquait violemment l’intérieur de la mère. Richard désirait en faire autant et aurait aimé avoir un pénis puissant, lui aussi, comme en témoignait sa marche imitant celle des soldats qui envahissaient la Syrie.

Richard sortit et demanda à Mme K. de laisser l’eau s’écouler afin qu’il vît où elle allait.

Richard voulait sans cesse voir l’eau sortir du tuyau d’écoulement l’intérieur de sa mère –, dit Mme K., parce qu’il s’imaginait que le pénis de son père et le liquide qui s’y trouvait étaient dangereux. Mme K. lui rappela alors le rêve des chutes du Niagara (Trente-deuxième séance).

Richard sortit, s’assit sur le pas de la porte et pria Mme K. de venir à côté de lui. Il ramassa des pierres et creusa le sol de ses doigts. Mme K. dit qu’il explorait son intérieur à elle, utilisant ses doigts en guise de griffes – le dangereux pénis. Ne venait-il pas de fouiller son sac, essayant d’y trouver ses organes génitaux ?

Richard demanda à Mme K. ce qu’elle dirait s’il mettait une souris ou un hérisson dans son lit.

Mme K. interpréta : le hérisson symbolisait le mauvais pénis de son père. Quand Richard était en colère parce que ses parents couchaient ensemble, il souhaitait que ce méchant pénis morde et blesse sa mère. Mais à cette colère succédait la peur que sa mère contienne la pieuvre, le pénis dangereux et mordant de son père.

Au bout d’un moment, Richard rentra dans la salle de jeu et se mit à gribouiller ; d’abord en vert, puis en orange, puis avec d’autres couleurs. Ses gestes se faisaient de plus en plus violents. La cuisinière (le vert) se disputait avec Bessie (l’orange), expliqua-t-il, et toute la famille s’en mêlait. Il se leva, marcha de long en large au pas cadencé, puis au pas de l’oie, et fit le salut hitlérien. Il inspecta la pièce, donna des coups de pied aux tabourets, les souleva, puis les lança par terre. Ensuite, il en empila trois l’un sur l’autre ; ils dégringolèrent, ce qui le rendit furieux ; il pria Mme K. de bien vouloir les remettre l’un sur l’autre. Il s’y essaya de nouveau, évoquant la tour du Crystal-Palace qu’il avait fallu faire sauter à la dynamite parce qu’elle était devenue dangereuse.

Mme K. interpréta : il désirait toujours s’emparer du pénis de son père et de celui de Paul en les arrachant à coups de griffes et de dents ; il voulait s’approprier leurs qualités afin de rendre son propre pénis aussi puissant et aussi agressif que celui de son père. Cela expliquait pourquoi l’échec de ses tentatives successives d’empiler les tabourets, l’avait tant irrité. Les tabourets qui dégringolaient lui rappelaient son pénis blessé et qu’il croyait avoir perdu, surtout après son opération. Lorsqu’il se touchait le pénis et jouait avec, il éprouvait une angoisse analogue. Il avait demandé à Mme K. de ramasser les tabourets parce qu’il désirait qu’elle l’aide à retrouver son pénis. La tour qu’il avait fallu faire sauter symbolisait le grand pénis de son père qu’il admirait, tout en souhaitant le détruire ; ce dernier sentiment était dicté d’une part par sa colère et sa jalousie, d’autre part par la peur. La dynamite représentait sa « grosse commission » dangereuse et explosive.

Richard jouait au ballon. Ce dernier roula sous le placard puis revint vers lui. Richard pensait l’avoir perdu, quand il réapparut, il pria alors Mme K. de jouer au ballon avec lui.

Mme K. interpréta : il espérait retrouver son pénis qu’il s’imaginait avoir perdu au cours de l’opération et de ses masturbations. S’il en reprenait possession, il serait capable d’avoir des relations sexuelles avec sa maman ou Mme K. Il venait précisément d’exprimer cet espoir en demandant à Mme K. de jouer au ballon avec lui.

Au début de la séance, Richard avait protesté contre une interprétation exposant son désir de castrer son père et sa peur d’être castré par lui. Il avait souligné que son père était très gentil et jouait souvent avec lui : dimanche dernier, par exemple, son père était un espion allemand et Richard le poursuivait à bicyclette ; papa s’était caché mais Richard avait fini par l’attraper.

Mme K. interpréta : au cours de ce jeu, Richard avait exprimé sa méfiance à l’égard de son père : son père représentait alors le méchant père-Hitler. Le jeu étant agréable et son père gentil, Richard s’était senti rassuré, car c’était la preuve que son père n’était pas dangereux. Cette certitude augmentait d’autant plus son plaisir.

Mes notes sont moins longues que d’habitude car cette séance s’était caractérisée par une grande résistance se manifestant par de longs moments de silence et certaines attitudes telles que marcher à travers la pièce, prendre des objets et les remettre en place, regarder par la fenêtre – autant de détails difficiles à décrire de façon circonstanciée (Note I). C’est là une difficulté que l’on retrouve avec plus ou moins d’acuité dans les comptes rendus d’autres séances du traitement, ce qui explique que les associations de Richard semblent quelque fois surchargées par les interprétations.

Note de la trente-quatrième séance

I. Pendant toute la séance, Richard, en proie à une profonde angoisse, avait fait preuve d’une grande résistance. Il avait surtout protesté lorsque j’interprétai son désir de castrer son père et son frère et sa peur d’être castré par eux (ce type d’interprétation soulève toujours une grande résistance chez les patients, adultes ou enfants). On peut observer au cours de cette séance un phénomène qui se produit très fréquemment en psychanalyse : le fait que lorsque certaines angoisses se trouvent soulagées, d’autres situations d’angoisse se mettent à apparaître. Au cours de la séance précédente, les angoisses de Richard se rapportant aux objets intériorisés (persécuteurs internes, peur de l’empoisonnement) avaient visiblement régressé : Par conséquent, le refoulement de ses désirs génitaux et hétérosexuels avait en partie disparu, si bien qu’émergeaient ses sentiments de puissance et ses pulsions agressives dirigées contre son père (ou ce qui le symbolisait). Richard était convaincu que l’analyse l’aidait, qu’il oserait combattre ses ennemis ouvertement, ce qui était la preuve de l’amélioration de son état. C’est précisément au cours de cette même séance qu’apparurent dans toute leur vigueur les angoisses de castration (qui sont également une conséquence de la masturbation) ainsi que des angoisses caractéristiques accompagnant le renforcement des désirs génitaux et hétérosexuels ; par exemple la peur concernant l’intérieur du corps de la mère ; la lutte contre le pénis du père qui se trouve à l’intérieur de la mère et dans son vagin.

Je voudrais attirer l’attention sur le fait suivant : l’apparition de désirs sexuels à l’égard de la mère, les angoisses de castration qui en découlent et l’angoisse provoquée par la masturbation sont ici le résultat de l’analyse des angoisses de persécution interne. Certes, il y avait déjà eu du matériel prêtant à l’interprétation d’angoisses de castration ; mais il faut dire que ces angoisses, ainsi que celles qui étaient liées à la masturbation, se manifestèrent dans toute leur force à partir du moment où les situations d’angoisse intérieure eurent été interprétées. Généralisons : j’ai remarqué que, dans de nombreux cas, on ne pouvait faire régresser l’impuissance masculine qu’après avoir soulagé le sujet de certaines angoisses de persécution ; des progrès dans ce sens dépendent souvent de la réussite de l’analyse des angoisses paranoïdes et hypocondriaques qui affectent le patient, notamment des sentiments de persécution interne.