Trente-sixième séance – Mercredi

Richard était songeur mais aimable. Il montra à Mme K. sa nouvelle casquette, lui demandant si elle lui plaisait. Il avait déjà dit que sa vieille casquette était trop petite et qu’elle avait la visière cassée. Richard demanda également à Mme K. ce qu’elle pensait de ce « mélange », c’est-à-dire de l’ensemble veste, cravate et culottes courtes grises. Sa mère trouvait que ce n’était pas très beau.

Mme K. interpréta : la visière cassée symbolisait son pénis abîmé, qui espérait-il, allait guérir et grandir. Mais il se demandait comment un pénis plus grand pourrait aller avec le reste de sa personne, d’où le terme « mélange ». Il souhaitait que Mme K., représentant la bonne mère, le rassure, lui promettant qu’il allait grandir, c’est-à-dire qu’il allait devenir adulte et avoir des désirs sexuels, car il avait l’impression que sa mère ne lui faisait pas confiance.

Richard répondit que lorsqu’il avait raconté tout cela à Mme K., il s’attendait à entendre exactement les explications qu’elle venait de lui donner.

Mme K. lui demanda s’il était d’accord avec ses explications. « Oh oui ! » s’écria-t-il avec conviction. Puis il ajouta, l’air embarrassé mais décidé, que, la nuit dernière, son pénis était devenu tout rouge, ce qui l’avait ennuyé.

Mme K. lui demanda ce qu’il avait fait pour le rendre rouge.

Il l’avait gratté, répondit Richard ; mais, en tout cas, il était souvent rouge.

Mme K. interpréta : dans l’un de ses dessins d’empire (le 14e dessin), le rouge représentait Richard. Le rouge ne symbolisait-il pas aussi son pénis blessé et cassé, abîmé par la masturbation ? Il n’en était pas seulement ennuyé mais très inquiet. À quoi pensait-il, lui demanda Mme K., lorsqu’il se touchait ou se grattait le pénis ?

Richard ne répondit point mais ne nia pas s’être masturbé… Il parla ensuite des exploits que la R.A.F. avait accomplis la veille ; voilà qui lui faisait plaisir, avoua-t-il. Il rapporta également une réflexion de Mussolini qui disait sentir dans ses os la défaite de la Grande-Bretagne… Richard sortit soigneusement les bateaux de sa poche. Il posa sur la table le Nelson et le Rodney ; entre eux se trouvait un torpilleur suivi de très près par un de ses semblables ; derrière ce groupe, Richard disposa trois autres bateaux. À gauche du Rodney, il y avait un croiseur (qu’il décrivit comme le « plus grand ») suivi de trois torpilleurs. Richard expliqua alors à Mme K. que sa mère avait décidé que, pendant l’absence de Mme K., Richard et elle prendraient eux aussi des vacances à la maison et que Richard reviendrait à « X », au retour de Mme K. La flotte partait en voyage, déclara-t-il, ou plutôt non, rectifia-t-il, elle partait en patrouille.

Mme K. lui dit que la famille semblait partir en vacances.

Richard acquiesça et expliqua immédiatement qui représentaient les bateaux : il y avait papa, maman, et au milieu d’eux, Richard ; Paul, les deux canaris et Bobby les suivaient ; puis, désignant le « plus grand » des croiseurs, Richard précisa qu’il s’agissait de Mme K. suivie de ses enfants et de son petit-fils (le sous-marin). Elle était protégée par un torpilleur de chaque côté (ses enfants).

Mme K. lui demanda si ces deux familles prenaient des vacances ensemble.

Cette idée sembla séduire Richard ; il aimerait bien, répondit-il. Puis il raconta à Mme K. ce qu’il allait faire pendant ses vacances. (Il essayait visiblement d’insister sur l’agrément de ces vacances afin de cacher sa peur de se séparer de Mme K.) Puis il expliqua que la famille de Mme K. et la sienne se séparaient. Paul partait tout seul de son côté, parce que, déclara Richard, il en avait assez ; mais il ne tarda pas à se reprendre, disant que Paul partait parce que sa permission avait pris fin. Pendant qu’il parlait, il retourna le réveil et rit (comme d’habitude) parce que son dos représentait le derrière de Mme K. (Septième séance). Soudain, il recouvrit le réveil de sa casquette.

Mme K. lui rappela que très souvent le réveil la représentait. En mettant sa casquette sur le réveil, il exprimait le désir de rester auprès de Mme K. et d’avoir des relations sexuelles avec elle. Puis Mme K. interpréta la suite de son jeu avec les bateaux : tout d’abord, il avait souhaité que les deux familles partent en vacances ensemble, mais il avait fini par les séparer parce qu’il craignait de se disputer avec les enfants de Mme K. et de les attaquer, surtout son petit-fils. Pour que son petit-fils soit protégé, Richard avait donc éloigné Mme K. et sa famille.

Richard disposa les bateaux à la queue leu-leu : en tête, le Rodney suivi par un torpilleur qui le touchait ; après un espace, venaient cinq petits bateaux qui se touchaient tous ; un peu plus loin voguait le Nelson, tout seul, et côte à côte, au bout de la table, un couple de torpilleurs, deux couples de sous-marins et un sous-marin tout seul.

Mme K. expliqua que Richard suivait sa mère et la touchait, ce qui signifiait qu’il avait avec elle des relations sexuelles.

Richard suggéra que les cinq petits bateaux étaient leurs bébés.

Mme K. interpréta : le gros torpilleur représentait Richard, ou plutôt exprimait le désir de celui-ci d’avoir des organes génitaux d’adulte, aptes à faire des bébés. S’il en était ainsi, il devrait se battre avec son père ou le tenir à l’écart… Puis Mme K. demanda à l’enfant qui figurait l’autre groupe de bateaux.

Richard expliqua que les deux torpilleurs qui étaient ensemble représentaient Paul et lui-même ; ils avaient tous deux la même taille. Quand il était seul avec sa maman – c’est-à-dire le grand torpilleur à côté du Rodney – poursuivit Richard, il avait grandi. L’un des couples de sous-marins représentait les canaris, dit-il ; l’autre, Bessie et la cuisinière ; et le sous-marin seul, Bobby.

Mme K. lui fit observer que papa et Bobby étaient tous deux solitaires.

« Pauvre papa », s’exclama Richard ému ; il admit cette interprétation, puis plaça Bobby à côté de papa ; le Rodney et les autres ne tardèrent pas à les rejoindre. Richard expliqua que maman était revenue et que le Nelson en était heureux, mais fort surpris. Il mit le Nelson et le Rodney tout près l’un de l’autre mais ne tarda pas à les disposer autrement, disant que Paul et papa se trouvaient ensemble et que maman et Richard étaient seuls.

Mme K. interpréta : Richard désirait vraiment réunir ses parents mais finissait toujours par les séparer, par jalousie et par peur. Les positions successives des bateaux révélaient les pensées qui préoccupaient Richard : lutter contre son père, avoir des relations sexuelles avec sa mère ou avec Paul. Son jeu exprimait ces différentes possibilités qui se présentaient à lui lorsqu’il se masturbait. Dans le jeu, les canaris et Bobby symbolisaient également des organes génitaux – les siens et ceux de son frère. La veille, certains bateaux avaient déjà figuré des organes génitaux.

Richard écouta cette interprétation mais resta silencieux.

Mme K. lui fit remarquer que, juste avant, elle lui avait demandé ce qu’il pensait pendant qu’il se masturbait, et que Richard, au lieu de répondre à cette question par des mots, s’était exprimé par le jeu.

Richard avait cessé de jouer et était tout songeur. Il regarda alors Mme K. droit dans les yeux avec tendresse et déclara qu’il aimait bien ses yeux, qu’il y avait de petites taches brunes dedans. Puis il ajouta : « Je vous aime beaucoup »… Il recommença à jouer. Le Rodney, le torpilleur et les petits navires se remirent en route. Richard fit remarquer que le bout de la table qui était dans l’ombre ne ressemblait pas à l’autre, baigné de soleil (et où se trouvaient précisément le Rodney et son groupe).

Il fit avancer le Rodney dans l’ombre, le toucha, puis le reconduisit au soleil.

Mme K. demanda à l’enfant pourquoi le Rodney avait regagné sa place.

Parce que ce n’était pas bon pour lui d’être dans l’ombre, répondit Richard ; au bout d’un instant, le Rodney et le groupe de bateaux qui l’accompagnaient retournèrent dans l’ombre. Avant cela, Richard avait touché le mât du Rodney et demandé à Mme K. d’en faire autant parce qu’il était « brûlant, comme un pique-feu chauffé au rouge », dit-il.

Cela signifiait que quelqu’un avait introduit un pique-feu chauffé au rouge à l’intérieur de sa maman, expliqua Mme K.

C’était le soleil, répliqua Richard.

Mme K. interpréta : le soleil (sun) pouvait aussi être le fils (son), ce qui rendait compte des doutes de Richard à l’égard de son pénis : il ne savait pas en effet s’il était dangereux ou non. Donc, s’il introduisait son pénis dans sa mère (ou dans Mme K.), il ignorait s’il lui ferait du bien ou s’il la blesserait, tel un pique-feu chauffé au rouge100. Il avait exprimé exactement la même chose lorsqu’il avait fait brûler les brins d’herbe sur les barres du radiateur électrique.

Mme K. rapprocha cela de son pénis qui était rouge. Richard avait peur, dit-elle, que son pénis ne brûle et ne s’abîme.

En partant, Richard demanda combien de temps duraient en général les traitements des autres enfants. Le sien se terminait dans trois mois, n’est-ce pas ?

Mme K. lui demanda ce qui lui donnait à penser que son traitement a lui ne durerait que trois mois. Richard ne répondit point101.

Mme K. lui expliqua qu’on ne savait pas si sa cure durerait trois ou quatre mois, car elle ne pouvait encore décider la date de son départ. Mais elle ajouta qu’elle espérait reprendre son traitement plus tard.

Sur le chemin du retour, Richard se montra calme et songeur. Il demanda à Mme K. si elle allait loger à Londres ; s’y rendait-elle tous les deux mois ?

Mme K. répondit quelle ne logerait pas à Londres mais dans la banlieue.

Richard avait l’air grave et inquiet à cause des dangers que Mme K. courait et de la fin prématurée de la cure psychanalytique.

Pendant cette séance, Richard s’était montré moins angoissé ; il était très coopératif, attentif et affectueux. Il n’eut aucun comportement de type maniaque. Il faut également noter un fait important : au début de l’heure, il avait demandé que les fenêtres restent fermées à cause du froid ; et, tout au long de la séance, sa peur de rester seul avec Mme K. et d’être retenu prisonnier par elle s’était manifesté avec beaucoup moins de force que la veille.


100 C’est la seule allusion à ce geste que je trouve dans mes notes.

101 En réalité sa mère avait dû lui dire cela, car je lui avais annoncé que je devais arrêter ce traitement dans trois ou quatre mois. Richard ne répondit pas parce qu’il avait peur (peur caractéristique de la période de latence) que mes paroles et celles de sa mère soient contradictoires.