Trente-septième séance – Jeudi

Richard paraissait être de bonne humeur et pas trop angoissé. Il annonça qu’il n’avait pas apporté ses bateaux parce qu’il voulait un peu de répit. Il avait passé une journée très agréable en compagnie de trois soldats polonais qui logeaient à son hôtel, dit-il. Dans la soirée, il était allé se promener avec eux. Ils l’avaient invité à Varsovie. Deux d’entre eux ne savaient pas ce qu’il était advenu de leur famille ; l’un d’eux avait un enfant de quatre ans ; c’était très triste, ajouta Richard. Ils lui avaient décrit les bombardements de Varsovie. Richard avait beaucoup de peine pour eux et en parla longuement à Mme K. Il y en avait deux qui étaient partis, mais le troisième restait encore à « X » et avait promis à Richard de lui apprendre à jouer au croquet comme en Pologne. Richard déclara ensuite qu’il était content d’avoir des vacances et raconta ses projets.

Mme K. lui fit remarquer que ses paroles n’étaient qu’à moitié vraies la veille, n’avait-il pas manifesté de l’inquiétude à propos du séjour de Mme K. à Londres ?

Richard répondit qu’il n’était pas content qu’elle parte pour Londres puis il revint brusquement à ses projets de vacances.

Mme K. lui fit observer qu’il essayait de ne pas penser à la mère blessée qu’il serait incapable de secourir (Mme K. à Londres). Elle lui rappela le jeu au cours duquel il avait recouvert la maman-jouet blessée, puis décidé de la faire revivre en lui faisant parvenir des pansements et de la nourriture par train. (Vingt et unième séance.) Richard était très inquiet, expliqua Mme K., parce que l’analyse devait finir et qu’il craignait ne pas être guéri à ce moment-là.

Tout en parlant, Richard s’était mis à dessiner (24e dessin)102. C’était un empire ; il annonça qu’il voulait y introduire un nouveau personnage (c’est-à-dire une nouvelle couleur).

Mme K. lui demanda qui était ce nouveau venu.

Richard répondit qu’il aurait dû être vert et représenter Bobby, mais qu’il avait décidé de ne pas le faire. Quand il eut tout colorié, il compta combien de pays chacun possédait et s’aperçut que c’était lui qui en détenait le plus103. Il avait donc le droit, déclara-t-il, de faire un trait de sa propre couleur en dessous du dessin. Richard examina alors l’empire et expliqua que sa mère ne possédait que trois pays, mais que c’était bien puisque deux d’entre eux avaient des côtes. Paul avait quatre pays, son père, huit et lui-même onze (même les plus petites subdivisions comptaient pour des pays). Tout en dessinant, Richard parlait de la guerre : il était content que la R.A.F. ait bombardé Brest ; il espérait qu’elle réussirait à atteindre le croiseur allemand Prinz-Eugen. Il se demandait comment allaient les Alliés, en Syrie. Il regarda alors la carte, ce qu’il n’avait pas fait depuis longtemps, et se mit à arpenter la salle de jeu.

Mme K. lui rappela que l’empire avait très souvent figuré son intérieur à elle et celui de sa mère. Sa marche, les bombardements, les troupes victorieuses, étaient autant de symboles de son pénis puissant, capable de maîtriser le pénis de son père et de Paul à l’intérieur de sa mère. Richard espérait donc que son pénis irait bien, qu’il grandirait et pourrait alors protéger sa mère contre le dangereux papa et le dangereux Paul (Note I). Bobby, qu’il voulait tout d’abord introduire dans le dessin, représentait peut-être son propre pénis et, de peur que celui-ci ne se comporte en dictateur, il avait finalement décidé de tenir Bobby à l’écart (Note II).

Pendant que Mme K. interprétait, Richard paraissait angoissé ; il protesta violemment contre la dernière interprétation, mais ne tarda pas à se montrer plus vif et plus décidé ; il finit même par admettre cette interprétation. Il expliqua ensuite qu’il protégeait sa mère car l’un de ses pays, le plus grand, se trouvait entre deux territoires appartenant à celle-ci. Ainsi pouvait-il la défendre contre le méchant père qui était son voisin. Soudain, Richard regarda Mme K. bien en face : « Vous êtes très gentille », dit-il.

Mme K. interpréta : c’était son plus grand pays qui se trouvait entre les deux sections figurant sa mère ; ce territoire immense ainsi que le trait rouge (la couleur de Richard) figuraient ses organes génitaux à l’intérieur de ceux de sa mère. S’il avait subitement trouvé Mme K. très gentille, c’est parce qu’elle apaisait sa peur d’avoir le pénis blessé. Cela signifiait que Mme K. guérissait vraiment son pénis, lui permettait de s’en servir et ne le punissait pas de son désir d’avoir des relations sexuelles avec sa mère ; il percevait donc Mme K. comme la bonne mère.

Richard rétorqua que, dans ce dessin, il y avait encore quatre pénis : il compta celui de son père et celui de Paul et ajouta que, s’ils se battaient, c’était lui qui gagnerait.

Mme K. interpréta : il avait peur que sa mère ne soit blessée si tous ces pénis se battaient à l’intérieur d’elle. Varsovie bombardée et détruite ; la Syrie. Lorsqu’il s’était montré content du bombardement de Brest, il s’était alors révélé comme le complice de son méchant papa attaquant la poitrine (the breast) de sa maman, la France figurant sa mère (voir Septième séance).

Richard répondit qu’il répugnerait à une pareille action. Il examina le radiateur électrique et signala qu’il avait une barre cassée. Puis il l’alluma et l’éteignit plusieurs fois.

Mme K. lui rappela que la veille, il avait fait brûler de l’herbe sur le radiateur ; elle évoqua également le pique-feu chauffé au rouge – le mât du Rodney échauffé par le soleil – qui exprimait sa crainte de blesser l’intérieur du corps de sa mère et de Mme K. avec son pénis brûlant – rendu brûlant, lui semblait-il, par l’urine qu’il contenait. Il redoutait également que cette urine bouillante ne brûle ses propres organes génitaux. C’était l’une des raisons pour lesquelles, dans ces dessins, le rouge le représentait.

Richard était énervé ; il s’approcha de la carte et regarda l’étendue de la France libre et celle du territoire occupé. Puis il se demanda de nouveau ce que devenaient les Alliés, en Syrie. Il sortit, invitant comme d’habitude Mme K. à l’accompagner ; il regarda autour de lui et déclara qu’il n’aimait pas voir le ciel couvert. Il sauta plusieurs fois du haut de l’escalier, ce qui faisait assez haut ; il trouvait cela amusant. Il déclara qu’il se réjouissait à l’idée de jouer au croquet avec le soldat polonais.

Mme K. interpréta : le soldat représentait le gentil papa qui l’aidait à acquérir de la puissance, lui donnait des leçons (le croquet) et le traitait en égal, ce qui signifiait qu’il l’aiderait aussi à l’égaler en matière de sexualité ; c’est-à-dire que son bon père l’aiderait à avoir des relations sexuelles avec sa mère et à lui donner des enfants. Le plaisir qu’il prenait à bien sauter avait le même sens.

Richard parcourut l’allée au pas de course ; soudain, il pria Mme K. de rentrer avec lui en toute hâte car il avait vu une guêpe. (En réalité, il n’avait pas très peur des guêpes mais dramatisait la situation.)

Mme K. le suivit, puis elle interpréta : l’allée symbolisait son intérieur à elle et ses organes génitaux ; la course de Richard, ses sauts du haut de l’escalier, représentaient ses relations sexuelles avec elle. La guêpe menaçante figurait le dangereux papa et le dangereux Paul qui étaient à l’intérieur de maman, ou le fils de Mme K. et M. K. se trouvant à l’intérieur de Mme K.

Richard s’amusa à empiler les tabourets les uns sur les autres. Il fit remarquer à Mme K. qu’il venait de reconstruire la grande tour qui avait été dynamitée (Trente-quatrième séance). Il fit s’écrouler l’édifice de tabourets, en commentant : « Pauvre papa, son pénis dégringole. » Puis, d’un homme qui passait dans la rue, il dit qu’il était méchant et allait peut-être lui faire du mal ; caché derrière les tentures, il surveilla le passant jusqu’à ce qu’il eût disparu.

Mme K. interpréta : bien qu’il eût de la peine pour son père, il avait l’impression que ce dernier, si Richard s’attaquait à son pénis, se transformerait en agresseur et lui blesserait le sien. Mélange d’angoisse dépressive et paranoïde.

Cela expliquait pourquoi, tout à coup, il s’était mis à avoir peur du « méchant » passant et pourquoi, dans les séances précédentes, il avait redouté les enfants de la rue. Outre papa, Paul et les bébés qu’il avait attaqués, ces enfants représentaient le pénis de son père, qu’il avait attaqué.

Richard retourna à la table, regarda le dessin qu’il venait de faire et rappela à Mme K. de le dater. Il déclara qu’il aimerait bien voir tous ses dessins le lendemain. Puis il désigna les sections bleues du dernier dessin, celles qui avaient des côtes, parce qu’il les avait délimitées par un trait de crayon ; il demanda à Mme K. si elle savait ce que cela signifiait. Mais il répondit lui-même que c’était le sein de sa maman. Il raconta pour la deuxième fois qu’une dame de l’hôtel lui avait donné de la réglisse. Cette dame était très gentille. Richard paraissait heureux et de fort bonne humeur. Il mit discrètement son bras sur l’épaule de Mme K. et posant la tête contre elle, il dit : « Je vous aime beaucoup. »

Mme K. expliqua qu’il y avait un rapport entre elle, qui le protégeait et l’aidait, et le sein nourricier de sa mère – la réglisse de la dame. En étant coopératif et en aidant Mme K. à conserver les dessins, il espérait montrer sa gratitude envers elle. Le travail qu’elle faisait avec lui l’avait soulagé de la peur qu’il éprouvait au sujet de son pénis, ce qui lui donnait l’impression que Mme K. était gentille et qu’elle l’alimentait de son bon sein.

Richard répliqua qu’il était, lui aussi, de cet avis. Il se précipita à la cuisine et ouvrit le robinet ; il fit gicler de l’eau en mettant son doigt dans le robinet et écouta le bruit qu’elle faisait. Il expliqua que c’était le pénis de son père et que celui-ci avait l’air très en colère. Puis, changeant la position de son doigt dans le robinet, il fit gicler l’eau d’une autre façon : maintenant, c’était lui, Richard, déclara-t-il, et il était furieux, lui aussi.

Mme K. interpréta : ces gestes signifiaient que son pénis se battait avec celui de son père à l’intérieur d’elle-même (le robinet). Richard s’attendait à ce que son père ou M. K. se mettent en colère si jamais il introduisait son pénis dans maman ou dans Mme K.

Richard sortit et pria Mme K. d’enlever le bouchon de l’évier afin qu’il puisse voir l’eau s’écouler dehors. Puis, trouvant un morceau de charbon, il l’écrasa sous son pied.

Mme K. interpréta : il voulait détruire le pénis de son père.

Richard alla chercher le balai et se mit à balayer ; il déclara qu’il aimerait bien nettoyer à fond le local.

Mme K. dit que, s’il détruisait le pénis de son père qui se trouvait dans le corps de sa mère, il risquait de salir et de blesser celle-ci, si bien qu’il souhaitait la remettre en bon état.

Richard retourna jouer avec le robinet ; il dit qu’il avait soif et but au robinet, puis il demanda à Mme K. si elle savait ce qu’il avait bu ; sans attendre sa réponse, il lui dit : « La petite commission ».

Mme K. interpréta : il voulait goûter la « petite commission » de son père ou la sienne propre, pour savoir si elle était bouillante et voir comment elle se mélangerait avec la « grosse commission ».

Richard revint dans la salle de jeu, s’assit à la table, regarda le réveil de Mme K., puis le manipula. Il s’aperçut que le réveil n’était pas très droit dans son étui et le remit d’aplomb. Puis il le retourna, et comme d’habitude éclata de rire à la vue de son dos brun : « C’est drôle », dit-il. Ensuite il demanda, d’une voix inquiète, de quoi étaient faites les aiguilles pour paraître si vertes (les aiguilles étaient lumineuses). Il découvrit aussi que c’était une marque étrangère (suisse).

Mme K. interpréta : son inquiétude à propos de ce réveil étranger aux aiguilles vertes était en réalité relative à l’intérieur de Mme K., qui, pensait Richard, renfermait M. K., un ennemi – le père – Hitler. Mais tout cela n’était pas sans rapport avec le souci qu’il se faisait à cause du voyage de Mme K. à Londres et des dangers qui la menaceraient là-bas.

Richard enferma le réveil dans son étui avec le même soin avec lequel il refermait toujours la porte de la salle de jeu.

Mme K. interpréta : ces gestes soigneux signifiaient qu’il désirait que Mme K. soit en sécurité et que personne ne puisse pénétrer en elle.

Pendant cette séance, Richard n’avait surveillé qu’une seule fois la rue : lorsqu’il avait vu le « méchant » homme qui, pensait-il, le menaçait. On peut dire que, dans l’ensemble, sa peur des ennemis qui lui faisait guetter les passants avait considérablement diminué.

Notes de la trente-septième séance

I. Depuis quelques séances, Richard avait beaucoup plus espoir de grandir. C’est là un élément important dans la psychanalyse d’un enfant névrotique – ou d’un adulte. Quand l’espoir de grandir se manifeste, on assiste à une diminution du sentiment d’impuissance face au monde des adultes, ce qui réduit l’angoisse du patient et son sentiment d’être inférieur et inutile.

Chez l’adulte névrotique, on observe également que le sentiment inconscient d’être encore un enfant par rapport aux adultes joue un rôle important dans l’impuissance (prise au sens le plus restreint et le plus général). En revanche, le patient peut également se sentir très vieux et il semble ne pas y avoir de milieu entre ces deux sentiments extrêmes.

II. À ce stade du traitement, le rôle des désirs génitaux et hétérosexuels apparaît comme principal. Je suppose que ces désirs existent et sont très violents dès la petite enfance. Mais la peur de la castration et celle de ne jamais être puissant entraînent un refoulement tel que les intérêts et les désirs génitaux n’arrivent même pas à s’exprimer au niveau de l’inconscient. À mesure que l’espoir de Richard augmentait, ses désirs génitaux et le désir d’être puissant pouvaient se manifester. Cependant, je crois que l’analyse de ses angoisses relatives à des dangers intérieurs, en particulier le danger représenté pour l’intérieur de la mère – et pour Richard à l’intérieur de celle-ci – par le pénis du père, avait contribué à cette amélioration.