Trente-huitième séance – Vendredi

Mme K. ne réussit pas à ouvrir la porte de la salle de jeu parce que la serrure était détraquée. Elle amena donc Richard chez elle.

Cet incident attrista Richard. En chemin, il proposa à Mme K. de partir dès qu’elle le lui demanderait, si John devait venir après lui ; il ne voulait pas empiéter sur la séance de John.

Mme K. lui répliqua qu’il pourrait rester le temps voulu, puisque John ne venait pas tout de suite après lui.

Richard parla très peu ; il suggéra à plusieurs reprises que c’était sans doute les guides qui avaient abîmé la porte.

Mme K. déclara qu’elle était désolée de cet incident et que, le lendemain, tout irait bien.

Richard dit d’un ton solennel que c’était grand dommage et qu’il souhaitait que tout s’arrange. Ils arrivèrent enfin chez Mme K. Richard disposa ses bateaux sur la table du salon. Il ne semblait pas très angoissé, mais seulement triste et songeur. Mme K. lui demanda à quoi il pensait.

Il était très inquiet à cause de son voyage à Londres, répondit-il ; il avait peur qu’elle ne soit victime des bombardements.

Mme K. lui répéta que le quartier de Londres où elle devait loger n’était pas très dangereux (cette explication n’eut aucun effet sur l’enfant). Puis elle interpréta : il craignait que sa mère ne fût bombardée par le père-Hitler, et cette peur datait de bien avant la guerre, du temps où il était tout petit.

Richard, qui semblait mal à son aise, demanda en chuchotant si on pouvait les entendre. Où était donc le « vieil homme grincheux » (le colocataire de Mme K. dont John lui avait parlé).

Mme K. lui dit qu’il n’était pas là en ce moment, puis elle interpréta : le locataire représentait son père ; Richard avait peur que son père ne sache qu’il voulait l’attaquer. Mme K. rappela à Richard que, la veille, c’était précisément après avoir détruit la grosse tour-pénis de son père qu’il avait eu peur du méchant homme qui passait dans la rue.

Richard demanda à Mme K. si elle allait chez le coiffeur et si on lui avait déjà mis sur la tête cette espèce d’horrible chapeau (le séchoir).

Mme K. interpréta : cet objet horrible représentait le dangereux pénis-Hitler bombardier.

Richard demanda à voir la chambre à coucher de Mme K.

Mme K. le fit monter dans sa chambre (Note I).

Richard examina la chambre, et la trouva jolie. Il regarda deux photographies et donna un coup d’œil à la salle de bains. Il demanda deux fois à Mme K. si elle était gênée de lui montrer cette pièce.

Mme K, interpréta : Richard avait peur d’être un intrus dans cette pièce privée ; il craignait aussi de mieux découvrir Mme K., ses relations sexuelles (avec le vieux grincheux) et l’intérieur de son corps. Sa curiosité n’était pas sans rapport avec les questions qu’il se posait à propos des activités sexuelles de ses parents.

De retour au salon, Richard s’installa pour jouer avec ses bateaux. Torpilleurs et sous-marins formaient deux groupes entre lesquels il avait ménagé un passage. Le Nelson se mit en route et inspecta les navires. Richard admira l’habileté du Nelson à se mouvoir. Puis le Rodney fit comme son prédécesseur.

Mme K. interpréta : papa (le vieil homme et M. K.) passait ses fils en revue pour voir s’ils étaient sages, c’est-à-dire pas trop agressifs, pas trop jaloux et pas trop exigeants avec leur mère. Le passage entre les bateaux figurait les organes génitaux de la mère, dans lesquels le pénis habile – c’est-à-dire puissant – du père pouvait entrer et d’où il pouvait sortir. Les fils, eux – Richard, Paul et le fils de Mme K. – devaient s’y tenir tranquilles et ne pas y attaquer le père. Mme K. rappela à Richard le combat entre les pénis qu’il avait organisé la veille : il avait été ennuyé que le pénis de son père ait été blessé et avait souhaité le guérir.

Richard ferma l’entrée du port avec deux grands crayons placés pointe contre pointe. Puis il plaça un petit torpilleur le long d’un des crayons, tout près, mais ne tarda pas à le réintégrer à son groupe parce qu’il n’avait rien à faire là.

Mme K. interpréta – certes, il désirait préserver la paix au sein de la famille, mais il se précipitait vers sa maman et voulait faire l’amour avec elle. Cependant, il sentait qu’il ne devait pas agir de la sorte ; sinon, il devrait se battre contre son papa et Paul, ce qui provoquerait une catastrophe.

Richard plaça côte à côte un grand torpilleur et le Nelson qui partirent ensemble en patrouille.

Mme K. interpréta : maintenant, Richard désirait faire l’amour avec son père – le torpilleur représentant Richard se tournait vers le Nelson (son père). Richard avait uni son pénis à celui de son père et c’était surtout la culpabilité, issue du désir de faire l’amour avec sa mère, qui l’avait poussé à cela. [Fuite de l’hétérosexualité vers l’homosexualité.]

Pendant que Mme K. parlait, Richard avait fait manœuvrer la flotte.

Il demanda à Mme K. si elle connaissait le garçon idiot qui ne savait pas marcher et poussait des cris d’animaux. Richard le trouvait horrible, mais en avait pitié.

Mme K. interpréta : quand Richard se masturbait et s’excitait, il avait peur d’abîmer son pénis et de devenir idiot, comme le garçon dont il avait parlé.

Richard modifia rapidement la disposition des bateaux : il plaça le Nelson à un bout de la table, annonçant qu’un amiral était à bord du Prince of Wales et inspectait la flotte. Le Rodney était à l’autre bout de la table ; il n’en avait pas encore besoin, dit-il. Le Nelson, devenu à présent le Prince of Wales, navire de l’amiral, passa à travers les groupes de torpilleurs et de sous-marins disposés tout autour de la table, puis s’en fut. Alors, le Rodney, commandé lui aussi par un amiral, entra en scène à son tour et effectua les mêmes manœuvres que le Nelson.

Mme K. interpréta : l’un des amiraux était Richard, l’autre son père. Chacun tour à tour possédait le gros et puissant pénis et maman. Ainsi toute dispute, tout combat et tout dégât étaient-ils évités.

Richard déclara alors que le deuxième amiral était le frère de Wavell, mais il pensa soudain que ce n’était pas possible, puisqu’il ne portait pas le même nom ; en tout cas, tous deux étaient écossais, dit-il.

Mme K. interpréta : cette erreur signifiait que Paul devait partager le commandement avec Richard. Ainsi tout le monde serait content (Note II).

Richard reparla du voyage de Mme K. à Londres. Pendant toute la séance, il avait été grave et songeur, mais pas très nerveux ; il s’était montré aimable et affectueux à l’égard de Mme K. Il déclara alors qu’il n’était pas content qu’elle parte et lui demanda de lui faire la promesse de se précipiter dans un abri si jamais elle entendait les sirènes d’alarme.

Mme K. le lui promit, ce qui rassura Richard. Il lui demanda si elle logerait chez son fils et si elle pouvait lui donner son adresse afin qu’il puisse lui écrire.

Mme K. accepta de lui donner son adresse ; elle lui enverrait une carte postale, ajouta-t-elle.

Richard déclara que, si Mme K. mourrait, il irait à son enterrement. Puis il fit part d’une décision qu’il avait prise : il fallait qu’elle indique à sa mère quelqu’un capable de continuer le traitement de Richard, au cas où elle mourrait.

Mme K. répondit qu’elle donnerait à sa mère le nom d’un psychanalyste. Elle interpréta : aller à son enterrement signifiait pour Richard poursuivre le travail avec elle (Richard interrompit Mme K. pour dire que le travail lui faisait du bien et l’aidait), introduire Mme K, représentant la mère morte, à l’intérieur de lui-même et l’y garder en vie. Son désir de continuer le traitement psychanalytique, qu’il trouvait utile et salutaire, était analogue à son envie d’avoir en lui la bonne mère bleu clair. Mme K. lui rappela la joie qu’il éprouvait lorsqu’il découvrait que, dans ses dessins, la maman bleu clair possédait beaucoup de pays, ce qui signifiait en réalité que la bonne mère et son sein gagnaient du terrain à l’intérieur du corps de Richard.

Richard demanda à revoir tous ses dessins. Il en désigna un que, dit-il, il avait fait voilà un mois déjà.

Mme K. interpréta : Richard espérait être encore avec Mme K. dans un mois, ce qui signifiait que celle-ci serait encore en vie.

Richard examina le 8e dessin qui, d’après lui, était inachevé. Il décida de le terminer. Mme K. écrirait-elle au dos qu’il l’avait achevé en ce jour ? Il indiqua la date, se trompant de deux jours (il donna la date du surlendemain).

Mme K. lui expliqua alors qu’il désirait être encore avec elle dans deux jours ; or il ne leur restait plus qu’une séance à passer ensemble avant le week-end.

La séance touchait à sa fin, mais Richard voulut absolument finir de colorier le dessin avant de partir (8e dessin). Il commença par les étoiles de mer, annonçant que trois des bébés étaient déjà vivants, les autres n’étaient encore que de la gelée. Il demanda à plusieurs reprises s’il lui restait du temps il coloria le ciel, disant que c’était un beau ciel bleu.

Mme K. interpréta il souhaitait que Mme K. et lui aient tous les deux beau temps pendant leur absence (Richard acquiesça), parce que le mauvais temps, la pluie surtout, représentait le méchant pénis du père ; le soleil symbolisait la bonne mère, chaude, vivante, heureuse.

Richard demanda s’il pouvait faire encore un dessin, mais il s’aperçut qu’il était l’heure de partir. Il demanda alors à Mme K. si elle l’accompagnerait jusqu’au portail du jardin, et il admira le paysage104.

Notes de la trente-huitième séance

I. On peut discuter si, d’un point de vue technique, j’ai bien fait de montrer ma chambre à coucher à Richard. Cependant, j’ai observé que, lorsque des enfants viennent chez moi et demandent à voir les autres pièces de mon appartement, il est utile de les leur montrer au moins une fois ; ensuite, je n’autorise plus aucune visite de mon domicile ; c’est là un point sur lequel la psychanalyse des enfants diffère de celle des adultes. Il en va de même, je l’ai déjà souligné, des questions auxquelles on peut répondre, dans certaines limites, alors qu’on ne le ferait pas dans le cas d’un adulte. En effet, il faut tenir compte de la curiosité vive et impérieuse des enfants. D’autre part, l’enfant trouve qu’il est naturel de savoir si l’analyste est marié, a des enfants, il pense aussi qu’il est normal de connaître sa maison.

II. Je pense que tous ces éléments du jeu de Richard : le désir de faire l’amour avec la mère, l’attaque par le père et le partage avec le frère et le père, sont autant de contenus des fantasmes de la masturbation. En témoigne également l’allusion soudaine au petit garçon idiot, c’est-à-dire la peur de perdre la raison en se masturbant. Craintes que l’on retrouve souvent chez les adolescents.


104 La veille, la mère de Richard m’avait dit au téléphone qu’elle avait constaté une nette amélioration dans l’état de son fils. Il était moins soucieux, moins pénible, semblait plus heureux et avait beaucoup moins peur des enfants. Cinq jours auparavant, elle avait déjà constaté des progrès, mais trouvait que, depuis, Richard allait encore mieux. Elle me raconta également que Richard lui avait demandé s’il pourrait dire au maître qu’il avait peur des enfants, si jamais il retournait à l’école. Elle ajouta qu’il avait entendu une conversation où il était question des difficultés qui se poseraient aux Allemands, une fois la guerre finie. Richard était intervenu pour demander si l’on pouvait psychanalyser Hitler pour le rendre meilleur.