Quarante-deuxième séance – Jeudi

Dès le début de la séance, un contact étroit s’établit entre Richard et Mme K. L’enfant déclara qu’il allait faire des dessins, au moins cinq… Il raconta à Mme K. qu’il était inquiet parce qu’à l’hôtel habitait en ce moment un garçon de son âge ; ce dernier ne le laissait jamais tranquille, il voulait toujours jouer avec lui et était insolent. Sa mère avait dit quelque chose à ce garçon pour le faire repartir.

Mme K. demanda à Richard en quoi le garçon était insolent.

Richard ne sut que répondre. Pendant ce temps, il avait examiné certains de ses dessins, notamment le 27e. Puis il commença à faire le 28e dessin et demanda à Mme K. ce qu’elle lui conseillait de faire à propos de ce garçon qui l’ennuyait.

Mme K. interpréta : Richard avait regardé le 27e dessin alors qu’il parlait du garçon de l’hôtel ; le combat qui se déroulait à l’est de l’empire, à l’intérieur de sa mère, entre Paul, papa et lui-même, lui avait sans doute rappelé ses bagarres avec le garçon de l’hôtel. L’hôtel représentait l’intérieur de sa mère et le garçon, le pénis hostile de son père qui attaquait Richard.

Pendant l’interprétation de Mme K., Richard avait mis un crayon dans sa bouche ; il le mordait et le suçait, déclarant qu’il aimait bien le sucer.

Mme K. interpréta : il voulait non seulement sucer le crayon (c’est-à-dire le pénis de son père ou celui de Paul) mais encore le sectionner à coups de dents et le manger ; il avait alors l’impression que ce bon pénis se transformait à l’intérieur de son corps en pénis méchant et dangereux ; par conséquent, il désirait d’autant plus manger la chair délicieuse du monstre, le bon pénis (Note I). Tant qu’il le mangeait, il le trouvait délicieux ; mais, une fois à l’intérieur de lui, le monstre se transformait en ennemi. La veille, la section longitudinale rouge – le grand pénis – qu’il avait prise à son père et introduite à l’intérieur de sa mère (et de Mme K.), lui servait aussi à dérober à celle-ci le bon pénis et tout ce qu’elle contenait de bon. Les bonbons que M. Evans avait donnés à sa mère, les cigarettes qu’il avait vendues à Mme K. symbolisaient le bon pénis dont Richard voulait s’emparer. Mme K. montra alors à Richard le 26e dessin, qu’il n’avait jamais commenté. Elle suggéra qu’à gauche, c’était elle qui était représentée – sous la forme de la mère – « porcherie » blessée et morte – parce qu’à cet endroit-là on distinguait à peine la présence de sa mère. Il avait parlé des Russes, des rouges, en coloriant les sections rouges qui avaient fini par représenter également Richard. Il était un être destructeur – un vampire – qui prenait à sa mère tout ce qu’elle avait de bon en elle. En compagnie du méchant père-Hitler et du dangereux Paul, il pénétrait violemment à l’intérieur de sa mère, la souillant et la détruisant. Mais, sur la droite du dessin, la mère bleu clair possédait des tas de pays et Richard était seul avec elle comme il l’avait vraiment été pendant le voyage de Mme K. – devenue alors la mère blessée et salie – à Londres. [Clivage de l’image de la mère en bonne et en mauvaise mère.]

Richard ne sembla prêter aucune attention à cette dernière interprétation. Il continua le 28e dessin… Il raconta à Mme K. qu’il avait vu un cygne avec quatre « mignons » petits cygnes. Il termina le dessin et, sans le commenter, en commença un autre (29e) : il fit tout d’abord les deux bateaux, puis le grand poisson et quelques-uns des petits poissons qui entouraient celui-ci. Richard s’anima de plus en plus et emplit l’espace vide de bébés poissons ; puis, montrant à Mme K. l’un d’eux, qui était recouvert par une nageoire de la maman-poisson, il dit : « C’est le plus jeune. »

Mme K. interpréta : le dessin semblait indiquer que le jeune poisson était nourri par sa mère. Elle demanda à Richard s’il se trouvait parmi les petits poissons.

Il dit que non, qu’il ne savait pas où il était ; il ajouta que l’étoile de mer située entre les plantes était une grande personne et que l’étoile de mer plus petite était presque une grande personne ; c’était son frère il y a quelque temps, expliqua-t-il. Puis il s’aperçut que le bateau s’appelait Rodney : « Mais c’est maman », s’écria-t-il, surpris.

Mme K. lui demanda qui était le Sunfish.

Richard n’en savait rien. Il fit simplement remarquer à Mme K. que le périscope du Sunfish s’enfonçait dans le Rodney.

Mme K. interpréta : le Sunfish représentait peut-être son père, tout comme l’étoile de mer adulte qui était entre les plantes. Mais le Sunfish figurait aussi Richard qui, ayant volé le pénis de son père, était devenu une grande personne. Devenu adulte, Richard pouvait donner des bébés à sa mère, ceux-ci étant représentés par les cinq dessins qu’il avait annoncés au début de la séance. Le cygne et les quatre « mignons » bébés-cygnes représentaient également les enfants qu’il voulait faire à Mme K. Dans le dessin, Richard apparaissait sous la forme du Sunfish, qui était le plus grand bateau, bien plus grand que la maman-Rodney. D’autre part, il avait de la peine pour son père et éprouvait à son égard des désirs de réparation ; pour le dédommager, il avait dessiné le père-étoile de mer entre les plantes, lui accordant ainsi la place d’un enfant satisfait [Renversement] (Note II).

Richard déclara que l’avion dans le ciel était anglais et qu’il était en train de patrouiller il ne savait pas ce qu’il représentait.

Mme K. interpréta : l’avion patrouilleur représentait son père qui le surveillait et voulait empêcher ses rapports sexuels avec sa mère – le périscope enfoncé dans le Rodney. Mais Richard désirait lui aussi observer son père pendant qu’il avait des relations sexuelles avec sa femme.

Richard prit le pastel rouge, le jaune, et les dressa sur la table, l’un à côté de l’autre ; puis il fit avancer vers eux le pastel noir : le rouge le repoussa tandis que le bleu clair repoussait le violet.

Mme K. fit remarquer à l’enfant que ce jeu révélait sa méfiance envers le père hostile. Le pastel rouge représentait Richard, le bleu, sa mère et tous deux repoussaient papa et Paul.

Richard était songeur.

Mme K. lui demanda à quoi il pensait.

Il répondit qu’il pensait au chemin de fer miniature qu’il irait voir dans l’après-midi avec sa mère, à la fête de l’école.

Mme K. interpréta : le chemin de fer miniature symbolisait le puissant pénis de son père qu’il admirait. Pendant qu’il était plongé dans ses pensées, il avait sucé le crayon jaune, ce qui signifiait qu’il avalait cet admirable organe…

Richard se leva et sortit dans le jardin. Il déclara qu’il aimerait escalader des montagnes. Il remarqua des nuages dans le ciel et dit qu’un gros orage menaçait ; les jours d’orage, il avait de la peine pour les montagnes qui passaient un mauvais quart d’heure tandis que la tempête s’abattait sur elles.

Mme K. interpréta : son désir d’escalader les montagnes figurait son désir d accomplir l’acte sexuel avec sa mère (Note III). Désir qui avait aussitôt éveillé la peur d’être puni et assailli par le mauvais père – l’orage. Mme K. lui rappela qu’à son retour il lui avait demandé s’il y avait eu un orage à Londres parce qu’il avait eu peur que des bombes n’aient éclaté sur elle…

Richard regagna la salle de jeu ; il annonça qu’ils devraient jouer avec les bateaux et renoncer au travail. Il donna un bateau à Mme K. et en prit un autre : ils partaient tous deux en croisière, chacun à bord de son bateau, dit-il. Il commença par éloigner le sien mais le ramena bien vite contre celui de Mme K.

Mme K. lui fit remarquer que ce contact entre bateaux avait figuré à plusieurs reprises les rapports sexuels. Cette fois-ci, il essayait de les éviter en s’éloignant de Mme K., mais ne tardait pas à se rapprocher d’elle ; il exprimait ainsi son désir d’accomplir avec elle l’acte sexuel et son espoir de puissance. Les cinq dessins qu’il avait l’intention de faire pour Mme K. le représentaient lui-même (le cygne) donnant à Mme K., ou plutôt à sa mère, quatre enfants (les bébés-cygnes). N’avait-il pas donné une multitude de bébés à la maman-poisson ? Il voulait que Mme K. s’amuse avec lui sans interpréter, c’est-à-dire qu’elle ne lui fasse pas connaître ses « pensées désagréables ».

Richard répéta avant de partir qu’il voulait éteindre le radiateur lui-même et au dernier moment107.

Notes de la quarante-deuxième séance

I. Le désir d’incorporer le bon pénis est un stimulant des tendances homosexuelles. Le bon pénis va neutraliser le pénis intérieur menaçant. Mais lorsque les angoisses relatives à des persécuteurs internes sont très fortes, l’intérieur du corps est perçu comme un endroit dangereux où tout ce qui est bon ne survit pas. Le désir obsessionnel de neutraliser ces angoisses intérieures demeure et reste un facteur d’homosexualité (cf. La Psychanalyse des enfants, chap. XII).

II. Le renversement d’un élément en son contraire est un mécanisme important de la vie psychique. Le jeune enfant qui se sent frustré, lésé, jaloux, exprime sa haine et sa jalousie en renversant la situation. C’est lui qui devient l’adulte et ses parents les abandonnés. Dans le matériel fourni par Richard au cours de cette séance, on observe un type de renversement différent : Richard prend la place de son père ; mais, afin de préserver le père, il le transforme en enfant satisfait. Ce genre de retournement est le résultat de l’amour.

III. Les désirs génitaux qui s’accompagnent de haine et de jalousie à l’égard du père – c’est-à-dire tous les aspects du complexe d’Œdipe – n’impliquent pas nécessairement qu’un enfant de cet âge (s’il n’est pas séduit par un adulte) désire accomplir l’acte sexuel. Une telle situation entraînerait une forte angoisse, chez le garçon comme chez la fille. En fait, ces désirs sont surtout un ensemble de fantasmes concernant la capacité d’avoir des relations sexuelles. Ces fantasmes ne doivent pas être refoulés ; ils donnent également naissance à l’espoir d’éprouver tous ces plaisirs plus tard.


107 Ce jour-là, je relus une lettre de la mère de Richard, disant que son fils allait bien mieux. Les progrès qu’il avait faits s’étaient manifestés pendant toute la durée de mon absence.