Quarante-quatrième séance – Samedi

La mère de Richard rencontra Mme K. et lui annonça que son fils avait mal à la gorge, un peu de fièvre, et qu’il était resté couché. Elle ajouta que, depuis quelque temps, la maladie était un sujet qui le préoccupait beaucoup. Mme K. répondit que, par ce beau temps, Richard ne risquait rien en venant la voir et qu’elle l’attendait.

Richard arriva, il était pâle et angoissé. Il avait demandé à sa mère de l’accompagner jusqu’à la porte et lui avait fait promettre de revenir le chercher. « De toute façon, j’ai pris mes bateaux », dit-il en posant ses jouets sur la table. Puis il se tut. Contrairement au jour précédent, il était distrait et évitait de regarder Mme K. Il lui raconta qu’il n’avait pas voulu quitter son lit, qu’il aurait bien aimé rester couché à lire, et qu’il aurait aimé que Mme K. vienne le voir.

Mme K. lui demanda comment il se sentait à présent.

Richard répondit que sa gorge était brûlante, mais qu’il n’avait pas mal. Il avait l’impression d’avoir du poison au fond du nez, ajouta-t-il. Il avait l’air déprimé.

Mme K. lui demanda d’où venait ce poison.

Richard répondit, en hésitant, qu’il pensait que c’étaient la cuisinière et Bessie qui l’empoisonnaient. Il n’avait pas mal, mais sa gorge était rouge et chaude, répéta-t-il. Tout en parlant, il prit l’un des « grands » torpilleurs, s’agenouilla, et le regarda de la même manière que la veille il avait examiné les navires alignés… Il manœuvrait ses bateaux d’un air distrait.

Mme K. interpréta : il avait regardé le torpilleur de la même façon que la veille, ce qui semblait indiquer qu’il avait peur que son pénis ne soit pas droit – c’est-à-dire blessé. Sa gorge qui était rouge et brûlante lui rappelait peut-être son pénis qu’il avait peur de blesser lorsqu’il le frottait. Depuis quelque temps, et en particulier la veille, ses désirs sexuels et son espoir de donner des bébés à sa mère s’étaient manifestés plus ouvertement ; à présent, tout cela le terrorisait.

Richard demanda à Mme K. si elle ne risquait pas d’attraper son rhume.

Mme K. interpréta : Richard avait peur de l’infecter et de l’empoisonner, non seulement avec sa grippe mais avec son pénis qu’il croyait vénéneux comme les champignons qu’il avait piétinés quelques jours auparavant.

Richard répéta qu’il aurait aimé que Mme K. vienne le voir dans sa chambre.

Mme K. lui rappela qu’à son retour de Londres il lui avait dit qu’il voulait être le poussin de maman, c’est-à-dire qu’il voulait être cajolé et soigné comme un bébé. La veille, il avait éprouvé le désir d’être un homme et de donner des bébés à sa mère et à Mme K. Ce désir l’avait effrayé, et il était tombé malade parce qu’il voulait redevenir un bébé ; c’est pourquoi il réclamait qu’on s’occupe de lui pendant qu’il était au lit. D’autre part, il ne voulait donc pas faire le travail, mais souhaitait que Mme K., comme sa mère, vienne quand même le voir dans son lit et le soigne (Note I).

Pendant ce temps, Richard s’était remis à jouer. Il fit avancer le Nelson, puis le Rodney –, les deux cuirassés se rencontrèrent et se touchèrent. Puis Richard les plaça derrière le sac de Mme K., prétendant qu’ils se cachaient.

Mme K. lui demanda pourquoi ils se cachaient. Richard ne répondant pas, elle proposa l’interprétation suivante : lorsque son père et sa mère allaient se coucher et avaient des relations sexuelles, ils étaient obligés de se cacher de leurs fils ; et Richard, parce qu’il sentait qu’il allait attaquer ses parents lorsqu’ils étaient ensemble, avait peur que son père ne s’attaque à lui, s’il couchait avec sa mère.

Richard répondit qu’à l’hôtel il dormait dans la même chambre que sa mère et qu’il en était très content108… Il ramena le Nelson vers les autres bateaux ; il devait inspecter et surveiller la flotte. Le Rodney en fit autant ; mais, cette fois-ci, les deux cuirassés restèrent séparés. Tout à coup, le torpilleur que Richard avait examiné de près explosa : c’était le Prinz-Eugen, expliqua l’enfant, que les Anglais attaquaient.

Mme K. interpréta : le Prinz-Eugen représentait Richard se battant tout seul, et son pénis, que son père allait détruire, si jamais celui-ci découvrait que l’enfant désirait avoir des relations sexuelles avec sa mère. Si son père trouvait le pénis de Richard à l’intérieur de celle-ci, il attaquerait Richard avec son pénis. Mais Richard avait surtout peur que son père ne se venge des agressions de son fils. Si, dans son jeu, les parents se cachaient, c’est que son père s’attendait à une agression de Richard.

Richard se levait pour sortir, quand il aperçut deux hommes ; se cachant derrière les rideaux, il les observa et déclara qu’il les espionnait et qu’eux aussi l’espionnaient. Il se rassit à la table et se mit à dessiner (31e dessin). Il se saisit du pastel noir et du violet : « C’est le méchant papa et le méchant Paul », dit-il.

Mme K. interpréta : les deux hommes et les pastels noir et violet représentaient Paul et papa, dangereux et agressifs, qui voulaient attaquer Richard parce que celui-ci dormait seul avec sa mère, et qu’ils soupçonnaient ses désirs sexuels à son égard. Les deux hommes et les pastels figuraient également M. K. et le fils de Mme K., que l’enfant considérait comme des suspects. Richard avait déclaré qu’il espionnait ces hommes, et avait par conséquent l’impression d’être espionné par eux. Lorsqu’il était jaloux de ses parents et curieux de les voir faire l’amour, il s’attendait à ce que son père et Paul le surveillent ou devinent ses pensées ; ce qui le rendait méfiant à leur égard et à l’égard de sa mère. Il soupçonnait ses parents de s’allier contre lui parce qu’il les épiait et désirait les déranger quand ils s’accouplaient. À présent, il avait également l’impression que le « vieux monsieur grincheux » et John l’observaient pendant qu’il était avec Mme K. puisque Richard, lui aussi, était si curieux de connaître quels rapports ils entretenaient avec l’analyste.

Richard, en coloriant les sections rouges et bleues de l’empire, avait fredonné l’hymne britannique, puis avait entonné un autre air. Mme K. lui demanda ce qu’il chantait et il répondit que c’était « Ma chérie » ; il pensait à sa mère. Il montra alors que, dans le dessin, sa mère et lui encerclaient le petit Paul. Papa était très près d’elle, Paul aussi la touchait ; ce dernier traversait même le territoire de Richard. Tout en commentant son dessin, Richard suçait un crayon jaune ; soudain, il se l’enfonça dans la bouche.

Mme K. interpréta : il avait peur d’avoir avalé le pénis dangereux de son père et celui de Paul et d’être, à l’intérieur de son propre corps, espionné, battu et empoisonné par eux. N’avait-il pas dit, en début de séance, qu’il avait le sentiment d’avoir du poison au fond du nez parce que Bessie et la cuisinière voulaient l’empoisonner ? Mais cette angoisse s’était transformée en peur d’être attaqué par ses parents qui l’épiaient et complotaient contre lui – les parents-Hitler, Mme K. et son mari étranger – ou par Paul et son père qui se battaient entre eux ou s’unissaient contre Richard. Une fois avalé, le monstre à la chair délicieuse devenait un ennemi mortel. Il croyait malgré tout à la possibilité d’introduire en lui le bon pénis de son père qui l’aiderait ; il persistait aussi à penser que sa mère était bonne et le protégerait contre les dangers intérieurs et extérieurs. [Idéalisation comme corollaire des sentiments de persécution] D’autre part, il craignait que son mal de gorge ne l’empêche d’être psychanalysé – c’est-à-dire que ses ennemis intérieurs le séparent de Mme K., qui représentait la bonne mère.

Richard enfonça son doigt dans la gorge le plus loin possible et parut très inquiet. Il expliqua qu’il était sûr d’avoir des microbes et qu’il les cherchait.

Mme K. interpréta les microbes (germs) représentaient aussi les Allemands (Germans) – ses ennemis – qui l’empoisonnaient. Elle lui rappela que sa gorge était « rouge et brûlante », ce qui indiquait qu’un combat se livrait à l’intérieur de lui : Richard contre ses ennemis venimeux…

Richard s’était levé et marchait de long en large ; il bouscula un tabouret, lui donna un violent coup de pied et regarda Mme K. d’un air entendu (montrant ainsi qu’il comprenait la signification de ce geste).

Mme K. interpréta : Richard désirait éjecter de lui à coups de pied le dangereux pénis de son père.

Richard dit qu’il sentait sa « morve couler dans son estomac ». Il ajouta qu’il serait très ennuyé de vomir dans la salle de jeu, mais qu’il ne savait pas pourquoi cela l’ennuierait tant.

Mme K. interpréta : il avait besoin de vomir pour éliminer les mauvais parents et toutes les mauvaises choses qu’il contenait. Mais, en même temps, il avait peur de faire mal à Mme K., de la salir avec tout ce poison car, s’il l’empoisonnait, il n’y aurait plus de bonne mère.

Entre-temps, il avait fait le 52e dessin : il représentait le même empire que le 31e dessin, déclara-t-il. Puis il en commença un autre posant le Nelson sur le papier, il traça son contour et coloria.

Mme K. interpréta : il désirait connaître parfaitement le père intérieur et son pénis, car il ne savait pas exactement ce qui se passait à l’intérieur de son propre corps. En calquant le Nelson, il avait également exprimé son désir de posséder le pénis de son père.

Richard demanda la permission d’emporter ce dessin chez lui, puis décida qu’il valait mieux prendre deux feuilles blanches, sur lesquelles il dessinerait.

Mme K. interpréta que les deux feuilles blanches représentaient ses seins, qui le protégeraient contre ses ennemis intérieurs et extérieurs.

Vers la fin de la séance, Richard fredonna ses chansons avec plus de vivacité ; son visage s’anima, ses joues avaient pris des couleurs et ses yeux brillaient. Il déclara qu’il se sentait mieux et qu’il espérait venir le lendemain.

Note de la quarante-quatrième séance

I. J’ai souvent remarqué que les adultes désiraient redevenir enfants afin qu’on s’occupe d’eux : c’est un désir refoulé très tôt. Les déceptions causées par le sein de la mère, la peur des pulsions destructrices dirigées contre elle, la culpabilité et la dépression qui s’ensuivent, renforcent fréquemment le désir normal de grandir, ce qui entraîne souvent une indépendance précoce de l’individu. Lorsque ces désirs refoulés d’être un bébé ou un petit enfant réapparaissent au cours de l’analyse, c’est souvent en liaison étroite avec le besoin impérieux de sentir l’analyste (représentant la mère) toujours à sa disposition. Cela signifie qu’elle devrait également être toujours à la disposition du patient, à l’intérieur de son corps. Un sentiment dépressif de perte est lié a l’indépendance précoce de l’enfant, parce qu’il n’a pas suffisamment profité d’une chose que les adultes estiment irremplaçable.