Quarante-sixième séanceLundi

Richard était très différent de la veille ; il était animé, ou plutôt surexcité ; ses yeux brillaient. Il bavardait sans arrêt ; ses paroles étaient incohérentes et il posait de nombreuses questions sans même en attendre la réponse. Il était bien incapable d’écouter les interprétations de Mme K. et d’y réagir. Bref, il se trouvait dans un état de nervosité maniaque et son agressivité se manifestait plus ouvertement, et souvent directement contre Mme K. Il déclara qu’il avait apporté sa flotte et qu’il allait y avoir une grande bataille ; les Japonais, les Allemands et les Italiens attaqueraient les Anglais. (Il parut soudain fort inquiet.) Richard demanda alors à Mme K. ce qu’elle pensait de la situation politique et, sans attendre sa réponse, continua de parler. Il avait écrit à son ami Jimmy, pour lui exposer des plans de batailles contre Oliver. L’enfant sortit ses bateaux. Les Anglais étaient plus forts que tous les autres réunis ; ils étaient stationnés derrière les rochers (représentés par la montre et le sac de Mme K.). Tout à coup, les Italiens surgirent mais ils ne tardèrent pas à faire demi-tour. Les ennemis attaquaient mais leurs torpilleurs explosaient les uns après les autres ; « Ils sont morts », dit Richard en les mettant hors jeu. Un petit torpilleur anglais fit feu sur un cuirassé allemand tout d’abord, l’enfant prétendit qu’il avait coulé, puis il rectifia le navire allemand s’était rendu et le torpilleur le capturait. Tout en jouant, Richard ne cessait de sauter et de guetter les enfants par la fenêtre. Il tapait contre la vitre pour attirer leur attention et leur faisait des grimaces mais se cachait ensuite très vite, derrière les rideaux. Il agit de la même manière avec un chien qui passait. Il qualifia d’idiote une jeune fille. Mais c’étaient surtout les hommes qui l’intéressaient… Ensuite il observa Mme K., admira la couleur de ses cheveux, les toucha subrepticement et palpa aussi sa robe pour en déterminer la matière. Puis il parla d’une vieille femme « bizarre » qui était passée devant la maison. En jouant avec les bateaux, il imita, comme bien des fois déjà, le bruit des moteurs (teuf, teuf, teuf, teuf…). Il s’arrêta au bout d’un moment disant : « Qu’est-ce que c’est que ça ? J’en ai plein les oreilles ! » Après le naufrage de la flotte ennemie l’enfant annonça qu’il en avait assez de jouer et abandonna ses bateaux. Il sortit les crayons, prit le crayon jaune et le mordit violemment ; puis il se l’enfonça dans les narines et dans l’oreille – gestes qui lui étaient peu habituels. Il se mit alors le doigt dans le nez et émit divers bruits. L’un de ces bruits ressemblait au tourbillon qui dans le « Wizard of Oz112 » emportait Dorothy. Dorothy était très gentille et le tourbillon ne l’avait pas tuée. Richard demanda à Mme K. si elle aimait sa chemise et sa cravate bleu clair ; la réponse ne semblait guère lui importer. Il sortit son mouchoir pour s’essuyer le nez, quoiqu’il n’en eût pas besoin et dit : « Mon mouchoir plein de morve. »

Mme K. interpréta : sa chemise et sa cravate représentaient son corps et son pénis. Richard désirait que Mme K. les admire parce qu’il avait l’impression d’être plein de morve et de poison. Il voulait attaquer ses parents intérieurs avec ces armes toxiques et ceux-ci se vengeraient en lui livrant des assauts venimeux. Mme K. fit remarquer à l’enfant qu’il avait le sentiment d’avoir, en mordant le crayon jaune, agressé et avalé le pénis hostile de son père ; il croyait que les bruits qu’il faisait avaient pénétré en lui ; n’avait-il pas déclaré qu’il entendait le « teuf teuf » des moteurs dans ses oreilles. Il lui semblait que la bataille navale se déroulait à l’intérieur de lui et que la bonne mère et lui étaient blessés comme la gentille Dorothy emportée par le tourbillon. Richard était donc le magicien qui avait orchestré ces combats.

Richard faisait des grimaces, mordait le crayon avec violence et demanda à Mme K. ce qu’elle dirait s’il le cassait d’un coup de dents. Sans attendre sa réponse, il poursuivit son questionnaire : aimait-elle son fils ?… Richard emplit une page de son nom, les caractères étaient illisibles ; il recouvrit le tout de gribouillis.

Mme K. interpréta : le petit torpilleur qui avait combattu l’armée ennemie représentait Richard attaquant sa mère.

(Richard s’était levé et courait dans tous les sens. Il n’écoutait pas Mme K. et continuait à émettre des bruits.)

Mme K. lui dit que la mère-poisson « stupide » qui, dans son dessin de la veille, se trouvait dans la trajectoire de la torpille, était représentée par la fille idiote qui était passée dans la rue ; la veille, ce même poisson figurait Mme K. s’exposant aux assauts de Richard. Depuis peu, Richard exprimait son agressivité beaucoup plus franchement ; aujourd’hui, il avait déclaré avoir écrit à Jimmy ses plans d’attaque contre Oliver. Il espérait être capable de mener une lutte franche et ouverte. Le jour où il avait décidé de se bagarrer contre Oliver, il avait été très content (Trente-troisième séance) ; il avait également avoué qu’il détestait faire semblant d’être ami avec ses ennemis. Mais tout cela ne l’avait pas empêché de manifester sa haine par des attaques secrètes à coups de « grosse commission » – les gribouillis qui cachaient son nom – ; et la bataille navale qui se déroulait à l’intérieur de lui comme l’exprimait le bruit du « teuf teuf » dans ses oreilles. Sa haine était sans cesse éveillée par sa jalousie à l’égard de ses parents (et maintenant à l’égard de Mme K., de son mari et de son fils).

Comme il sentait ses ennemis à l’intérieur de son corps, Richard ne pouvait s’empêcher de croire que la bataille se déroulait non seulement à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur de lui.

Richard renifla et avala sa morve.

Mme K. lui rappela que, deux jours auparavant, il avait dit que sa morve lui coulait dans l’estomac. Il avait l’impression, dit-elle, d’attaquer les parents hostiles qui se trouvaient dans son ventre avec sa morve empoisonnée ; celle-ci symbolisait également son urine et ses fèces venimeuses. Il avait alors l’impression de contenir des morts qu’il ne pourrait pas repousser aussi facilement que ses bateaux. Il avait surtout peur que sa mère intérieure ne soit blessée ou morte ; cette dernière était représentée par la Dorothy du Wizard of Oz, emportée par un tourbillon interne de fèces.

Pendant que Mme K. interprétait, Richard avait commencé à dessiner en calquant le contour des bateaux de la flotte : il fit un cuirassé au-des-sus duquel il écrivit Rodney. Au-dessous, il reproduisit un croiseur et, plus bas, un sous-marin. Le croiseur « fendait l’eau », déclara l’enfant. Il prit une autre feuille et y inscrivit plusieurs fois son nom ; il ne le gribouilla point. Il dessina sur une nouvelle page trois avions allemands de tailles différentes et, au-dessous, un énorme avion anglais et un plus petit. Il barra les deux plus grands appareils allemands et le petit avion anglais et écrivit le résultat de la bataille au bas de la page : « deux avions allemands, un avion anglais abattus »… Ensuite, Richard sortit et piétina des orties déclarant qu’une bonne pluie ferait du bien aux plantes en cette période de sécheresse. Puis il rentra. Il ramassa un bâton qui traînait dans un coin et le lança contre Mme K., sans pourtant la toucher. Contrairement à son habitude, il ne lui présenta aucune excuse, et ne lui demanda pas si elle était fâchée. Il annonça qu’il allait casser ce bâton mais n’en fit rien. Il parla ensuite de briser la vitre et de lancer le morceau de bois par la fenêtre. Il se mit à donner des coups de pied aux tabourets et demanda à Mme K. comment elle était venue en Angleterre. Il avait rencontré de ses amis, poursuivit-il. En fait, il avait vu John et lui avait parlé de son analyse. Il continua son questionnaire sans pourtant escompter de réponse : son petit-fils était-il anglais ?… Tout en battant les tabourets, Richard murmura les noms du fils et du petit-fils de Mme K., mais précisa à voix haute qu’il voulait vaincre et tuer Hitler. Il vit passer plusieurs vieillards et demanda chaque fois à Mme K. si c’était là le vieux monsieur grincheux (le colocataire de Mme K.). Ce dernier était-il méchant avec elle, interrogea-t-il, souhaitant vivement qu’elle lui réponde.

Mme K. interpréta les deux derniers dessins. Dans le premier, Richard attaquait ses parents avec le sous-marin placé sous les bateaux. D’autre part, il avait reproduit la forme exacte des navires, ce qui avait la même signification que son nom écrit proprement et non dissimulé par des gribouillis. (Dans le tout premier dessin de la séance, au contraire, son nom était illisible et recouvert de gribouillis.) Il avait essayé d’engager une lutte ouverte mais celle-ci dégénérait en un combat caché et sournois.

Richard fit alors un dessin d’empire (34e dessin) et fit remarquer que son père et son frère étaient très petits.

Mme K. interpréta : dans ce dessin, Richard et sa mère étaient les parents, Paul et papa, leurs enfants. En inversant les rôles des membres de la famille, Richard évitait de détruire ses parents par jalousie ; d’autre part, en prenant la place de son père, il entrait en possession du bon pénis apte à la procréation – la pluie nécessaire à la croissance des plantes.

Richard examina le dessin d’avion mais n’en fit aucun commentaire.

Mme K. interpréta : Richard se méfiait de la mère hostile alliée au méchant père – ainsi que de Mme K. alliée à des étrangers : son fils, son mari, et son petit-fils. C’est ce dernier qu’il avait battu lorsqu’il avait déclaré vouloir tuer Hitler. Richard s’était efforcé de préserver la qualité de bonne mère de Mme K. en admirant ses cheveux et sa robe. Cependant, il avait exprimé son aversion envers la vieille femme qui passait dans la rue ; « vieille » signifiait « près de la mort » ; Richard avait eu très peur que Mme K. ne mourût à Londres, et que sa mère ne fût tuée à l’intérieur de son corps lorsqu’il était malade.

Richard se remit à donner des coups de pied aux tabourets… Il prit alors le tabouret recouvert de peluche, caressa l’étoffe moelleuse, s’y frotta la joue et demanda à Mme K. de la toucher.

Mme K. interpréta : il était jaloux de son père, le détestait et, par conséquent, attaquait son pénis et voulait le détruire ; son père devenait donc un ennemi. Néanmoins, il aimait son père et la pluie qui faisait croître les plantes représentait la bonne urine de ce dernier qui faisait des bébés à sa mère et avait donné la vie à Richard. Il se sentait malheureux lorsque sa mère abandonnait son père ; il voulait qu’elle l’aime ; cela se traduisait par son désir de voir Mme K. caresser la peluche du tabouret, car ce tabouret représentait le pénis de son père (voir Quarante-cinquième séance).

Richard dit alors113 que, dans le dessin de la bataille aérienne, les deux avions allemands abattus étaient papa et Paul ; le petit avion allemand qui avait survécu, représentant lui-même, le grand avion anglais, sa mère, et le petit, encore lui.

Mme K. interpréta : Richard avait peur de sa propre mort ; il craignait qu’en représailles de la mort de son père et de son frère, son pénis ne soit anéanti. D’autre part, la mauvaise partie de lui-même, le petit avion allemand (le sous-marin allemand dans le matériel antérieur : Douzième séance), restait en vie.

Richard sortit en fermant la porte derrière lui il se trouva enfermé dehors. Il cria à Mme K. de le faire rentrer quand elle lui eut ouvert il parut soulagé et dit : « En tous cas, j’avais ma flotte avec moi. »

Mme K. interpréta : la flotte figurait les bonnes personnes qu’il contenait, la bonne famille. Si Richard s’était enfermé dehors, c’était qu’il sentait inconsciemment qu’il devrait ou allait être mis à la porte de chez lui à cause de ses désirs de meurtre.

Richard s’était calmé et, vers la fin de la séance, surtout après que Mme K. eut interprété son dernier dessin, il devint triste et silencieux. Un autre vieillard passa dans la rue et l’enfant redemanda à Mme K. si c’était le vieux monsieur grincheux et si son colocataire était vraiment méchant avec elle. Mme K. lui répondit que non et Richard en fut rassuré. Peu avant de partir, il dit à Mme K. qu’il n’avait absolument pas voulu écouter ses explications.

Mme K., qui se rendait au village, quitta l’enfant au coin de la rue.

Celui-ci ne parut pas effrayé d’avoir à continuer seul. Au cours de la séance, son angoisse concernant les ennemis extérieurs avait pourtant été très violente ; toutefois, il doutait moins de sa capacité de combattre ses adversaires (Note I).

Note de la quarante-sixième séance

I. Cette séance contraste avec la précédente, ce qui montre bien l’instabilité des sentiments exprimés la veille : amour pour les parents ; capacité de combattre ouvertement l’agresseur. Il est vrai que ces sentiments s’accompagnaient de nombreuses défenses maniaques. Au cours de la présente séance, l’enfant avait également essayé d’extérioriser les dangers intérieurs et son hostilité mais il n’y arrivait pas. Il lançait sans cesse des attaques secrètes et ses angoisses concernant l’intérieur réapparaissaient. Il faut cependant tenir compte du fait que l’augmentation de ses angoisses était liée à la peur que je le quitte et que je m’expose à des dangers.


112 7be Wonderful Wizard of Oz : conte de fée américain de l. Baum (1900) = Le Magicien d’Oz (N.d.T.).

113 Je voudrais attirer l’attention là-dessus : Richard qui n’avait pu faire des associations à propos de son dessin d’avion en fut capable après que j’eus interprété le conflit qui opposait ses sentiments d’amour et de haine à l’égard du père et de la mère – conflit que l’on pourrait formuler en ces termes : d’une part Richard désirait remplacer son père auprès de sa mère, et souhaitait donc que sa mère repousse celui-ci, d’autre part il avait également le désir opposé de voir sa mère aimer son père.