Quarante-neuvième séanceJeudi

Richard arriva de nouveau avec quelques minutes de retard mais ne fit aucun commentaire. Il annonça qu’il avait un rhume affreux – il avait rechuté. (Le seul symptôme visible était une légère toux.) Il se plaignit également d’une crampe à la jambe. Puis il alla boire au robinet. Il revint et décrivit à Mme K. la séance de cinéma de la veille ; le film était fort triste et l’avait fait pleurer. L’action se situait en Allemagne. Un vieux professeur très gentil – « un pauvre être fragile » – mourait dans un camp de concentration. Sa femme n’était que rarement autorisée à le voir. Pendant son récit, Richard sortit les bateaux et commença à les faire manœuvrer.

Mme K. demanda à l’enfant si son père ne devait pas venir à « X ». (Il avait mentionné la date de son arrivée quelques jours auparavant.) Le lendemain, répondit Richard.

Mme K. trouvait qu’il y avait un rapport entre sa tristesse à cause de la mort du pauvre professeur solitaire et, le matériel de la veille.

En effet, il avait dit à M. Smith : « Allez-vous-en au travail ! » ; d’autre part dans les descriptions que Richard avait faites de son dessin, M. K. était censé pleurer parce que Mme K. l’avait renvoyé. Tout cela exprimait le mécontentement éprouvé par Richard à cause de l’arrivée de son père et son désir de renvoyer ce dernier à son travail et à sa solitude. Richard voulait surtout l’écarter par jalousie car son père allait certainement dormir dans la chambre de sa mère.

Richard admit l’interprétation mais ajouta que son père et sa mère ne coucheraient pas dans le même lit ; les lits de la chambre ne se trouvaient pas côte à côte. Tout en parlant, Richard éloigna le Rodney. Le Nelson le suivit et les deux navires se touchèrent par l’arrière.

Mme K. interpréta : Richard désirait que ses parents n’aient pas de relations sexuelles. Cependant il pensait qu’ils en auraient, comme le montrait le contact établi entre le Nelson et le Rodney. Voilà pourquoi il souhaitait le départ de son père. Il avait pourtant de la peine pour son père resté seul et abandonné, représenté par M. K. en train de sangloter. Aussi finissait-il par réunir M. et Mme K. Mettre le Nelson et le Rodney l’un près de l’autre, c’était autoriser les parents à avoir des rapports sexuels. Richard avait déjà montré plusieurs fois qu’il avait l’impression d’avoir avalé le père, notamment lorsqu’il avait mordu le crayon jaune, lorsqu’il avait désiré manger la chair délicieuse du monstre et lorsqu’il avait entendu à l’intérieur de ses oreilles le « teuf teuf » du bateau (représentant son père ; Quarante-sixième séance). Dès que Richard se mettait à détester son père, l’intérieur de son corps se transformait en prison, en camp de concentration où il pouvait torturer, blesser son père, et le séparer de sa femme. Il avait le sentiment de le combattre avec sa morve, sa « petite » et sa « grosse commission », et de le tuer. Il avait peur de perdre du même coup le bon père qu’il aimait. Richard avait pleuré à cause du professeur du film, mais ce qui l’attristait surtout, c’était le sort du pénis blessé et mourant à l’intérieur de lui-même ainsi que le destin du père extérieur abandonné par Mme K. et sa mère. En réalité, il savait très bien que M. K. était mort et cela lui faisait de la peine. Il s’inquiétait aussi de la solitude dans laquelle sa mère se trouverait si jamais son père disparaissait.

Richard fit manœuvrer ses bateaux ; il annonça que l’un d’eux avait un nouveau nom, Cossack.

Mme K. fit remarquer à l’enfant qu’il n’avait pas parlé de la guerre en Russie parce que ce front-là l’inquiétait. Peut-être le Cossack était-il Richard essayant d’aider la Russie assaillie, représentant sa mère.

Richard fit évoluer le Cossack tout seul, très loin du reste de la flotte. Il évoqua le Glow-Worm qui s’était vaillamment battu mais avait été coupé en deux. Il en était désolé, dit-il. Le Cossack fit le tour de la table et entra dans un fjord norvégien figuré par le sac de Mme K. et l’enveloppe contenant les dessins – c’était le fjord où avait stationné le Altmarck. Des navires allemands pénétrèrent également dans le fjord ; des bateaux britanniques se joignirent au Cossack et des batailles éclatèrent. Les Anglais furent les vainqueurs. À l’extérieur du fjord, le Nelson retrouva le Cossack et de nouveaux combats se déroulèrent. Le Rodney était devenu le Bismarck et se trouvait attaqué dans le fjord et à l’extérieur par le Cossack et le Nelson, son allié. Cependant, le Bismarck, bien que courant de grands dangers, ne fut pas coulé. Quelquefois le Cossack recevait de l’aide d’un bateau aussi grand ou plus grand que lui. Pendant qu’il jouait, Richard déclara qu’il se réjouissait de l’arrivée de son père (il n’avait pourtant pas rejeté l’interprétation de Mme K. disant qu’il désirait éloigner son père) parce qu’ils iraient à la pêche.

Mme K. interpréta : le jeu reflétait le conflit de Richard. Elle lui rappela les paroles qu’il avait prononcées en début de séance. S’il détestait son père et voulait garder sa mère pour lui seul, une catastrophe s’ensuivrait : le bon père serait abandonné ou alors l’un et l’autre des parents deviendraient ses ennemis et le couperaient en deux – le Glow-Worm représentant Richard. Pour éviter le désastre, il lui fallait s’en aller, ce qui expliquait pourquoi il avait éloigné le Cossack lorsque le Nelson et le Rodney s’étaient touchés. Mais par la suite, Richard (le Cossack) s’alliait avec son père (le Nelson) pour attaquer la mère ; celle-ci s’était transformée en ennemie (le Bismarck) car Richard croyait que s’il l’agressait, elle lui deviendrait hostile. Cependant, Richard avait de la peine pour sa mère et ne l’avait pas fait sombrer, sinon, il se serait senti trop coupable. La partie de pêche avec son père symbolisait son alliance avec lui. Ayant l’impression que cette alliance échouait, Richard se tournait alors vers Paul – le cuirassé un peu plus grand qui se joignait au Cossack. Ensemble, ils pourraient attaquer la mère ou les parents.

Richard s’était mis à dessiner… Il évoqua de nouveau ce qu’il avait vu la veille ; il avait été plusieurs fois question de l’Autriche. Puis l’enfant cita une femme de leur connaissance dont le mari était allemand, mais il ne fit aucun commentaire désobligeant à son sujet. Il demanda à Mme K. si elle était fâchée parce qu’il détestait les Allemands ; elle les aimait sans doute. Tout en parlant, Richard s’appliqua à dessiner des rails de chemin de fer semblables à ceux du 38e dessin. Il annonça qu’aucun train ne partirait avant que les traverses soient installées.

Mme K. interpréta : Richard souhaitait que ses parents dorment117 pendant la nuit, ainsi, il ne ferait de mal à personne et il n’y aurait pas de catastrophe. Il venait de montrer, à travers son jeu, combien il se sentait coupable à l’égard de ses parents. Mme K. lui rappela alors le rêve qu’il avait raconté le jour précédent où il était un prisonnier qu’on allait juger.

Richard fut très sensible à ces interprétations et déclara que, dans son rêve, on l’accusait d’avoir cassé une vitre. C’était par hasard qu’il avait découvert comment réparer les bâtiments, en posant son gros pied dessus. Il était devenu un géant.

Mme K. rappela à l’enfant qu’il y avait quelques jours, une fenêtre de la salle de jeu était cassée.

Richard répliqua que ce n’était pas lui qui l’avait brisée mais l’une des guides. (Malgré tout Richard avait paru troublé en s’apercevant que la vitre était cassée.)

Richard commenta son dessin et dit : « Nous voyageons tous ensemble. » Il y avait M. et Mme K., papa, maman, lui, les oiseaux et Bobby. La voisine qui avait les poussins était également de la partie.

Mme K. expliqua que cette voisine, qui, comme Mme K., était déjà d’un certain âge, représentait sa grand-maman. Richard aimait beaucoup cette dernière et pensait qu’elle était redevenue vivante grâce à Mme K.

Richard poursuivit : ils venaient d’une ville dans laquelle ils avaient séjourné et se rendaient à Londres ; là, ils vivraient tous ensemble. Plus tard, ils regagneraient « Z ».

Mme K. interpréta : Richard souhaitait que le traitement se prolonge et voulait donc suivre Mme K. à Londres, mais accompagné de toute sa famille.

Richard acquiesça et ajouta que Mme K. n’était jamais allée dans sa ville natale ; il aimerait bien qu’elle la visite.

Mme K. interpréta : Richard désirait réunir et restaurer sa famille après lui avoir fait, croyait-il, tant de mal. Ses méfaits et son désir de faire réparation s’appliquaient aussi à Mme K. qu’il pensait contenir à l’intérieur de lui.

Pendant la séance, Richard s’était senti beaucoup moins persécuté. Il n’avait guère prêté attention aux passants. D’autre part, ses peurs hypocondriaques s’étaient accrues. Sa gorge l’inquiétait ; il toussait peu mais avait tenté de se l’éclaircir à plusieurs reprises. En dehors de ces symptômes, l’enfant ne s’était montré ni excessivement inquiet, ni euphorique ; il avait été très coopératif.


117 Le mot sleeper (traverse) est construit sur la même racine que le verbe to sleep (dormir) (N.d.T.).