Cinquante et unième séance – Samedi

Richard attendait Mme K. au coin de la rue. La première chose qu’il lui dit fut qu’il s’était foulé la cheville en descendant prendre le petit déjeuner. Une fois dans la salle de jeu, il annonça qu’il irait à la pêche avec son père. Il espérait bien attraper une truite, il n’avait pas de permis pour la pêche au saumon. Son père avait apporté sa canne à pêche et celle de Richard. L’enfant raconta à Mme K. qu’il avait acheté un gros bloc de papier pour dessiner chez lui ; il était deux fois plus gros que celui de Mme K. et il ne l’avait pas payé cher. Il se demandait si l’on n’avait pas volé Mme K. sur le prix du sien. Il avait dessiné chez lui des lignes de chemin de fer, et était impatient de continuer. Cependant, il décida de calculer d’abord combien de pays possédait chacun dans ses dessins d’empire. Il mit à l’écart deux des premiers dessins, disant qu’ils ne représentaient pas uniquement la famille parce qu’il y avait d’autres couleurs. Chaque fois qu’il découvrait que sa mère était bien pourvue, il était très content ; il se sentait coupable car la plupart du temps, c’était lui qui possédait le plus grand nombre de pays. Il s’arrêta après s’être livré à ces calculs sur quelques dessins. Il déclara qu’il avait fait beaucoup de dessins et qu’il avait utilisé presque tout le bloc de papier. Puis il commença le 39e dessin. Pendant qu’il dessinait, il raconta à Mme K. en souriant que la nuit dernière, il s’était passé quelque chose dans la chambre de ses parents : une souris avait mangé deux biscuits mais sa mère n’avait pas osé se lever pour la chasser et Richard pensait que son père, lui aussi, avait eu peur. La souris avait également escaladé la canne a pêche de son père. Richard relatait l’incident d’un air amusé et supérieur ; s’il avait été là, dit-il, il aurait chassé la souris avec la pantoufle de son père. L’enfant dramatisait le récit en mimant ses parents et lui-même.

Il ajouta qu’il était Larry l’agneau (personnage célèbre d’une émission enfantine de la radio)… Richard dessina la gare, « Lundi », puis la ligne de chemin de fer menant de « Lundi » à la gare « Valeing ». Il précisa aussitôt que « Lundi » le faisait penser à fou (lunatic) ; un détraqué errait dans les rues de « X » sans jamais travailler. Il avait les cheveux roux mais était presque chauve. Richard dessina alors des lignes de chemin de fer menant à « Roseman » et ailleurs ; la ligne « Lundi » – « Valeing » ne comportait pas de voie de déchargement. Un train sortait en mugissant de « Lundi » en direction de « Valeing » ; Mme K. s’y trouvait ; elle partait à la pêche à la baleine (whale). Richard se joignit à Mme K. parce qu’il voulait lui aussi pêcher des baleines.

Mme K. interpréta : le fou représentait son père durant les relations sexuelles avec sa mère, qui, supposait Richard, avaient eu lieu la nuit dernière. Tout comme le détraqué, son père était chauve et ne travaillait pas en ce moment. La souris symbolisait le pénis du père dévorant les seins de la mère (les deux biscuits). Richard désirait que sa mère fût attaquée parce qu’il était furieux d’avoir été exclu de la chambre de celle-ci ; aussi la souris représentait-elle Richard et son pénis assaillant le pénis du père – la canne à pêche. Il triomphait de ses parents et de Mme K. parce qu’il avait l’impression de pouvoir les tromper : il feignait d’être doux comme un agneau alors qu’en réalité, il souhaitait que Mme K., comme sa mère, se fasse agresser parce qu’elle allait le quitter pour s’occuper d’autres personnes, à Londres. Mme K. représentait donc sa mère lorsqu’elle se consacrait au père ou à Paul. Il en voulait à Mme K. de le priver de l’analyse. Elle se trouvait à « Lundi » – Londres – et se faisait maltraiter par le méchant père-Hitler fou. Richard avait précisé qu’il n’y avait pas de voie de garage sur la ligne « Lundi » – « Valeing », ce qui signifiait qu’il n’y avait pas de place pour les organes génitaux de quelqu’un d’autre, donc pas de place pour ceux de Richard. Tout l’intérieur du corps de sa mère était réservé au mauvais père. Le train mugissant représentait sa maman et Mme K. qui, terrorisées, tentaient d’échapper au père-Hitler fou. D’autre part, Richard, qui voulait protéger à la fois Mme K. et sa mère, partait par le même train que Mme K. pour l’aider à capturer la méchante baleine – le pénis-Hitler. Il pensait qu’il devrait s’interposer entre sa mère et le père-fou afin de la protéger ; cependant, il avait aussi peur de le faire et préférait feindre d’être un agneau. En tout cas, il n’y avait pas de place pour lui (pas de voie de garage). Mme K. rappela à l’enfant ses sentiments à l’égard du vagabond qui enlevait et blessait sa mère. Il se sentait à la fois triomphant et coupable parce que, la nuit dernière, il avait souhaité que son père blesse sa mère au cours de l’acte sexuel, mais sentait qu’il aurait dû voler au secours de sa mère (Note I)…

Richard garnit les rails de traverses répétant que, pour plus de sécurité, aucun train ne partirait avant que les traverses soient faites.

Mme K. interpréta : Richard avait l’impression que, parce qu’il désirait les attaquer, ses parents étaient en danger. Ils n’étaient en sécurité que lorsqu’il dormait – lorsqu’il était la traverse119. D’autre part, il était plus sûr pour lui de les attaquer pendant leur sommeil – la souris représentant Richard ; lorsqu’ils étaient éveillés, il valait mieux faire semblant d’être un agneau.

Richard annonça qu’il se réjouissait à l’idée du combat.

Mme K. lui demanda de quel combat il voulait parler.

Il répondit que, par combat, il entendait la partie de pêche ; en effet, si les poissons étaient des baleines, il lui faudrait les combattre ; il les attraperait avec un hameçon qui se planterait dans leurs gorges ; elles se cogneraient le nez contre les pierres, mourraient et seraient mangées.

Mme K. interpréta : Richard désirait sucer et manger le pénis séduisant de son père (« Roseman », la truite, le saumon). Cependant, il détestait le pénis et le combattait comme une baleine, et craignait, par conséquent, qu’il ne se transforme en baleine une fois dans son ventre, et ne devienne un ennemi aussi méchant que la pieuvre. Mme K. fit observer à l’enfant qu’il était de nouveau en train de mordre son crayon jaune.

Richard montra à Mme K. que la ligne qui partait de « Roseman » menait à York, nom ressemblant à porc ; sur cette ligne il y avait un embranchement pour Halmsville qui signifiait jambon (ham).

Mme K. interpréta : les bonnes choses étaient rassemblées d’un même côté du dessin. Ceci signifiait que, dans une partie de son esprit, le père et son pénis étaient bons et que dans une autre, ils étaient dangereux pour la mère et risquaient de la détruire. Il avait l’impression de contenir à la fois le bon pénis et les parents en lutte.

Richard s’était remis à sucer le crayon jaune. Il voulait poser une question à Mme K., annonça-t-il, à laquelle il aimerait, pour une fois, qu’elle répondît : était-il de règle parmi les psychanalystes de ne jamais se mettre en colère ni s’énerver contre le patient ? Une telle attitude nuisait-elle au travail ? L’enfant scrutait Mme K. du regard.

Mme K. interpréta : elle représentait sa mère et il s’attendait à ce qu’elle soit hostile à son désir de lui dérober le pénis du père et de le manger. Cependant, Richard espérait que Mme K. ne ressemblât pas vraiment à sa mère ; elle ne se fâchait pas et il pouvait lui parler franchement parce que c’était son métier de découvrir ses pensées et de l’aider. Néanmoins, Richard avait soudain eu peur que Mme K., comme sa mère, ne se mît quand même en colère parce qu’il avait privé les deux femmes du pénis – « Roseman » et les avait abandonnées au pénis-fou.

Richard reprit ses dessins. Il désigna un des dessins d’empire (11e dessin) dont toutes les sections étaient minuscules. Ce dessin ne comptait pas, dit Richard, parce que c’était un enfant.

Mme K. interpréta : dans ce dessin, ils étaient tous des enfants égaux les uns aux autres ; aucun malheur ne pouvait donc advenir. Cependant, Richard doutait que les enfants fussent réellement inoffensifs.

Richard examina le 21e dessin avec intérêt. « Regardez, ici, elle appelle au secours », dit-il, et, désignant l’étoile de mer, il ajouta : « je vais aller l’aider (Note II). C’est vous qui l’avez coloriée, vous en souvenez-vous ? » (Ce jour-là, Richard avait demandé à Mme K. de colorier à sa place et elle s’était exécutée en suivant ses directives.)

Mme K. interpréta : ce dessin figurait sa mère et Mme K. appelant au secours pour qu’on les délivre du père noir et fou. Richard avait l’impression de leur venir en aide et il était très content de découvrir cela pendant cette séance, alors qu’il avait précisément très peur d’avoir laissé sa mère entre les mains du père dangereux. Richard avait répété à plusieurs reprises que Mme K. et son travail l’aidaient, ce qui signifiait que Mme K. représentait également la bonne mère protectrice. Par conséquent, il se sentait d’autant plus coupable de l’avoir abandonnée aux assauts du mauvais père fou.

Richard regarda avec attention le dessin figurant des avions qu’il avait fait lors de la Quarante-sixième séance. Dans ce dessin, expliqua-t-il, sa mère – l’avion que par la suite, il avait qualifié de géant – survivait à la bataille ainsi que Bobby. Mais l’enfant rectifia : « Non, c’est moi »… Il fit alors remarquer que les deux avions allemands représentaient son père et la cuisinière.

Mme K. interpréta : il avait soupçonné la cuisinière d’avoir voulu l’empoisonner (Vingt-septième séance), par conséquent, son père et la cuisinière qui avaient été abattus, représentaient le mauvais père et la mère empoisonneuse, tandis que la bonne mère et lui-même ne périssaient point.

Richard se remit à dessiner des trains. À présent, c’étaient les voies ferrées qui figuraient les trains. Ces derniers circulaient dans toutes les directions mais aucun d’entre eux ne quitta « Lundi », pour « Valeing ».

Mme K. expliqua que ce dernier fait exprimait peut-être la peur qu’avait Richard des relations sexuelles dangereuses et folles et son désir d’y mettre fin. N’avait-il pas montré sa volonté d’aider Mme K. en l’accompagnant à « Valeing », pêcher la baleine ?

Richard se reporta au 39e dessin et dessina une nouvelle voie ; un train quitta « Lundi » pour « Roseman » en sifflant « fièrement ».

Mme K. fit observer à l’enfant que sa mère et elle-même étaient en colère et souhaitaient reprendre à Richard, « Roseman », le bon père.

Richard était triste lorsque sa mère n’avait pas suffisamment de pays dans l’empire, poursuivit Mme K., ce qui exprimait son désir de rendre à sa mère les bébés. En effet, il avait l’impression de lui avoir dérobé ses bébés ainsi que le pénis « Roseman » capable de lui donner des bébés. Le nouveau bloc de papier que Richard avait acheté et qu’il avait comparé à celui, plus petit, de Mme K., pensant avoir fait une meilleure affaire qu’elle, signifiait qu’il avait ravi à Mme K. le bon pénis et les bébés.

Richard leva sa feuille et la tourna de façon à ce que « Lundi » et « Valeing » se trouvent en haut. Il déclara que c’était un serpent, ce qui expliquait le sifflement des trains.

Mme K. remit la feuille dans le bon sens et demanda à l’enfant s’il ne trouvait pas que ce dessin ressemblait à une pieuvre.

Richard répondit d’un ton solennel que Mme K. avait raison et qu’elle était très intelligente pour avoir découvert cela (Note III).

À la fin de la séance, Richard annonça que ce jour était l’anniversaire d’un bâtisseur d’empire. Il avait pour prénom Cecil et Mme K. pourrait peut-être lui dire qui c’était.

Mme K. lui répliqua qu’il s’agissait de Cecil Rhodes.

Cette réponse réjouit Richard mais il dit sans trop de conviction qu’on avait donné le nom de cet homme à une île italienne.

Mme K. interpréta : Richard désirait savoir si Mme K. et maman étaient fidèles au bon père qui avait édifié et unifié la famille. Richard souhaitait lui rester fidèle mais il doutait de la loyauté des deux femmes, ce qu’exprimait sa référence à l’île italienne, c’est-à-dire à un lieu hostile. Ses craintes et sa méfiance à l’égard de Mme K. l’étrangère – l’île italienne – s’appliquaient également à sa mère. Il avait peur soit que sa mère ne devienne une ennemie, soit qu’en l’aimant trop, elle ne se montre déloyale et hostile envers le père.

Notes de la cinquante et unième séance

I. C’est le même sentiment de culpabilité qui s’était manifesté lors de la première séance (et très souvent depuis), lorsque Richard avait parlé de sa peur qu’un vagabond n’enlève sa mère. Ce sentiment découlait de l’impression d’avoir, par ses désirs sadiques, exposé sa mère au danger des relations sexuelles avec le mauvais père. J’ai souvent observé au cours d’analyses d’enfants ou d’adultes, que les sentiments de culpabilité qui apparaissaient dans cette situation fantasmatique précise étaient à la base des reproches que le patient s’adressait plus tard à lui-même dans d’autres situations, lorsqu’il s’accusait d’avoir négligé sa mère, de ne pas l’avoir protégée, ou de lui avoir fait du mal. Voilà qui illustre l’importance des sentiments de culpabilité qui proviennent des tout premiers fantasmes sadiques infantiles. L’analyse doit donc s’efforcer de remonter jusqu’aux couches les plus anciennes de la culpabilité, s’il veut réduire celle-ci de façon radicale.

II. On voit ici Richard s’intéresser vivement au matériel antérieur et le commenter avec plus de conviction et de clairvoyance. C’est là, à mon avis, le résultat d’un progrès de la perlaboration. J’ai remarqué qu’à certaines étapes de l’analyse, le patient se reportait au matériel antérieur dont l’interprétation n’avait été admise que partiellement et établissait un lien entre ce matériel et le matériel présent. Cela témoigne d’un approfondissement de la prise de conscience, de la compréhension et d’un progrès de l’intégration.

III. Le matériel fourni lors des dernières séances et de celle d’aujourd’hui illustre des mécanismes fondamentaux, vus sous un certain angle. D’après ma théorie (cf. Quelques conclusions théoriques au sujet de la vie émotionnelle des bébés in Développements de la psychanalyse), c’est grâce au clivage entre l’amour et la haine et par conséquent entre le bon et le mauvais objet – et d’une certaine manière entre l’objet idéalisé et l’objet dangereux – que le nourrisson parvient à atteindre un équilibre relatif. Dans mon ouvrage Envie et Gratitude, j’ai insisté tout particulièrement sur les premiers mécanismes de clivage. Si le clivage entre l’amour et la haine, entre les bons et les mauvais objets réussit (c’est-à-dire s’il est assez faible pour ne pas inhiber l’intégration mais assez fort pour neutraliser les angoisses de l’enfant), le terrain est alors propice au développement de la capacité de distinguer le bon du mauvais. Cela permet à l’enfant de faire, pendant la position dépressive, une synthèse plus ou moins importante des différents aspects de l’objet. La capacité de réaliser un premier clivage satisfaisant dépend, à mon avis, en grande partie du caractère modéré de l’angoisse persécutive initiale de l’enfant (qui dépend à son tour de facteurs internes et externes).

Revenons à notre exemple d’aujourd’hui. Lors de la Cinquantième séance, j’avais montré à Richard combien étaient mêlés dans son esprit la rose, le pénis paternel séduisant (représentant sans doute aussi le sein) et le père-baleine, le pénis persécuteur. Dans la Quarante-huitième séance, il avait commenté le 38e dessin disant que « Valeing » était « dans la même région », ce qui signifiait que la baleine avait envahi l’intérieur de son corps. De l’autre côté du dessin se trouvaient les objets détestés et effrayants – Lundi, Valeing – et le train qui allait de l’un à l’autre représentait les relations sexuelles dangereuses entre les parents. Une seule ligne reliait les deux côtés du dessin.

Le fait que les bons et les mauvais objets se trouvent séparés, qu’il n’y ait entre eux qu’un seul lien indique que Richard avait atteint ici un stade auquel il n’avait pu parvenir lors de la petite enfance. Je tiens à signaler l’importance du mécanisme d’extériorisation, mécanisme qui apparaît clairement dans le matériel des dernières séances. Richard se montre capable d’affronter ses émotions et ses angoisses concernant les mauvais objets internes et de les exprimer plus franchement ; d’autre part, il les applique à des personnes qu’il croit vraiment mauvaises (Oliver et Hitler). Ce sont des tentatives visant à mieux faire face aux angoisses persécutives.

Dans ma note de la Quarante-cinquième séance, j’ai souligné qu’il s’était produit chez Richard une amélioration de la synthèse des objets qui se traduisait par une diminution de la violence de l’identification projective. Dans le 29e dessin les objets internes et externes de l’enfant ne pénètrent pas les uns dans les autres mais sont en harmonie. La réduction de l’identification projective suppose une diminution de la violence des mécanismes de défense schizoïdes et paranoïdes ainsi qu’un accroissement de l’aptitude à translaborer la position dépressive. Cet accroissement, lié au progrès de l’intégration du moi et de la synthèse des objets semble être la conséquence dune amélioration des mécanismes de clivage de la petite enfance, amélioration que l’on constate dans la présente séance. Cependant Richard n’avait pas encore atteint complètement ce stade car, après m’avoir montré que le mauvais côté du dessin (Lundi, Valeing) ressemblait à un serpent – le mauvais pénis-serpent du père – il admit que, comme je lui suggérai, l’ensemble du dessin ressemblait à une pieuvre. Sa tentative de séparer complètement la bonne mère de la mauvaise, le bon père du mauvais et les parents l’un de l’autre avait donc échoué. La pieuvre, c’est-à-dire le mauvais père, s’était mêlée au bon père de l’autre côté du dessin et dominait tout.

Comme dans la plupart de mes notes, mes commentaires à propos de l’évolution de Richard et des facteurs de cette évolution indiquent des étapes qui ne sont intéressantes que d’un point de vue technique et théorique, bien qu’un grand nombre de modifications ne fussent durables. Je me propose de montrer les fluctuations causées par le travail analytique sans vouloir prétendre que les changements qu’il apporte demeurent. Cette instabilité est due, comme je l’ai expliqué dans ma préface, à la brièveté de l’analyse. Nous savons que la condition pour obtenir des résultats durables est la répétition et la perlaboration complète (Freud).


119 Voir (N.d.T.), p. 228.