Cinquante-deuxième séance – Dimanche

Richard était venu à la rencontre de Mme K. et l’attendait tout près de chez elle. Il s’empressa de lui donner un morceau de saumon péché par son père. L’enfant déclara qu’il avait « tenu » à en apporter un beau morceau à Mme K. et il semblait heureux de le lui offrir. Il raconta à Mme K. qu’il n’avait rien péché mais que son père avait attrapé plusieurs poissons et un gros saumon. Lui n’avait capturé qu’un seul poisson dans sa vie. (Il ne semblait pas déçu mais fier de l’habileté de son père à laquelle il s’identifiait.) Il se mit aussitôt à dessiner et ce faisant, parla de la guerre : les raids de la R.A.F. étaient une bonne chose et les Russes se défendaient bien. Il s’approcha de la carte géographique et chercha les deux villes russes mentionnées par les communiqués. Il annonça qu’il allait dessiner des lignes de chemin de fer, mais sans traverses, cette fois. Il commença par figurer les voies ferrées par un ou deux traits, mais lorsque les trains circulèrent, il en rajouta et le crayon représentait le train. Le train quitta la gare « Tima » à toute allure ; sur certaines sections du trajet, il demeurait silencieux et sur d’autres émettait des bruits stridents.

Mme K. lui demanda les raisons de cette alternance.

Richard expliqua qu’on poursuivait le train et qu’il devait se taire aux endroits où les ennemis risquaient de l’entendre. « Tima » lui rappelait le nom d’une ville prise par les Alliés, ainsi que Tim, un petit garçon qu’il aimait bien mais qui, dès qu’il s’énervait, devenait insupportable ; c’était une « vraie terreur » mais il était gentil. Tout en parlant des ennemis poursuivant le train, Richard fit des points sur la feuille indiquant « Il est ici maintenant, et maintenant ici. »

Mme K. lui demanda s’il y avait un seul poursuivant.

Richard répondit qu’il y en avait un bon nombre.

Mme K. interpréta : Tim, la gentille « terreur », représentait (comme Bobby), le bon côté de Richard. Il symbolisait également, tout comme le train, le pénis de Richard pénétrant dans les organes génitaux et le corps de Mme K. et de sa mère. Voilà pourquoi son père et le pénis de celui-ci le poursuivaient.

Richard dit que son père était un magicien et qu’il avait le pouvoir de se multiplier.

Mme K. interpréta : Richard pensait peut-être que son père laissait son pénis à l’intérieur de sa mère chaque fois qu’ils avaient des relations sexuelles ; celle-ci était donc pleine de pénis qui devenaient les ennemis du pénis de Richard. Mme K. rappela alors à l’enfant qu’il avait déjà, par ses jeux et ses dessins, montré les luttes qui se déroulaient à l’intérieur de sa mère et de Mme K. entre le pénis de son père, celui de Paul et le sien. Le train observait la même attitude que Richard lorsqu’il avait peur des enfants : tantôt provocateur, tantôt silencieux pour ne pas attirer l’attention ; Richard feignait d’être un enfant sage et innocent, hier Larry l’agneau, aujourd’hui la « vraie terreur » pourtant gentille. Dans la séance précédente, les traverses signifiaient que Richard était en sécurité pendant le sommeil de ses parents et qu’il n’arrivait rien de fâcheux à ceux-ci lorsqu’il dormait. Aujourd’hui, il n’avait pas dessiné de traverses parce qu’il estimait que pendant la nuit, personne n’était en sécurité.

Pendant ce temps, Richard avait fait avancer le train de plus en plus vite et répété qu’on le poursuivait. Il fit des ronds indiquant les endroits où passait le train et dit d’un ton tragique : « Il est ici maintenant, maintenant ici, vite, vite » ; sa voix exprimait toute l’émotion que suscitait la poursuite en même temps que la joie de vivre une aventure passionnante. Le train finit par échapper à ses adversaires. Toutes les lignes s’entrecroisaient et le dessin ressemblait à un labyrinthe dont le train devait trouver la sortie.

Mme K. interpréta : Richard craignait que son père et son pénis ne l’attaquent à l’intérieur de sa mère, lui et ses organes génitaux. L’intérieur de sa mère était un labyrinthe et il devait en sortir le plus vite possible. Mme K. rappela à l’enfant que, la veille, il s’était foulé la cheville après l’arrivée de son père, ce qui exprimait peut-être la même peur, sa jambe représentant son pénis blessé (Note I).

Richard, désignant soudain une carte postale affichée au mur d’en face déclara : « Ce petit rouge-gorge a la poitrine bien rouge. »

Mme K. interpréta : cette remarque confirmait la dernière interprétation. Le rouge-gorge en sang symbolisait son pénis blessé qu’il ne réussirait peut-être pas à retirer sans dommage de l’intérieur de Mme K. et de maman, si jamais une bataille s’engageait entre lui et le pénis de son père.

Richard gribouilla complètement le dessin.

Mme K. interpréta : lorsqu’il était bébé, Richard désirait attaquer ses parents avec sa « grosse commission » ; à présent, quand il combattait son père à l’intérieur de sa mère et se sentait inférieur à son rival, il avait recours à son ancienne méthode et bombardait son père et sa mère avec sa « grosse commission ». [Régression.]

Richard fit un nouveau dessin (40e). À droite, un petit bateau, le croiseur Prinz-Eugen selon Richard, se faisait bombarder dans le port. À l’intérieur du port, sur la gauche, se trouvait un navire bien plus grand, le Gneisenau. Les bombes, figurées par des ronds, tombaient entre le Prinz-Eugen et le Gneisenau. Richard avait l’air grave et songeur. Il déclara que le Prinz-Eugen était un bateau, quel dommage de le bombarder ! En dehors du port, il dessina le Scharnhorst ; ce dernier se trouvait au-delà de la portée des bombes.

Mme K. interpréta : Richard était navré de la destruction du pénis admirable de son père – le Prinz-Eugen. Il se sentait coupable, car c’était par colère et jalousie qu’il le bombardait. D’autre part, il avait peur de blesser sa mère en attaquant son père à l’intérieur d’elle. Les bombes tombaient entre le Prinz-Eugen – le pénis de son père – et le Gneisenau – sa mère. Afin d’épargner sa mère, il la représentait par le Scharnhorst qui se trouvait hors du port, en sécurité et loin des bombes. De cette manière, il empêchait également ses parents d’avoir des relations sexuelles.

Richard sortit et, selon son habitude, contempla les montagnes, s’émouvant de leur beauté. Il remarqua qu’il y avait des nuages au-dessus d’elles… Il rentra pour continuer son dessin. Jusqu’à présent, il n’avait pas fait attention aux passants mais lorsqu’il vit passer la petite fille rousse en compagnie de quelques autres, il déclara qu’elle allait à la messe. Il ne fit preuve d’aucun sentiment de persécution ou d’amitié. L’enfant, toujours grave et songeur, commença un autre dessin (41e). Il expliqua qu’au bas du dessin, il y avait le sol (soit) et au-dessous, deux vers (worms). Les deux traits verticaux, dans le sol, représentaient la façon dont les vers sortaient. Sur le sol, un canon antiaérien tirait des obus sur les avions allemands. Richard ignorait quelle serait l’issue du combat.

Mme K. interpréta : les vers symbolisaient ses parents en sécurité sous terre.

Richard confirma l’interprétation, disant que les vers ne risquaient rien.

Mme K. interpréta : Richard, représenté par le canon antiaérien, attaquait les avions allemands avec son pénis et sa « grosse commission ». Ses parents, qu’il croyait avoir attaqués, étaient devenus ses ennemis et avaient pris la forme, comme bien des fois dans ce cas-là, d’avions et de bateaux allemands. Il devait les détruire, puisqu’ils étaient des ennemis. Cependant, il aimait ses parents et, malgré leur méchanceté, désirait les protéger. Ses sentiments à leur égard étaient tellement partagés qu’il ne pouvait décider de l’issue du combat. Mme K. dit que les vers représentaient non seulement ses parents, mais aussi les bébés de sa mère qu’il voulait protéger contre ses propres assauts. Sa mère n’avait-elle pas deux enfants ?

Richard demanda à Mme K. si elle recevrait tous les dimanches. Il devait venir le dimanche suivant puisque ses parents seraient encore en vacances à « X ».

Mme K. répondit que c’était à lui de choisir. Jusqu’à présent, sa mère et lui n’avaient pris rendez-vous que pour le dimanche suivant120.

Richard demeurait songeur. Il se remit à dessiner (42e dessin). Après avoir fait l’avion allemand et l’éclair, il se tut un instant puis demanda à Mme K. si elle serait fâchée qu’il lui pose une question indiscrète. Il savait qu’elle ne répondrait pas si elle n’en avait pas envie. Allait-elle à la messe ? Les psychanalystes allaient-ils à la messe ? Et, sans laisser à Mme K. le temps de la réponse, il déclara qu’elle ne pouvait y aller parce qu’elle avait trop de travail.

Mme K. interpréta : Richard craignait que Mme K. ne lui réponde qu’elle n’allait pas à la messe, ce qui aurait confirmé sa méfiance envers elle. Mme K. demanda alors s’il trouvait que c’était mal de ne pas aller à la messe ; sa mère y allait-elle ?

Richard dit que c’était mal de ne pas y aller ; Dieu n’aimait pas ça. II y allait quelquefois et sa mère s’y rendait souvent à « Z », mais pas à « Y ». Tout en parlant, Richard coloria le ciel en noir.

Mme K. lui demanda s’il avait peur que Dieu le punisse.

Richard se leva et s’éloigna de Mme K. ; il semblait angoissé et ne voulait plus rester près de l’analyste. Il ramassa une corde qui traînait dans un coin et la lança de façon à la faire onduler. L’enfant s’anima et prit goût à lancer la corde, essayant d’améliorer sa technique. Il déclara que la corde ressemblait à un serpent. Il se la mit plusieurs fois entre les jambes. Au bout d’un moment, il décida qu’il allait donner une représentation ; Mme K. serait le public, et lui-même le présentateur. Il annonça aussitôt qu’un jeune garçon allait faire un numéro d’adresse avec une corde. Il pria Mme K. de l’applaudir à son entrée en scène et de faire des commentaires élogieux. Mme K. s’exécuta et, imitant un spectateur, échangeait ses impressions avec des voisins imaginaires :

« C’est bien » ; « Un garçon adroit, n’est-ce pas ? » Richard était très content. Il annonça alors que Mme K. allait présenter le même numéro que celui du jeune garçon.

Mme K. lança la corde deux ou trois fois, puis interpréta : lorsque Richard avait la corde entre les jambes, celle-là représentait le pénis de son père dont il s’était emparé. Le numéro de Mme K. signifiait que la mère, elle aussi, devait posséder un puissant pénis ; ainsi, ils seraient tous égaux. Jouer avec la corde – que ce soit Mme K. ou Richard – exprimait le désir de Richard d’avoir des relations sexuelles avec Mme K.

Mais ce désir l’effrayait et il avait peur d’être puni par Dieu – représentant son père. Mme K. expliqua que les ondulations de la corde ressemblaient à l’éclair du 42e dessin, qui symbolisait le pénis puissant et destructeur de Dieu – c’est-à-dire de son père.

Richard répéta que la corde ressemblait à un serpent et admit qu’elle était pareille à l’éclair du dessin. Il remit la corde où il l’avait trouvée et dit : « Ça doit faire longtemps qu’elle est ici. »

Mme K. interpréta : il avait remis la corde à sa place en disant quelle y était depuis longtemps, ce qui signifiait qu’il n’avait fait que l’emprunter à son père.

Richard continua à noircir le ciel du 42e dessin et ajouta quelques coups de crayon à l’avion allemand. Il expliqua que le ciel était plein de nuages et que l’éclair avait touché l’avion nazi. Il prit soudain un air malheureux et inquiet, semblant lutter contre ses émotions. Il se leva, passa en revue des objets se trouvant sur les étagères et se mit à arpenter la pièce.

Mme K. interpréta : il essayait d’échapper à des pensées pénibles.

Richard fit un effort visible pour écouter mais n’y parvint que difficilement et continua à marcher et à regarder les objets sur les étagères.

Mme K. lui dit qu’il doutait de la psychanalyse ; il avait l’impression qu’elle faisait fausse route. Mme K. lui parlait de choses qu’il trouvait inconvenantes et qu’on lui avait dit être telles. Aussi croyait-il qu’elle le tentait et l’autorisait à désirer sa mère et elle-même. Ces désirs étaient d’autant plus dangereux qu’ils étaient mêlés de haine, de jalousie et d’agressivité à l’égard de ses parents que pourtant il aimait. Il s’était toujours efforcé d’échapper à ces sentiments hostiles qu’il trouvait « mauvais » et souhaitait n’éprouver que de l’amour. La Mme K. tentatrice qui lui faisait peur, représentait sa mère qui le tentait en lui permettant de dormir dans sa chambre, seul avec elle. D’autre part, chaque fois que celle-ci montrait son amour pour lui il la soupçonnait de manquer de fidélité à son mari et d’encourager Richard à avoir des désirs mauvais et hostiles. Il ne serait sans doute pas allé à la messe, mais il pensait que Mme K. n’aurait pas dû le recevoir un dimanche ; elle aurait dû aller à la messe, ce qui signifiait que son père, lui aussi, devait recevoir sa part d’amour. Cependant, Richard désirait aussi que Mme K. lui accorde une séance supplémentaire.

Richard interrompit Mme K. et avoua d’un ton convaincu que l’analyse l’aidait.

Mme K. expliqua que c’était justement pour cela, et aussi parce que Mme K. représentait la bonne mère protectrice qu’il était si pénible à Richard de la soupçonner d’être la mère inconvenante et tentatrice. Il avait peur que le châtiment de son puissant père – Dieu – ne s’abatte également sur sa mère. L’éclair frappant l’avion allemand punissait la mère infidèle et traîtresse ainsi que Mme K. Les craintes de Richard (lors de la Quarante-deuxième séance) d’un orage au-dessus des montagnes exprimaient sa peur d’un assaut contre la mère belle et aimée.

Aussi s’était-il éloigné de Mme K. lorsqu’elle lui avait demandé s’il redoutait la punition de Dieu.

Vers la fin de la séance, Richard se calma ; avant de partir, il voulut revoir le morceau de saumon qu’il avait apporté à Mme K. et se déclara satisfait de la qualité et de la grosseur de la portion. Il savait que Mme K. allait acheter les journaux du dimanche, dit-il ; aussi l’accompagnerait-elle un peu plus loin que d’habitude. Lorsque Mme K. ferma la salle de jeu, il avoua qu’un peu de repos ferait du bien à la pièce. Une fois dans la rue, il la regarda et dit : « Elle a l’air bien ; elle va se reposer. » En chemin il désigna son père au loin ; il était content que son père et Mme K. se voient enfin. Il demanda à Mme K. si elle donnerait un bout de saumon au « vieux monsieur grincheux ». Mme K. répliqua qu’elle en donnerait à tous ceux qui habitaient la maison, réponse qui satisfit l’enfant.

Note de la cinquante-deuxième séance

I. C’est volontairement que je n’ai pas fait de remarque à propos de la cheville que Richard s’était foulée, immédiatement après l’arrivée de son père (voir séance précédente). Pour interpréter des actes symboliques je préfère attendre d’en avoir le contexte dans le matériel.


120 Comme le montrera le matériel ultérieur c’était pour Richard une question de juste répartition de sa fidélité envers son père et Mme K. Puisqu’il passait toute la semaine à « X » avec sa mère, l’enfant estimait qu’il devait aller voir son père au moins le dimanche.