Introduction

Richard avait dix ans lorsque j’entrepris de le psychanalyser. Certains de ses symptômes avaient pris une telle proportion que, depuis qu’il avait huit ans, il ne pouvait plus aller à l’école, et la guerre avait contribué à augmenter son angoisse. Sa peur des autres enfants était telle qu’il évitait de plus en plus de sortir tout seul. En outre, depuis qu’il avait quatre ou cinq ans, ses parents s’inquiétaient d’une inhibition progressive de ses facultés et de sa curiosité. De plus, il passait fréquemment par des phases de dépression et d’hypocondrie. On pouvait d’ailleurs constater les difficultés de Richard à son apparence : il avait l’air malheureux et très préoccupé. De temps en temps pourtant – et ceci me frappa au cours de l’analyse – sa dépression disparaissait, une étincelle de vie s’allumait dans son regard et l’expression de son visage s’en trouvait complètement transformée.

Richard était, à bien des égards, un enfant précoce et doué. Il était très musicien et ses dons s’étaient révélés dès son plus jeune âge. Il aimait beaucoup la nature, mais seulement sous ses aspects agréables. Ses dispositions artistiques se manifestaient par exemple dans la manière de choisir ses mots et un sens du dramatique qui rendaient sa conversation attrayante. Il ne s’accordait pas avec les autres enfants et préférait la compagnie des adultes, surtout celle des femmes. Il essayait d’impressionner celles-ci par ses talents de causeur, de s’attirer leurs bonnes grâces et s’y montrait plutôt précoce.

La période d’allaitement de Richard n’avait pas été satisfaisante et n’avait duré que quelques semaines. Il était de santé délicate et, depuis sa plus tendre enfance, était sujet aux rhumes et aux maladies.

Sa mère me précisa qu’il avait subi deux opérations : circoncision à trois ans et ablation des amygdales à six. Richard était le cadet de deux enfants ; son frère était son aîné de huit ans. Sa mère, bien qu’elle ne fût pas malade au sens clinique du terme, était du type dépressif. Dès que Richard était malade, elle s’inquiétait beaucoup, et son attitude avait des répercussions sur les tendances hypocondriaques de l’enfant. Il est certain que Richard était, pour elle, une source de déception et, bien qu’elle essayât de ne pas le montrer, elle lui préférait son fils aîné, brillant dans ses études et qui ne lui avait jamais causé aucun souci. Richard était un enfant difficile ; il ne s’intéressait à rien. Il aimait sa mère et s’inquiétait à son sujet de façon excessive ; il ne pouvait supporter d’en être séparé et ne voulait jamais la quitter d’une semelle. Il avait des craintes hypocondriaques aussi bien pour sa santé à elle que pour la sienne.

Sa mère s’occupait beaucoup de lui, elle allait même jusqu’à le gâter mais ne semblait pas réaliser à quel point il était capable d’amour et de bonté. Elle ne comptait pas tellement sur ses progrès futurs ; néanmoins, elle faisait preuve de beaucoup de patience : elle n’essaya jamais par exemple de lui imposer la compagnie d’autres enfants et ne l’obligea jamais à fréquenter l’école.

Le père de Richard aimait son fils et le traitait avec gentillesse, mais il laissait à sa femme la responsabilité de l’élever. Son frère aîné était très gentil avec lui, mais les deux garçons avaient peu de choses en commun. La vie familiale était très paisible.

Lorsque la guerre éclata, les difficultés de Richard s’accrurent considérablement. Ses parents partirent pour la campagne, son frère quitta la ville et son école. Pour les commodités de la cure de psychanalyse, Richard et sa mère vinrent s’installer dans un hôtel à « X », un village du pays de Galles où je vivais à l’époque (non loin du lieu où les parents de Richard s’étaient retirés pendant la guerre et que j’appellerai « Y »). Tous les samedis, Richard rentrait passer le week-end chez lui. Le fait de quitter sa ville natale, « Z », avait bouleversé Richard. De plus, la guerre avait réveillé toutes ses angoisses. Les attaques aériennes et les bombardements le terrorisaient. Il suivait l’actualité de très près et s’intéressait vivement à l’évolution de la situation en général ; cette préoccupation ne cessa de se manifester tout au long de l’analyse.

J’avais loué une salle de jeu pour recevoir mes jeunes patients, car l’appartement où je recevais les adultes ne se prêtait pas à l’analyse des enfants. C’était une grande chambre avec des portes, une cuisine et des toilettes attenantes. Richard entretenait des rapports presque personnels avec cette pièce, qu’il identifiait à moi-même et à l’analyse. Ce local offrait cependant quelques inconvénients : je le partageais avec un groupe de guides et n’avais pas la possibilité d’enlever un certain nombre de livres, de dessins et de cartes qui l’encombraient. D’autre part, il n’y avait pas de salle d’attente et personne pour ouvrir la porte. À chaque séance, je devais aller chercher la clef, ouvrir la porte moi-même, refermer et rendre la clef après la séance. Quand Richard était en avance, il marchait à ma rencontre et, comme je partais après chaque séance, il attendait que je ferme la porte et faisait un bout de chemin avec moi, jusqu’à l’angle de la rue qui se trouvait à cent mètres du local ; et quand je voulais aller faire des courses au village, il m’accompagnait un peu plus loin. En chemin, je ne pouvais éviter de m’entretenir avec lui ; mais je n’interprétais pas ce qu’il disait et n’entrais pas dans les détails intimes. En fait, je m’en tenais le plus possible aux cinquante minutes que devait durer l’entretien (comme pour les adultes).

Pendant l’analyse, Richard fit une série de dessins. La manière dont il dessinait était très significative : il commençait sans avoir fait aucun plan précis et était souvent surpris par l’aspect de l’œuvre terminée. Je lui avais donné des jouets ; les crayons avec lesquels il dessinait figuraient souvent des personnages dans ses jeux. Il avait amené une série de petits bateaux. Quand Richard voulait emporter ses dessins chez lui, je lui faisais observer que, pour l’analyse, il valait mieux les laisser avec les jouets, car nous aurions peut-être besoin de les regarder de temps en temps. J’avais l’impression, et ceci fut confirmé à plusieurs moments de l’analyse, que Richard savait que j’accordais une certaine valeur à ses dessins et que, dans un sens, il m’en faisait cadeau. Voir ses « cadeaux » acceptés et appréciés le rassurait. L’analyse révéla qu’il sentait que c’était un moyen de faire réparation. Le fait que l’analyste veuille garder les dessins a un effet rassurant et on retrouve souvent cette réaction dans l’analyse des enfants. Les patients adultes souhaitent souvent se rendre utiles à l’analyste en dehors de l’analyse : on peut comparer cette attitude à celle de l’enfant voulant offrir un cadeau à l’analyste ; et la seule chose à faire, face à cette attitude, est de l’analyser.

Après chaque séance, j’ai essayé de noter le plus fidèlement possible le déroulement de nos entretiens, mais l’importance des détails varie d’une séance à l’autre, surtout en début de traitement, où le compte rendu de quelques séances est incomplet. Certaines remarques du patient sont citées entre guillemets, mais je n’ai pas pu me rappeler textuellement ses associations et mes interprétations, ni toutes les noter. Lors de certaines séances, Richard, angoissé, restait silencieux et fournissait moins de matériel. Il me fut également impossible de décrire de façon nuancée ses gestes, son expression, et la durée des intervalles entre les associations, toutes choses qui, on le sait, revêtent pourtant une grande importance au cours du travail analytique.

Dans mes interprétations, j’ai comme toujours évité d’illustrer mon opinion par des comparaisons, des citations et des métaphores. Par souci de concision, j’utilise parfois des termes techniques qui renvoient à des détails contenus dans les séances précédentes. Mais, au cours de l’analyse, je n’emploie jamais de termes techniques, même pour rappeler au patient certains éléments du matériel précédent (qu’il s’agisse d’enfants ou d’adultes). Je m’efforce de me servir le plus possible des propres mots du patient, ce qui diminue sa résistance à la compréhension et lui rappelle beaucoup mieux le matériel dont je parle. Au cours de cette analyse, j’ai été obligée d’introduire des termes que Richard ne connaissait pas ; c’est le cas de « génital », « puissant » et « relations sexuelles ». À partir d’un certain moment, Richard appela l’analyse le « travail ». J’ai toujours essayé de formuler mes interprétations dans le langage de Richard, mais mes notes écrites n’en sont qu’un résumé approximatif. De plus, j’ai souvent réuni des interprétations qui étaient en réalité séparées par des jeux ou des commentaires de l’enfant, ce qui risque de donner l’impression que mes interprétations étaient beaucoup plus longues qu’elles ne le furent réellement.

J’ai pensé qu’il était utile de définir certains éléments du matériel et de mes interprétations avec les mêmes termes que ceux utilisés dans mes écrits théoriques. Il est évident que je n’employais pas ces mots devant l’enfant ; je les mettrai donc entre crochets dans le texte.

Par mesure de discrétion, j’ai modifié certains détails de l’histoire du patient ; j’ai notamment évité de faire mention de quelques personnes et événements. Malgré toutes les réserves que je viens d’énumérer, je suis sûre de présenter dans ce livre une psychanalyse authentique et une illustration fidèle de ma technique.

Dès le début de l’analyse, je savais que celle-ci ne pourrait durer plus de quatre mois ; mais je me décidai malgré tout à entreprendre le traitement, car j’avais l’impression que, même si je n’obtenais que des résultats partiels, j’améliorerais l’état de l’enfant. Richard avait conscience de ses difficultés et souhaitait tellement qu’on l’aide que je ne doutai pas un instant de sa bonne volonté. Je savais aussi que, dans les années à venir, il n’aurait pas d’autre occasion de se faire psychanalyser. Il était d’autant plus désireux de se faire soigner par moi que j’avais déjà comme patient un garçon plus âgé que lui et qu’il connaissait bien.

Je m’en suis tenue pour l’essentiel à ma technique habituelle jusqu’au dernier moment ; toutefois, en relisant mes notes je me suis aperçue que j’avais répondu plus largement aux questions de l’enfant que dans d’autres analyses.

Dès le début, Richard savait que le traitement ne durerait que quatre mois ; mais, au fur et à mesure que l’analyse avançait, il se rendait bien compte qu’il avait besoin de beaucoup plus. Plus nous approchions de l’échéance, plus il redoutait d’être privé de traitement.

J’avais conscience du contre-transfert positif qui s’opérait en moi cependant, en restant sur mes gardes, je pus maintenir le principe fondamental qui consiste à analyser le transfert positif aussi bien que le transfert négatif ainsi que les angoisses profondes que je rencontrai chez l’enfant. J’avais la ferme conviction que, malgré la difficulté de la situation, la seule façon d’aider l’enfant au maximum était d’analyser l’angoisse que provoquait en lui la peur de la guerre. Je pense avoir évité les pièges auxquels peuvent mener une trop grande pitié à l’égard des souffrances de l’enfant et un contre-transfert positif.

Le résultat de l’analyse ne fut que partiel, comme je m’y attendais.

En fait, il favorisa le développement ultérieur de l’enfant : celui-ci put retourner à l’école pendant un certain temps ; plus tard, on lui donna des cours particuliers et il suivit même avec succès des cours à l’Université. Ses rapports avec les autres enfants s’améliorèrent et il devint moins dépendant de sa mère. Il se mit à s’intéresser à la science et il semble qu’il puisse envisager de poursuivre une carrière. Je le revis plusieurs fois après la guerre. Cependant l’occasion de reprendre l’analyse ne s’est jamais présentée.