Cinquante-quatrième séance – Mardi

Richard était en avance et attendait Mme K. devant la salle de jeu. Il lui demanda aussitôt si elle avait apporté un nouveau bloc de papier et parut déçu qu’il ne ressemblât pas au vieux. N’aurait-elle pas pu acheter le même ? Mme K. répondit quelle n’en avait pas trouvé d’autre et qu’elle était désolée. Richard regrettait qu’elle n’en eût pas en réserve ; ce nouveau papier était jaunâtre et lui rappelait la maladie. Il était navré d’avoir fini l’ancien bloc mais se consola en disant : « Ça ne fait rien, le nouveau deviendra vite un bon compagnon. » Il déclara qu’il n’avait pas apporté ses bateaux ; « La flotte ne voulait pas voir le nouveau bloc de papier », ajouta-t-il. Richard montra (pour la première fois) à Mme K. une tache rose, pas plus grosse qu’une tête d’épingle, qu’il avait sur le doigt ainsi qu’un petit point blanc qui se trouvait sur l’un de ses ongles ; il déclara qu’il avait ça depuis la naissance. Il se mit à dessiner (46e dessin), tout en racontant en détail le film qu’il avait vu le soir précédent. Pourquoi Mme K. n’était-elle pas allée au cinéma ? demanda-t-il, c’était dommage de manquer ce film… La R.A.F. avait de nouveau fait du bon travail, dit Richard. Il avoua qu’aujourd’hui il avait désiré venir tout en ne voulant pas ; mais ce n’était pas la même chose que la veille parce que son désir l’emportait de soixante-quinze pour cent sur sa mauvaise volonté. Le dessin terminé, il expliqua que le sous-marin allemand (U-boat) avait été coulé ; c’était l’avion anglais qui l’avait bombardé. Il décrivit avec émotion les dégâts des bombes : le drapeau du sous-marin allemand était en lambeaux, son périscope déchiqueté et son canon brisé. Le poisson qu’il avait dessiné immédiatement après le sous-marin allemand était désolé par le sort du sous-marin. L’enfant dessina ensuite des étoiles de mer. Un trait transversal partageait le dessin : au-dessus se trouvait un sous-marin allemand intact, au-dessous, le sous-marin allemand endommagé, le poisson et les étoiles de mer.

Mme K. interpréta : le sous-marin allemand représentait son père, en particulier son pénis. L’avion figurait la partie destructrice de Richard et le poisson l’autre partie de lui-même, navrée par les dégâts dont il était la cause. Il se sentait coupable d’avoir abîmé les organes génitaux de son père ; il avait déjà fait preuve de tels remords, notamment à propos du Prinz-Eugen, dans la Cinquante-deuxième séance.

Richard déclara que les deux grosses étoiles de mer placées à côté du sous-marin allemand étaient papa et maman, la plus petite, Paul.

Mme K. interpréta : à cet endroit-là, son père, sa mère, et Paul étaient vivants et regrettaient les méfaits de Richard – de l’avion.

Richard avoua à Mme K. que sa veste lui plaisait ; contrairement à ce qu’elle croyait, elle n’était pas rouge, mais violette ; le violet était sa couleur préférée, ajouta-t-il. Il regarda alors la robe de Mme K. (qui était à pois blancs) et, la touchant légèrement, dit qu’elle ressemblait à la voie lactée. Elle lui rappelait également des projecteurs… L’enfant alla boire au robinet.

Mme K. interpréta : Richard désirait que Mme K., ainsi que sa mère, soient en sécurité. Il ne fallait pas assécher son sein en tétant jusqu’à épuisement – le bloc de papier épuisé représentait son sein. Le violet, couleur qui symbolisait Paul, figurait également le bon père ; tous deux, ainsi que sa mère, ne devaient pas être exposés aux dangers. S’il voulait que sa mère reste hors d’atteinte, il lui fallait éviter de la vider du bon pénis du père en la tétant ; par conséquent, Richard devait maîtriser sa voracité. Le dessin qu’il avait fait sur le papier blanc exprimait ses bons rapports avec Mme K. et sa mère. Elles le nourrissaient et l’aimaient et lui désirait leur donner des bébés et son affection. La veille, n’avait-il pas attribué de nombreux bébés au poisson ?

Mme K. poursuivit les interprétations : le bloc de papier blanc représentait son bon sein, son bon lait – la voie lactée de sa robe ; le papier jaunâtre rappelait à Richard ses malaises et lui donnait l’impression d’avoir sali le sein. Lorsqu’il était bébé, il vomissait souvent et croyait que le bon lait qu’il avait pris au sein se transformait à l’intérieur de lui en quelque chose de mauvais – le « mauvais » sein maternel.

Richard rappela à Mme K. qu’il avait également comparé sa robe à des projecteurs. « Vous cherchez, n’est-ce pas124 ? » ajouta-t-il.

Il voulait dire que Mme K. cherchait ses pensées, répondit l’analyste : D’autre part, il redoutait que ses parents, sa mère surtout, ne découvrent sa haine, sa jalousie et sa « grosse commission » malfaisante.

Richard parla de la fête du village, où, la veille, il avait rencontré Mme K. et lui avait avoué qu’il avait bu deux bouteilles de limonade125. À présent, il pensait que ce n’était pas de la limonade mais un autre liquide. Mme K. lui demanda ce que c’était et l’enfant, après une certaine résistance finit par répondre : « La petite commission. » Il se précipita à la cuisine, but au robinet, examina le contenu d’un pot, le renifla et fit de même avec un grand flacon d’encre.

Mme K. interpréta – le robinet qui avait souvent symbolisé le sein de sa mère, s’était peut-être transformé, dans son esprit, en « petite » ou « grosse commission » – l’encre. Lorsqu’il se sentait furieux ou malheureux, il désirait en effet déverser son urine ou sa « grosse commission » dans le sein, ou dans la bouteille126 qui représentait le sein. C’était ainsi qu’il avait pensé que le sein de la mère ou le biberon qu’on lui donnait à la place du sein, contenaient du poison. La cuisinière qui, croyait-il, voulait l’empoisonner avec le liquide d’une bouteille (Vingt-septième séance), représentait la « mauvaise » mère et le « mauvais » sein. Mme K. rappela à l’enfant que, la veille, le canon antiaérien du 44e dessin tirait sur un cercle qui, selon elle, symbolisait le sein.

Richard semblait fort triste. Il annonça qu’il allait écrire une rédaction dont le sujet était : « Que ferai-je quand je serai grand ? »

« Quand je serai grand, voici ce que je ferai. Tout d’abord, maman dit qu’après la guerre, tous les jeunes garçons devraient suivre six mois d’entraînement dans l’armée de terre, la marine ou l’aviation. Maman pense que si le gouvernement est d’accord, j’irai faire cet entraînement. Je veux faire six mois de service dans la Royal Air Force. Ensuite, j’espère être soit conducteur de locomotive, soit savant. »

Richard ne fit aucun commentaire à propos de devenir homme de science ; il fit preuve d’une grande résistance tout en restant fort cordial.

Mme K. fit observer à Richard qu’il était triste et se sentait coupable à cause de son agressivité ; il désirait attaquer Mme K. et son fils ainsi que ses parents et Paul. Il souhaitait vivement être un enfant sage et obéissant, faire tout ce que le gouvernement – ses parents – lui ordonnerait. Il voulait échapper à toutes ses pensées et tous ses désirs dangereux et mauvais.

Richard approuva Mme K. Un incident interrompit la séance avant que Mme K. ait pu dire pourquoi Richard désirait devenir homme de science : un vitrier frappa à la porte ; il venait remplacer la vitre cassée.

Mme K. lui ouvrit et le pria de revenir plus tard ; l’homme accepta volontiers.

Richard s’était levé, il était pâle et inquiet. Le départ de l’ouvrier le soulagea. « Quel dérangement ! » dit-il avec émotion. Il regarda l’homme par la fenêtre et, se parlant à lui-même déclara : « Cet homme est vraiment très gentil. »

Mme K. interpréta : Richard avait l’impression que cet homme était son père qui, faisant intrusion, découvrait le désir de son fils d’avoir des relations sexuelles avec Mme K. représentant sa mère ; Richard redoutait que son père, comme Dieu, ne le punisse. Mme K. rappela à l’enfant le rêve dans lequel il comparaissait devant un tribunal à cause d’une vitre brisée (Quarante-huitième séance). Le juge, lui aussi, lui avait paru très gentil, cependant, il en avait peur.

Richard commença le 47e dessin, s’arrêta soudain et enfonça son pouce dans sa bouche, geste qu’il répéta un peu plus tard.

Mme K. le lui fit remarquer et interpréta : l’homme faisait intrusion non seulement dans la salle de jeu, à l’intérieur de sa mère et de Mme K. mais aussi à l’intérieur de lui. Mme K. rappela à l’enfant qu’une fois dans son corps, le gentil papa, le « Roseman », se transformait en ennemi – la baleine.

Richard expliqua son dessin à Mme K. : l’ambassadeur chinois127, quittait l’Allemagne à bord d’un avion allemand… Mme K. avait-elle vu passer M. Smith ? demanda-t-il ; il espérait que non… l’éclair touchait l’avion et l’ambassadeur juste au moment où ce dernier allait monter dans l’appareil.

Mme K. interpréta : l’ambassadeur jaune était méchant parce que le jaune symbolisait le « mal » que Richard contenait et vomissait, le mauvais père, la mauvaise mère et sa propre « petite » et « grosse commission » qu’il trouvait dangereuses et perfides. Mme K. montra à Richard l’éclair du 42e dessin ; n’avait-il pas dit que la foudre représentait Dieu le punissant ?

Richard acquiesça et ajouta que Dieu punissait l’ambassadeur parce qu’il avait l’air gentil alors qu’en réalité, c’était un gredin.

Mme K. interpréta : cette observation concernait également le vitrier qui avait l’air gentil mais représentait un intrus, un juge.

Richard désigna le cercle qui se trouvait sur le cockpit de l’avion, déclarant que c’était lui-même et qu’il était déjà à bord de l’appareil.

Mme K. interpréta : l’avion allemand la représentait, elle et son corps. Richard pensait être entré en elle [identification projective] ; on l’y découvrait et M. K. le punissait.

Richard déclara qu’à présent, il était Dieu et qu’il lancerait sa foudre sur le mauvais homme. Il ramassa la corde, se l’attacha autour de la taille, la fit passer entre ses jambes et la manipula de la même manière que deux jours auparavant.

Mme K. interpréta : Richard était devenu divin et puissant en dérobant à Dieu son arme redoutable – la foudre. C’est-à-dire qu’il avait volé le pénis de son père et avait peur que ce dernier ne se venge en blessant le sien. Les taches de son doigt et de son ongle signifiaient sa peur d’avoir le pénis abîmé ; il se méfiait de son père qui, comme il le répétait souvent, était gentil, mais qui risquait de devenir un être vengeur et puissant, si jamais Richard l’attaquait128. Ses craintes avaient augmenté depuis que son papa était à « X ».

Richard avait l’air distrait et malheureux ; il n’écoutait pas Mme K., semblait-il. Il prit le livre où figurait l’image du monstre, regarda les illustrations et lut une histoire.

Mme K. interpréta : Richard ne voulait pas qu’on lui révèle des pensées pénibles. Peut-être espérait-il aussi trouver dans ce livre des renseignements concernant les véritables rapports qui existaient entre ses parents et entre lui et ses parents.

Richard montra à Mme K. l’image du monstre et dit en frémissant que le petit homme qui tirait sur le monstre avec son arc visait les yeux de l’animal. (À ces mots, l’enfant couvrit à demi son œil avec sa main.) Puis, évoquant l’histoire qu’il venait de lire, déclara que c’était terrible d’être à l’intérieur d’une carcasse. (L’histoire racontait qu’après avoir tué le monstre, l’homme se cachait dans sa carcasse avec son compagnon, afin de ne pas être découvert par ses ennemis. Il se plaignait à son camarade de l’atmosphère étouffante qui régnait à l’intérieur de la carcasse…)

Richard sortit dans le jardin, regarda autour de lui et rentra.

Mme K. interpréta : le monstre représentait aussi la salle de jeu dans laquelle Richard avait l’impression d’être enfermé. Mme K. s’alliait avec M. K., un étranger, et avec l’ambassadeur chinois. Richard pensait que s’il entrait dans Mme K. lorsqu’elle s’unissait au mauvais père et s’il tuait ce dernier, il resterait prisonnier à l’intérieur de Mme K. sans pouvoir en ressortir – il étoufferait. Tout cela était l’expression de ses soupçons et de ses craintes envers Mme K. et sa mère contenant le mauvais père ; ce qui contribuait parfois à rendre la salle de jeu mauvaise.

Richard déclara que Mme K. disait des choses fort désagréables129.

La fin de la séance approchait. Comme d’habitude, Richard remit la table en place et installa les chaises côte à côte ; cependant il paraissait content de s’en aller. En partant, il dit à Mme K. sur le ton de la supplique qu’il espérait qu’elle irait au cinéma. Mme K. lui demanda pourquoi et il répondit qu’elle avait besoin de se reposer et de se changer les idées ; elle travaillait trop.

Une fois dehors Richard se montra aimable et exprima son regret parce que Mme K. ne se rendait pas au village (Note I).

Note de la cinquante-quatrième séance

I. Il faut remarquer que la sympathie de l’enfant pour l’ennemi agressé a augmenté ; le matériel de cette séance et des précédentes en témoigne. Il y a moins de distance entre l’amour et la haine. La synthèse de la mère suspecte et de la mère bleu clair ainsi que la synthèse du bon et du mauvais père est bien meilleure. Le matériel révèle que Richard a une conscience plus approfondie de son hostilité. Et du fait que les avions et les bateaux allemands représentent les parents hostiles et détestés. Cette prise de conscience, ces progrès de l’intégration et de la synthèse s’accompagnent d’une augmentation de la tolérance du mauvais objet et d’une plus grande pitié, à l’égard de l’ennemi véritable – ce changement est considérable. La synthèse engendre des sentiments dépressifs intenses, parfois même le désespoir et un profond chagrin. Lorsque la culpabilité et la dépression peuvent être supportées sans que le patient ait recours à une régression à la position schizoïde-paranoïde et à ses puissants mécanismes de clivage, on assiste à de nouveaux progrès de l’intégration du moi et de la synthèse des objets. Il s’ensuit que la haine est canalisée et atténuée par l’amour ; elle est alors dirigée contre ce qui est considéré comme mauvais et néfaste pour le bon objet. Dans la mesure où la haine s’emploie à protéger le bon objet, la sublimation, la confiance en sa propre capacité d’amour augmentent et les sentiments de culpabilité, les angoisses persécutives diminuent. De telles modifications entraînent à leur tour une amélioration des relations d’objet et un élargissement du champ de la sublimation.


124 Searchlights signifie projecteurs, phares. Étymologiquement : feux chercheurs (N.d.T.).

125 J’avais décidé de me rendre à la fête municipale de « X » où tout le monde allait parce que je ne voulais pas que Richard eût l’impression que je l’évitais, que je me privais. Je l’avais rencontré avec sa mère et nous avions échangé quelques mots. Richard m’avait dit qu’il avait déjà bu deux bouteilles de limonade.

126 Bottle signifie bouteille et biberon (N.d.T).

127 Richard qui était très au courant des événements internationaux n’a pourtant pas fait la différence entre les Japonais et les Chinois parce qu’à mon avis, il se méfiait de tout ce qui était jaune – le bloc de papier jaune.

128 Voir Note I, Cinquante-deuxième séance.

129 J’ai déjà souligné que Richard reconnaissait plus facilement ses soupçons à l’égard de son père que ceux qu’il entretenait à l’égard de sa mère, qu’il persistait à tenir pour un bon objet.