Cinquante-cinquième séance – Mercredi

Richard paraissait très angoissé. Il raconta d’abord à Mme K. que son rhume avait réapparu et qu’il avait apporté ses bateaux… Il regarda autour de lui et sembla satisfait de voir que la vitre cassée avait été remplacée. Il inspecta la salle de jeu et constata avec joie que rien n’avait changé.

Mme K. interpréta : il était heureux de découvrir que le père-intrus, – le vitrier de la veille – n’avait en réalité fait aucun mal à Mme K. – la salle de jeu ; c’est-à-dire que sa mère n’avait pas été blessée.

Richard disposa la flotte pour la bataille. Il montra à Mme K. que les cinq torpilleurs étaient semblables et qu’il y avait un groupe de cinq petits bateaux tous pareils.

Mme K. lui rappela qu’il y avait peu de temps, il avait dit que l’un de ces torpilleurs était « le plus grand torpilleur (destructeur) »130. Il avait fait cette déclaration après que Mme K. lui eut expliqué qu’il se sentait coupable d’avoir détruit le bébé-saumon et les bébés de sa mère.

Richard s’aperçut que Mme K. avait apporté un nouveau bloc de papier, semblable à celui qu’il avait terminé. Il en fut très heureux et lui demanda où elle l’avait trouvé. Mme K. répondit qu’elle l’avait découvert dans ses affaires. « Bon » dit Richard. Avait-elle le bloc de papier jaune ? questionna-t-il ; la réponse négative de l’analyste le satisfit beaucoup.

Mme K. interpréta : Richard n’aimait pas le papier jaune parce qu’il lui faisait penser à ses malaises ; elle lui rappela alors la signification du 471e dessin et les associations qu’il avait faites à propos de ce dessin.

Richard écoutait avec attention, bien qu’il eût dit qu’il trouvait ce dessin horrible et qu’il préférait ne pas le regarder.

Mme K. interpréta : le « gredin » qui paraissait gentil (l’ambassadeur chinois, le juge du rêve, le vitrier, M. Smith) et dont il se méfiait tant qu’il pensait que la foudre lui tomberait dessus, représentait également Richard ; Richard était entré secrètement dans l’avion ennemi et la foudre allait s’abattre sur lui aussi ; Richard n’avait-il pas déclaré que la foudre était une punition de Dieu et s’abattait sur l’homme qui semblait gentil alors qu’en réalité il était un gredin ? Lorsqu’il avait décrit son entrée dans la chambre de ses parents (à propos de la souris ; Cinquante et unième séance)-, il avait précisé qu’il était « Larry l’agneau ». Lui aussi feignait d’être un agneau alors que la souris symbolisait son désir d’attaquer le pénis de son père – la canne à pêche – et de dévorer les seins de sa mère (les deux biscuits). Par conséquent, son père – Dieu – le frapperait pour le punir. L’avion allemand à bord duquel il s’était introduit secrètement représentait Mme K. qui lui semblait suspecte et perfide parce qu’elle lui révélait ses désirs sexuels. Son père partageait la chambre de sa mère et lui, Richard, dormait tout seul ; il avait donc l’impression que sa mère était une espionne et s’alliait contre lui avec le père. Il souhaitait par conséquent l’anéantissement de Mme K. et de sa mère – la foudre qui tombait sur l’avion allemand – cependant il se haïssait parce qu’il éprouvait des sentiments hostiles pour ses parents. Il se sentait coupable et s’attendait à être puni ; il l’espérait même.

Richard parut embarrassé et honteux lorsque Mme K. lui dit qu’il se trouvait hypocrite – « gredin » – parce qu’il feignait l’innocence de « Larry l’agneau » alors qu’il éprouvait tant d’inimitié pour ses parents. « Mais je suis un enfant innocent » répondit-il ; puis il ajouta, après un moment de silence : « Vous avez peut-être raison. »

Mme K. poursuivit : la veille, Richard n’avait pu supporter qu’on lui révèle sa méfiance envers sa mère, Mme K. et lui-même et sa peur d’être attaqué par ses parents ; c’était à peine s’il avait été capable d’écouter la suite des interprétations.

Richard considéra Mme K. pendant un instant puis répliqua à voix basse qu’il l’avait entendue malgré tout.

Mme K. lui demanda s’il l’avait également entendue lorsqu’il l’avait interrompue, s’était mis à faire du bruit et à lire.

Richard répondit qu’à ce moment-là, il n’écoutait pas beaucoup mais qu’il avait perçu la plupart de ses paroles.

Mme K. lui dit qu’il avait apporté sa flotte parce qu’il désirait travailler avec elle et qu’il avait l’impression que ses bateaux – qui représentaient le bon côté de Richard et la bonne famille – l’y aidaient.

Richard déclara qu’il était de cet avis. Il avait déjà installé plusieurs navires : le Rodney et le Nelson étaient ensemble, un peu plus loin se trouvait un croiseur et un torpilleur. L’enfant fit avancer le Rodney à l’autre bout de la table, puis interrompit son jeu.

Mme K. dit qu’il souhaitait éviter les conflits et la jalousie et espérait avoir de meilleurs rapports avec son père et sa mère. Le croiseur et le torpilleur représentaient Paul et lui-même ; les deux frères étaient en bons termes. Cependant, Richard ne pouvait s’empêcher d’être jaloux et inquiet lorsque ses parents – le Nelson et le Rodney – étaient ensemble ; aussi désirait-il que sa mère – le Rodney – s’en aille ; la bonne entente régnerait alors entre son frère, son père et lui-même.

Pendant ce temps, le Nelson avait, par les soins de Richard, rejoint le Rodney, ils voguèrent autour du sac de Mme K. et stationnèrent derrière.

« Regardez où se cachent papa et maman », s’écria Richard. Il se reprit aussitôt, déclarant qu’ils se préparaient pour la bataille. D’autres bateaux, un croiseur et quelques torpilleurs se rallièrent au Nelson et au Rodney.

Mme K. demanda à l’enfant qui étaient les torpilleurs.

Richard répliqua que c’était Paul, lui-même et d’autres enfants qui aidaient les parents à se battre contre les ennemis ; le croiseur était Mme K. Il lui rappela qu’en plusieurs occasions, elle avait été croiseur et qu’elle avait rallié sa famille.

Mme K. lui demanda si elle avait parfois fait partie de la flotte sans qu’il le lui ait dit.

— Peut-être, répondit Richard, mais alors il ne savait pas dans quel camp elle se trouvait.

Mme K. interpréta : sa méfiance à l’égard de sa mère et de Mme K. lui était si pénible qu’il souhaitait ignorer que Mme K. pouvait se trouver du côté des ennemis.

Richard demanda à Mme K. quels journaux elle lisait et lui indiqua ceux que sa mère achetait ; il espérait que c’étaient les mêmes… Pendant ce temps, il plaça un autre croiseur (pas celui qui représentait Mme K.) dans le camp adverse disant : « C’est Mme K. », puis : « Non, ce n’est pas elle, la voilà » déclara-t-il en désignant un autre groupe de bateaux qui n’étaient pas Allemands. Un peu plus tard, montrant les Allemands, il ajouta : « C’est la mauvaise maman et les mauvais enfants131. »

Puis, désignant un torpilleur et un sous-marin, il dit qu’ils étaient Italiens. Il fit avancer Mme K., croiseur anglais (en fredonnant les premières mesures de Rule Britannia) ; elle tira sur les deux navires italiens et sur le torpilleur allemand.

Mme K. interpréta : Richard détestait la petite fille rousse parce qu’elle lui avait demandé s’il était Italien.

Richard déclara d’un ton sec qu’il aimerait bien la faire sauter, elle et ses amis.

Mme K. interpréta : si Richard avait été affecté par la question de cette fille, c’était qu’il avait déjà l’impression de trahir – ses parents – les Anglais. Dans son jeu, Mme K. avait tiré sur les mauvais enfants et la mauvaise maman ; il désirait donc qu’elle le protège de ses ennemis. Cependant il se méfiait également de Mme K., c’était pourquoi il avait désigné parmi ses bateaux, une Mme K. anglaise et une autre allemande. Il ne pouvait déterminer dans quel camp cette dernière se trouvait. Mme K. reconnut que, puisqu’il y avait une guerre contre l’Allemagne, il lui était sans doute désagréable de savoir qu’elle était autrichienne, ce qui, pour lui, signifiait allemande. Il eut préféré qu’elle fût anglaise, comme sa mère. C’était pourquoi il aurait aimé que Mme K. lise les mêmes journaux que sa mère. Cependant, la Mme K. suspecte et traîtresse symbolisait aussi la mauvaise mère déloyale.

Richard acquiesça et redemanda à Mme K. s’il lui faisait de la peine en évoquant ses soupçons. Serait-elle ennuyée s’il la traitait de « sale brute » ?

Mme K. interpréta : quand il l’avait appelé « sale brute » (Vingt-troisième séance), il la détestait vraiment ; elle représentait alors sa mère, qui, croyait-il, s’alliait avec le mauvais père. Il craignait, par sa haine et ses désirs hostiles, de détruire Mme K. ou sa mère [Toute-puissance de la pensée] et il pensait qu’en formulant son hostilité, il risquait de devenir encore plus dangereux.

Selon son habitude en fin de séance, Richard demanda à Mme K. jusqu’où elle l’accompagnerait et si elle devait aller chez l’épicier.

Mme K. répondit qu’en premier lieu, il fallait qu’elle passe à la banque. Richard lui demanda la permission de l’attendre devant la banque ; se ferait-il attaquer par un garçon pendant ce temps ? Pourrait-il entrer avec elle et le protégerait-elle de ses ennemis ?

Mme K. interpréta : Richard désirait qu’elle fasse comme dans le jeu lorsqu’elle avait tiré sur les Italiens. Mme K. devait également le protéger contre le mauvais père et la mauvaise mère unis contre leur fils. C’était peut-être pour cette raison que le croiseur-Mme K. était entré directement dans le jeu. Elle représentait la nurse qui préservait Richard des mauvais parents.

Richard répondit que peu lui importait que Mme K. aille à la banque elle ne s’y rendait qu’une fois par semaine ; ce qui lui déplaisait, c’étaient ses fréquentes visites chez l’épicier.

Mme K. interpréta : l’épicier représentait M. K. ou son père qui donnait de bonnes choses à Mme K. et à sa mère. Richard était jaloux d’une part parce qu’il n’obtenait pas de bonnes choses – le pénis – de son père, d’autre part, parce qu’il ne voulait pas que son père aime sa mère. Elle lui rappela qu’il avait été jaloux à cause des cigarettes qu’elle achetait chez M. Evans (Quarante et unième séance).

Richard prit le nouveau bloc de papier et l’examina avec plaisir. Il fit le 48e dessin sans en faire aucun commentaire132. Il se saisit d’un calendrier illustré, le feuilleta et le remit en place ; il eut soin que la page du dessus fût l’image du roi et de la reine ; il caressa tendrement cette image.

Mme K. interpréta : s’il avait regardé ce calendrier et hier, le livre, c’était un peu pour se renseigner sur ce que ses parents faisaient.

« Quels sont vos secrets ? » demanda l’enfant d’une voix suppliante.

Mme K. interpréta : Richard, pendant la nuit, désirait savoir ce que son père et sa mère faisaient dans leur lit, et comment Mme K. passait ses soirées. Cependant, il souhaitait que ses parents soient heureux ensemble – l’image figurant le roi auprès de la reine lui plaisait.

Richard s’était mis à renifler alors que Mme K. lui expliquait pourquoi il n’aimait pas le bloc de papier jaune. Cela la gênait-il ? lui demanda-t-il.

Mme K. interpréta : la veille, après la venue du vitrier et pendant qu’il dessinait l’ambassadeur chinois, Richard avait brusquement fourré son pouce dans sa bouche. Mme K. lui avait révélé la signification de ce geste : il avait le sentiment que le mauvais père, muni de son pénis, avait pénétré en lui. Renifler, c’était envoyer de la morve dans son ventre et combattre ses ennemis intérieurs, la « petite » et la « grosse commission ». Auparavant, ces combats intérieurs avaient un rapport avec le rhume ; or ne venait-il pas d’annoncer le retour de son rhume ? Une fois sorti, Richard déclara à Mme K. qu’il avait l’impression que son rhume était comme « chauffé au rouge », à l’intérieur de lui. Cependant il ne semblait avoir ni mal, ni symptômes réels.


130 Voir (N.d.T.) p. 246

131 C’était la première fois que Richard utilisait explicitement l’expression « mauvaise maman ». Il reconnaissait maintenant qu’il doutait de sa mère et admettait donc les interprétations de Mme K.

132 Je n’ai pas donné à Richard d’interprétation de ce dessin. Cependant, j’aimerais en dire quelques mots. Ce qui est frappant, c’est la domination du rouge sur l’ensemble. Les deux parties rouges sont reliées par du noir – le père ; le violet – Paul, côtoie Richard. Mais Richard est également relié aux deux petites sections bleu clair – la mère. L’enfant a exprimé consciemment, au cours de cette séance, sa méfiance envers sa mère – en désignant une Mme K. allemande et une Mme K. anglaise par exemple ; d’autre part, il avoue qu’il ne sait pas dans quel camp se trouve cette dernière. Il y a un rapport entre sa méfiance et la quantité réduite de bleu clair dans le dessin.