Cinquante-septième séance – Vendredi

Richard attendait de nouveau Mme K. tout près de chez elle. Il savait bien qu’il ne devait pas venir à sa rencontre si avant, quoique Mme K. ne le lui eût jamais formellement interdit. Il exhiba tout d’abord ses bateaux qu’il avait à la main (c’était la première fois qu’il ne transportait pas la flotte dans sa poche), impatient qu’il était de les montrer à Mme K. Il fut fort aimable et bavard, tentant de l’amuser et de l’apaiser. Il ne tarda pas à lui demander si elle avait rencontré M. Smith. La réponse négative de Mme K. ne sembla pas dissiper ses doutes car il ne cessait de guetter la venue de l’homme. Peu après leur arrivée dans la salle de jeu, Richard vit passer M. Smith et parut soulagé. Mais celui-ci s’arrêta devant le jardin d’en face pour parler au vieux monsieur (que l’enfant avait surnommé l’ours) et Richard fut bouleversé. Il se mit alors à parler à voix basse demandant si M. Smith les entendait.

Mme K. interpréta : Richard était venu au-devant d’elle pour savoir si elle rencontrerait M. Smith et ce qu’elle ferait avec lui. Il désirait également entrer dans la chambre de Mme K. et découvrir si elle couchait avec le « vieux monsieur grincheux ».

Richard interrompit l’analyste, lui demandant s’il y avait eu des raids de la R.A.F.

Mme K. poursuivit ses interprétations : Richard souhaitait observer ses faits et gestes jour et nuit, comme ceux de sa mère, parce qu’il était jaloux et que les relations sexuelles étaient pour lui des attaques aussi dangereuses que celles de la R.A.F. et risquaient de tuer sa mère (tout comme le père-vagabond aurait pu le faire ou comme Hitler pourrait anéantir Mme K. lorsqu’elle partirait pour Londres).

Richard, bien qu’embarrassé, avoua qu’il épiait sa mère pour savoir ce qu’elle faisait ; il s’intéressait à tous ses faits et gestes, notamment aux lettres qu’elle recevait. « Et elle m’observe sans cesse, ajouta-t-il – non, c’est faux, rectifia-t-il. »

Mme K. interpréta : la curiosité de Richard était d’autant plus grande qu’il désirait savoir ce qui se passait à l’intérieur de sa mère. Il redoutait que le père « gredin » (et Richard – « gredin ») qui paraissait gentil mais était en vérité un traître, ne se mette à blesser et à bombarder sa maman.

Celle-ci se transformait alors en un lieu de cauchemar, le magasin de poisson empoisonné. Puisqu’il épiait sa mère, il s’attendait à ce qu’elle le surveille tout le temps [Projection], bien qu’il sût que ce n’était pas vrai ; c’était pourquoi il avait ajouté : « Non c’est faux. »

Richard alla boire au robinet et dit à Mme K. que ses paroles étaient désagréables ; il aurait préféré qu’elle se taise… Il installa sa flotte et demanda à Mme K. si elle voulait faire quelque chose pour lui.

Mme K. lui demanda ce qu’il voulait.

Richard la pria de l’aider à rendre la pièce complètement obscure ils y parvinrent. Richard déclara qu’il fallait qu’il fasse très noir afin qu’il ne puisse plus distinguer les bateaux, sinon, il ne pourrait déclencher une bataille nocturne. Il toucha le Nelson pour s’assurer que c’était bien lui. (Il avait déjà montré à Mme K. qu’il y avait une différence entre le Rodney et le Nelson ; le mât du Rodney était légèrement « blessé » ; il n’était pas très pointu.)

Mme K. interpréta : Richard s’imaginait que les organes génitaux de sa mère, ceux de Mme K. et de toutes les femmes étaient blessés, que leur pénis était cassé ou sectionné. Il avait exprimé cette idée par des dessins ; notamment dans le 3e dessin. Il avait également évoqué cette différence pas plus tard que dans la Cinquante-troisième séance.

Richard fit avancer le Nelson, l’accompagnant de bruits terribles. Il commenta sur un ton tragique : « Il s’en va mais ne sait pas qu’il risque de se faire attaquer dans le noir. » (Comme d’habitude, il disait « il » en parlant du Nelson et « elle » en parlant du Rodney.) Puis Richard fit sortir un torpilleur, suivi de plusieurs autres.

Mme K. lui demanda qui allait attaquer le Nelson dans le noir.

« Moi », répondit-il aussitôt. Mme K. entendait-elle les fantômes qui attaquaient le Nelson, poursuivit-il en émettant des sons étranges.

Mme K. interpréta : Richard désirait attaquer son père comme un fantôme, dans le noir, ainsi, son père ne devinerait pas que c’était son fils qui l’avait assailli. Peut-être craignait-il aussi que son père et lui ne meurent dans la bataille et ne deviennent des fantômes…

Quelques minutes plus tôt, Richard avait raconté à Mme K. que le nouveau garçon « horrible » qui était arrivé à l’hôtel l’inquiétait beaucoup. Les gens croyaient qu’il était gentil et c’était peut-être vrai. Cependant, Richard savait que le garçon lui demanderait de jouer avec lui et le surveillerait. Mais c’était peut-être lui, Richard, qui épiait toujours les garçons… Tout en parlant, Richard allumait et éteignait la lumière. Il décida d’ouvrir les rideaux. Il avait regardé à plusieurs reprises derrière ces tentures pour voir si M. Smith était toujours là ; il constata avec joie qu’il était parti.

Mme K. interpréta : le jeu de bateaux exprimait les sentiments de Richard pendant la nuit. Il désirait attaquer son père et sa mère mais redoutait de le faire. Les bombes de Richard – la R.A.F. – atteindraient et blesseraient également les bons parents. Mme K. expliqua aussi pourquoi Richard craignait d’être surveillé et entendu. Au début de la séance, il avait demandé si M. Smith les entendait et s’était mis à chuchoter. Cette peur était liée au désir permanent de Richard d’épier ses parents, d’observer leurs faits et gestes, de découvrir leurs pensées secrètes et de les attaquer sournoisement. Il avait l’impression de les avoir dévorés – les frites chez le marchand de poisson-pommes frites, le saumon, la baleine, l’aigle noir – et s’imaginait contenir le père et la mère dangereux qui le surveillaient de l’intérieur et connaissaient ses moindres actes et ses moindres pensées. C’était la raison pour laquelle il craignait tant de se faire épier par le « nouveau » garçon de l’hôtel, et d’être entendu par M. Smith et son vieil ami (bien qu’ils fussent de l’autre côté de la rue).

Richard avait écouté Mme K. avec attention, surtout lorsqu’elle avait parlé de ses sentiments de persécution (sa peur d’être persécuté par les hommes et les garçons). L’enfant lui demanda, essayant manifestement de comprendre, pourquoi ces pensées l’obsédaient et si elles étaient bien réelles. Il sortit et regarda autour de lui.

Le beau temps ne le dérida pas. Il lança une pierre sur un chat qui se trouvait dans le jardin voisin ; il pensait que celui-ci abîmait les légumes. Ensuite, il regagna la salle de jeu, inspecta la pièce et constata non sans plaisir que les guides qui étaient venues la veille n’avaient rien dérangé… Il se mit à balayer, surtout sous le radiateur électrique. Il entra dans la cuisine, nettoya le fourneau, enlevant un peu de cendre. Il pria Mme K. de remettre la hache sur la cuisinière, afin que personne ne s’aperçût qu’il l’avait touchée.

Mme K. interpréta : Richard redoutait les mauvais bébés qui se trouvaient à l’intérieur de Mme K. (et de sa mère), et empoisonnaient et salissaient celle-ci. Il avait également peur de la mauvaise « grosse commission », que son père et lui, pensait-il, avaient introduite dans sa mère. Le chat qui abîmait les légumes représentait Richard empêchant les bons bébés de grandir. Il était content que les guides n’aient rien déplacé dans la salle de jeu ; il espérait donc que les enfants et lui n’endommageraient pas l’intérieur de sa mère, ou alors qu’il serait capable de réparer l’intérieur de sa mère. C’était cet espoir qu’exprimait le nettoyage de la salle de jeu et du fourneau.

Richard prit un livre, lut et regarda les illustrations. Son visage s’illumina à la vue d’une image représentant un enfant jouant avec un tout petit chat. Il examina également avec intérêt une image figurant un chat devant un grand mur.

Mme K. interpréta : l’image de l’enfant et du petit chat plaisait tant à Richard parce qu’elle représentait pour lui le bon bébé qu’il souhaitait donner à sa mère et que lui-même désirait posséder.

Richard était plongé dans ses pensées et semblait ne pas entendre Mme K. ; il leva soudain la tête, comme s’il émergeait d’un rêve, et contempla le visage de Mme K. sans paraître prendre garde à ses interprétations. Il déclara, ému : « Vous êtes jolie ; vous avez un beau visage ; je vous aime beaucoup. »

Mme K. interpréta : Richard s’inquiétait de ce qui se passait à l’intérieur de sa mère et de Mme K. ; il avait l’impression qu’elles se faisaient détruire, mais qu’elles étaient également furieuses et se transformaient en « sales brutes ». Grâce aux interprétations de Mme K., il avait compris qu’il avait peur de Mme K. et de sa mère, mais aussi qu’il espérait qu’elles contiennent de bons bébés et de gentilles pensées. Richard pouvait maintenant regarder Mme K. et découvrait qu’elle était la bonne mère – c’est-à-dire intacte et protectrice – et qu’elle était belle.

Selon son habitude, l’enfant avait demandé plusieurs fois à Mme K. si elle devait aller chez l’épicier. Richard parut content d’apprendre qu’elle irait acheter des chaussures ; pourtant ce magasin était bien plus près que l’épicerie. Richard était peut-être rassuré parce qu’il n’y avait que des vendeuses dans le magasin de chaussures (Note I).

Note de la cinquante-septième séance

I. Le fort élément paranoïde qui se manifestait chez Richard à travers sa jalousie à l’égard de M. Smith et des autres hommes qui étaient en contact avec moi provenait de la présence de son père à « X ». L’analyse du complexe d’Œdipe avait contribué à faire ressortir sa jalousie refoulée, dirigée contre son père, et ses fantasmes concernant les relations sexuelles de ses parents. Cela semble contredire mon affirmation sur la prépondérance de la position dépressive. Cependant, je dirais qu’en même temps que ses sentiments paranoïdes et sa jalousie, le conflit entre l’amour et la haine était également devenu accessible à l’analyse et que ses sentiments contradictoires à l’égard de ses parents – par exemple sa culpabilité à l’idée d’avoir destitué son père et sa pitié pour celui-ci – se manifestaient avec plus d’évidence. La vive jalousie de Richard s’accompagnait d’une prise de conscience plus grande du caractère paranoïde de celle-ci ; l’embarras qu’il éprouvait à cause de ses soupçons en témoignait.