Cinquante-huitième séanceSamedi

Richard rencontra Mme K. au coin de la rue, près de la salle de jeu. Il avait l’air fort inquiet. Il demanda, en premier lieu, si Mme K. ne voyait pas d’inconvénient au changement d’horaires prévu (afin qu’il puisse rentrer chez lui pendant la permission de son frère). Il voulait annoncer à Mine K. une mauvaise nouvelle mais décida qu’il valait mieux le faire dans la salle de jeu. Il demanda alors à Mme K. si elle avait rencontré M. Smith et le vit passer juste à ce moment-là. Il le salua cordialement et observa la façon dont Mme K. lui dit bonjour. Une fois dans la salle de jeu, l’enfant sortit ses bateaux et raconta à Mme K. qu’il avait mal aux oreilles ; le docteur avait dit que ses deux oreilles étaient roses à l’intérieur mais que « c’était la droite qui allait le plus mal, bien sûr ». Mme K. lui demanda pourquoi « la droite, bien sûr » ; il se contenta de répondre que c’était celle qui lui faisait le plus mal. En fait, il ne souffrait pas, poursuivit-il, mais il craignait de devoir subir une nouvelle opération. Cette pensée l’obsédait. Tout en parlant, il ne cessa de regarder par la fenêtre et déclara, soulagé : « M. Smith est parti. » (M. Smith s’était encore arrêté pour bavarder avec l’homme qui habitait en face.)

Mme K. fit observer à Richard que M. Smith (représentant M. K. et son père) était pour lui une source constante de persécution.

Richard parut embarrassé et déclara que M. Smith était très gentil… Il ajouta que, la veille, M. Evans lui avait donné des bonbons, et il se mit à en faire l’éloge.

Mme K. lui demanda s’il lui avait vendu ces bonbons ; Richard dit que oui et changea vite de sujet, refusant de reconnaître que M. Evans lui avait donné des bonbons contre de l’argent. Il s’emporta soudain contre ce dernier racontant qu’il avait accepté une commande de fraises et ne les avait pas livrées. Il se plaignit également que, le dimanche précédent, il l’avait renvoyé au bout de la queue pour les journaux ; Richard avait failli l’assassiner. (Mme K. se trouvait dans cette queue et l’enfant avait été profondément humilié qu’elle fût témoin de l’incident.) Le lendemain, il avait demandé à Mine K. si elle était dans la queue, tout en sachant fort bien qu’elle s’y trouvait. Il avait essayé de réprimer sa colère. (Mme K. avait interprété cela.) Quelques instants plus tard, Richard vit passer dans la rue deux garçons qu’il connaissait ; l’un d’eux venait de « Z ». Il déclara qu’ils étaient très gentils. Il ajouta qu’ils ne s’étaient pas retournés pour le regarder parce qu’ils ne ressentaient pas, comme lui, le besoin d’observer tout le temps les autres garçons. Pendant ce temps, il avait commencé à installer sa flotte. Il avait, ce qui lui était inhabituel, porté le Nelson à sa bouche, prenant le mât entre ses dents. Il essaya d’attraper une mouche l’appelant « M. Mouche ». Il eut tout d’abord l’intention de la tuer, puis déclara que « M. Mouche » désirait sortir de prison ; il prit l’insecte entre ses doigts et lui rendit la liberté.

Mme K. interpréta : le mât du Nelson symbolisait, comme cela s’était souvent produit, le pénis de son père et aujourd’hui plus particulièrement celui de M. Smith. Richard désirait détruire le pénis de son père qu’il imaginait avoir avalé. Il venait d’exprimer ce désir en mordant le mât du bateau. La mouche représentait le père dont Richard avait pitié. Il avait relâché la mouche par pitié mais aussi parce qu’il voulait se débarrasser de ce pénis qu’il avait désiré et avalé. D’autre part, il s’en méfiait et le craignait davantage. Il s’attendait toujours à des représailles de la part de son père à cause de l’hostilité qu’il éprouvait pour celui-ci et son pénis. Si M. Mouche-pénis se trouvait prisonnier à l’intérieur de Richard, que lui arriverait-il ?

Richard continua à installer ses bateaux. Il sortit des torpilleurs, forma un groupe de sous-marins, un autre de croiseurs. Les navires de chaque groupe étaient rangés côte à côte et il y avait peu de place entre les groupes. Richard expliqua que les croiseurs représentaient Mme K. et lui-même. Le Nelson fit le tour de la table et se cacha derrière les rochers, figurés par le sac et le panier de Mme K.137. Le Rodney ne tarda pas à se mettre en route à la recherche du Nelson qui essaya de rejoindre le Rodney, mais n’y parvint pas parce que celui-ci était parti dans l’autre sens. Richard parla alors du « pauvre Nelson tout seul ». Maintenant, c’était le Rodney qui était dissimulé derrière les rochers. Le Nelson entra dans le port. Richard avait placé un sous-marin entre le croiseur-Richard et le croiseur-Mme K., déclarant que c’était Bobby. Il fit alors avancer le Nelson en direction du croiseur-Richard et du croiseur-Mme K. et émit des bruits sonores.

Mme K. lui demanda si le Nelson était en colère.

Richard répondit que oui ; le Nelson se demandait ce que faisait Richard avec Mme K. Puis il alla se ranger au côté du croiseur-Richard et le bruit cessa.

Mme K. interpréta : au début de la séance, Richard avait décidé de laisser son père et sa mère heureux ensemble, et s’était adressé à la nurse pour remplacer sa mère, comme bien des fois lorsqu’il était bébé. Mais il ne réussissait pas à laisser ses parents tranquilles ; dans son jeu, son père était évincé et restait tout seul. Richard avait bien essayé de réunir ses parents, sa mère avait suivi son père, cependant il avait craint de ne pas pouvoir les rendre heureux et finalement, ses parents ne se retrouvaient pas. Bobby, qui était venu se placer entre Richard et Mme K., représentait le pénis de Richard que ce dernier avait introduit dans Mme K. ; c’était pourquoi son père était en colère et intervenait. Mme K. et la nurse figuraient également sa maman. Richard redoutait que son père, représenté maintenant par M. Smith, ne se mêlât de cela et ne blessât le pénis de Richard. La crainte d’une opération de l’oreille ravivait sa peur du docteur détesté (Sixième séance) qui symbolisait le mauvais père attaquant et détruisant le pénis de Richard. Richard s’alliait avec son père afin de calmer l’hostilité de celui-ci. D’autre part, il avait pitié de lui parce qu’il se trouvait seul. Pour finir, le père-Nelson et le croiseur-Richard étaient proches l’un de l’autre et avaient uni leurs pénis.

Richard protesta violemment contre cette interprétation, affirmant qu’il n’avait pas de pareils désirs. Il n’aimerait pas faire ça avec son pénis.

Mme K. interpréta : ses désirs pour son père et sa mère se dissimulaient derrière de nombreuses craintes. Entre autres la peur du père menaçant, abandonné et par conséquent dangereux. D’autre part, Richard pensait que son pénis n’était ni assez grand, ni assez bon pour sa mère, qu’il risquait de le blesser en l’introduisant en elle et qu’il ne pourrait peut-être plus le retirer d’elle. Malgré toutes ses terreurs, il désirait coucher avec sa mère, la pénétrer avec son pénis. Pour prendre la place de son père auprès d’elle, il fallait qu’il isole celui-là ou qu’il le supprime. Son désir de « faire l’amour » avec son père, représenté maintenant par M. Smith, était profondément caché mais il l’avait exprimé en plaçant le Nelson tout près du croiseur-Richard.

Pendant ce temps, Richard avait déplacé le Nelson, et le Rodney était sorti de sa cachette. Bien qu’il eût suffisamment de place, le Rodney heurta avec sa poupe l’arrière du Nelson et du croiseur-Richard, puis vint se ranger aux côtés de Richard. L’enfant signala que sa mère (le Rodney) trouvait elle aussi à redire aux relations de Richard avec Mme K. Puis il fit avancer rapidement le sous-marin Bobby qui se trouvait encore entre les croiseurs-Mme K. et – Richard et déclara : « Maintenant, il n’y a plus de pénis… » Richard bouleversa la disposition des bateaux qui se retrouvèrent tous couchés sur le flanc, entassés les uns sur les autres ; seul un torpilleur qui se trouvait un peu à l’écart était épargné. Richard expliqua qu’il s’agissait du Vampire et que c’était tout ce qui restait de la marine anglaise. Il ne tarda pas à remettre la flotte d’aplomb : à présent, c’était la flotte allemande. Le Nelson était devenu le Tirpitz et sortait du port. Le Vampire, qui s’était caché derrière les rochers, sortit brusquement et attaqua le Tirpitz qui fut immédiatement rejoint par d’autres navires. La bataille resta sans issue. Soudain, Richard demanda à Mme K. si elle avait un couteau ; elle lui prêta son canif. Richard racla le mât du Vampire avec le couteau et déclara qu’il avait coupé les mauvais morceaux. Le canif se transforma alors en base américaine où des bateaux de toutes les nationalités pouvaient accoster. L’enfant dit que les USA n’étaient pas en guerre ; non, ils étaient en guerre, rectifia-t-il. Des croiseurs japonais et russes ainsi que le Vampire qui était également allemand entraient tour à tour dans le port et des batailles éclataient.

Les Russes n’étaient plus dans le camp anglais, ils avaient rallié les Japonais et les Allemands. Vers la fin du jeu, une partie de la flotte était devenue américaine et vint à la rescousse du Vampire (qui était de nouveau britannique) et des Anglais. Quand Richard eut fini de s’amuser, il alla boire au robinet, puis emplit l’évier.

Mme K. interpréta : la marine anglaise, qui représentait la famille au complet, avait péri. Le Vampire représentait Richard ; ne s’était-il pas déjà vanté d’être le « plus grand des torpilleurs » ? (Cinquante-troisième séance.) Il avait l’impression d’avoir dévoré tout le monde, c’était pourquoi le Nelson était devenu le Tirpitz, un navire allemand. Richard restait donc seul et sans allié. Il croyait avoir attaqué, abandonné, trahi chaque membre de sa famille ; il les contenait tous et les sentait malheureux et furieux à l’intérieur de lui, ce qui ne faisait qu’amplifier ses propres sentiments de tristesse et de solitude. À la fin du jeu, il avait espéré pouvoir faire revivre les bons parents avec l’aide de la flotte américaine. En buvant au robinet et en remplissant d’eau l’évier qui représentait l’intérieur de son corps, il s’imaginait recevoir le secours du bon lait de la bonne mère.

Richard considérait le radiateur électrique qui n’était pas allumé et demanda si, lorsqu’il était éteint, le courant passait et s’il risquait de se brûler. Il le toucha d’un air inquiet, puis l’alluma et le regarda rougir. Il l’éteignit déclarant qu’il devenait trop rouge.

Mme K. interpréta : il y avait un rapport entre le radiateur qui rougissait et l’intérieur de ses oreilles qui était rose.

Richard avoua qu’il aimerait enlever le charbon et les braises rougeoyants (artificiels) du radiateur. Sa colère montait progressivement. Il déclara qu’il aurait voulu retirer la barre cassée de l’appareil et demanda à Mme K. si elle l’y aurait autorisé, si le radiateur lui avait appartenu.

Mme K. lui répondit quelle ne l’autoriserait jamais à casser le radiateur, même s’il était à elle.

Richard lui demanda alors si elle lui aurait donné la permission de casser la table, si elle avait été chez elle.

Mme K. répliqua qu’elle ne lui laisserait jamais, abîmer complètement la table mais qu’elle ne lui dirait rien s’il l’égratignait ou écrivait dessus. Elle lui donnerait même des morceaux de bois à couper ou d’autres objets. Puis elle interpréta : toutes ces questions exprimaient le désir de Richard de détruire Mme K. contenant M. K., ainsi que sa peur de la détruire. La barre du radiateur représentait le pénis d’homme qu’elle avait à l’intérieur d’elle. Les pulsions destructrices de Richard étaient également dirigées contre ses parents. Par conséquent, malgré sa colère, il désirait que Mme K. l’aidât à restreindre sa violence. Il pensait qu’on devait l’empêcher de détruire ses parents et son propre pénis. Couper les mauvais morceaux du mât du torpilleur Vampire, c’était débarrasser son pénis des parties qu’il imaginait malfaisantes. Il avait l’impression d’être plein de persécuteurs et d’avoir de mauvais pénis à l’intérieur du sien. Il voulait se débarrasser de tous ces ennemis intérieurs de la même manière qu’il avait essayé de se défaire de M. Smith et de M. Mouche. Lorsqu’il avait demandé s’il risquait de se brûler au radiateur éteint, il n’avait fait qu’exprimer son incertitude à propos de son intérieur ; il ignorait si celui-ci était en feu. Les oreilles roses qui lui faisaient mal symbolisaient le pénis brûlant de son père qu’il avait le sentiment de contenir et qui allait le brûler, pour se venger des assauts incendiaires que Richard lui avait fait subir.

Richard retourna boire au robinet ; il trouva un palet, le ramassa et le mordit à pleines dents ; il déclara ensuite qu’il avait un goût détestable. Puis il but et trouva que c’était bon. Avant de quitter la cuisine, il emplit l’évier et pria Mme K. d’enlever le bouchon quand il serait dehors, parce qu’il voulait voir par où l’eau s’écoulait.

Au cours de la séance, Richard n’avait pas réclamé le bloc de papier, ce qui était sans doute une réaction à l’oubli de la veille (Note I). Il sembla beaucoup moins persécuté par les passants et par les objets internes. La dépression qui se manifesta lorsque tous les bateaux, sauf lui, furent coulés, fut de courte durée ; l’enfant finit par trouver une solution satisfaisante. Il n’eut à aucun moment l’air désespéré (Note II).

Notes de la cinquante-huitième séance

I. Je pense que Richard craignait que j’eusse de nouveau oublié le bloc de papier. Cependant, j’ai l’impression qu’il ne lui était pas venu consciemment à l’esprit de s’en enquérir, c’est-à-dire qu’il avait refoulé son intérêt pour le papier de peur d’être déçu. Le mécanisme conduisant à une telle attitude semble consister en un détachement de l’objet désiré, en la négation de l’importance qu’on lui accorde, afin d’éviter de détruire et de haïr la personne aimée, et d’échapper à la culpabilité et à la dépression qui en résulteraient. Cependant, la défense maniaque ne fut pas un succès complet puisque la haine et les ressentiments poussèrent Richard à couler toute la flotte anglaise, c’est-à-dire sa famille entière. Culpabilité, désespoir et sentiment de solitude s’ensuivirent. D’autre part, les désirs homosexuels de l’enfant augmentèrent parce qu’il se sentait frustré par le sein comme l’exprimait son intérêt pour le pénis du père (le Nelson entre ses dents).

J’ai déjà dit que malgré la dépression profonde qui l’accablait de temps à autre, Richard ne donna jamais l’impression d’être complètement désespéré. Je suis persuadé que l’analyse, surtout depuis quelques jours, avait pour effet de diminuer les angoisses persécutives et dépressives de l’enfant et de lui rendre espoir. J’étais redevenue pour lui la bonne mère affectueuse et il était capable d’assimiler les interprétations bienfaisantes – mécanisme symbolisé par le fait de boire la « bonne » eau du robinet.

Le mécanisme qui consiste à détourner la culpabilité et la dépression de leur point focal, c’est-à-dire de la relation au premier et unique objet, le sein maternel et la mère, et à reporter ces sentiments sur d’autres objets est une sorte de compromis, un demi-succès de la défense maniaque contre la position dépressive. Nombre de patients souffrent de sentiments généralisés de culpabilité et de dépression, ou bien se croient coupables sans raisons valables. Cependant, dans la situation du transfert, les sentiments de culpabilité se heurtent souvent à d’immenses difficultés car toutes les émotions se rapportant à l’objet primaire se trouvent ravivées juste à ce moment-là.

II. À ce stade de l’analyse, certaines choses caractéristiques se répétaient quotidiennement. En début de séance, l’enfant demandait si la R.A.F. avait effectué des raids. Il écoutait les informations chaque matin mais désirait que je les lui confirme ; cette question signifiait également qu’il voulait savoir si j’avais passé une bonne nuit. Comme on l’a vu dans la Soixante-septième séance, les raids de la R.A.F. symbolisaient les dangers menaçant la mère de Richard et moi-même au cours des mauvaises relations sexuelles.

Boire au robinet juste après le début de la séance et avant de jouer était également devenu un geste quotidien, ce rituel signifiait que l’analyse apporterait quelque chose de bon et rassurait Richard. L’enfant avait aussi pris l’habitude de me demander si j’étais allée au cinéma ou à quoi j’avais occupé ma soirée. Cette question avait deux significations : Richard était inquiet parce qu’il avait l’impression de m’avoir privée de cinéma et il me soupçonnait d’avoir été avec le « vieux monsieur grincheux » ou avec M. Smith, car sa jalousie était extrême en cette période où le complexe d’Œdipe se manifestait avec violence.


137 Ce n’était pas la première fois que mon sac et mon panier représentaient des cachettes sûres.