Cinquante-neuvième séance – Dimanche

Richard était de nouveau venu attendre Mme K. près de chez elle.

Il avait conscience d’abuser d’elle et cachait son embarras par une vivacité et un entrain extrêmes. Il questionna Mme K. : s’était-elle demandée qui marchait à sa rencontre ? Peut-être avait-elle cru que c’était M. K. L’enfant annonça que tout allait bien ; il n’avait plus mal aux oreilles. Mme K. alla prendre la clef de la salle de jeu et Richard l’attendit dehors. Il lui demanda qui l’avait reçu ; la vieille dame (chez qui se trouvait la clef) était-elle seule ou avec quelqu’un ? En chemin, Richard fut attentif à tout ce qu’il vit ; il se retourna plusieurs fois et se rendait compte de ce qui se passait dans son dos, sans même regarder derrière lui. Il déclara qu’ils ne rencontreraient pas M. Smith parce que c’était dimanche, puis décrivit le chemin qu’empruntait ce dernier chaque matin pour se rendre au travail. Il remarqua qu’il n’y avait pas grand monde dans la rue et qu’en tout cas, il n’avait plus tellement peur de rencontrer des gens ; mais ajouta-t-il entre ses dents, il fallait quand même demeurer sur ses gardes. Arrivé à la salle de jeu, il dit qu’il n’avait pas voulu amener sa flotte. Il but au robinet et réclama le bloc de papier ; puis il changea d’avis et demanda à Mme K. de lui donner son panier (dans lequel elle transportait les jouets, les crayons et le papier). Il le fouilla avec entrain et en sortit divers objets ; il examina en premier lieu une petite balançoire qui l’inquiéta parce qu’elle n’était pas en parfait état – l’un des montants tenait mal. Il la remit immédiatement dans le panier qu’il repoussa, déclarant que c’était une maman blessée. Il se mit à dessiner (50e dessin). Il s’agissait de lignes de chemin de fer ; les trains se rendaient à toute allure de « Roseman » à « Halmsville ». Mme K. fit remarquer à l’enfant l’orthographe de « Halmsville », celui-ci répéta que c’était « Hamsville » car il ne voyait pas son erreur ; il finit par reconnaître sa faute, en fut surpris et la corrigea sans faire de commentaire sur « Halms », Sa dépression et son incapacité de coopérer avaient augmenté. Suivant les rails avec son crayon, il dit que les trains allaient de « Roseman » à « Hamsville » mais que d’autres trains coupaient cette ligne et se rendaient de « Valein » à « Lug ». Ce faisant, l’enfant mit le crayon jaune dans sa bouche.

Mme K. interpréta : ce dessin exprimait le danger que courait le pénis « Roseman » ; il risquait de se transformer en baleine parce que les deux lignes se rencontraient, bien que Richard eût essayé de nier ce fait en faisant rouler les trains de « Roseman » à « Hamsville ». Il avait nié ce danger parce qu’il était inquiet à cause de ses oreilles (Lug)138 ; il craignait qu’on ne les lui opère. Les baleines – le mauvais pénis du père qui était à l’intérieur de lui – entraient dans ses oreilles.

Richard brancha alors le radiateur électrique et le regarda rougir.

Mme K. interpréta : l’intérieur du radiateur représentait l’intérieur de ses oreilles qui rougissaient.

Richard admit l’interprétation, mais éteignit l’appareil, déclarant qu’elles redevenaient blanches.

Mme K. interpréta : Richard redoutait que, dans le combat contre le mauvais père à l’intérieur de lui – la baleine –, ses oreilles ne redeviennent plus jamais blanches. Les oreilles symbolisaient également son pénis, et sa peur d’une opération était liée à l’horrible souvenir qu’il avait gardé de sa circoncision. Le jour précédent, il avait demandé à Mme K. si, le radiateur lui appartenant, elle l’autoriserait à arracher la barre cassée – le dangereux pénis du père. D’autre part, il redoutait, en coupant le contact, de tuer tout ce que Mme K. et lui-même contenaient. Mme K. rappela à Richard qu’éteindre le radiateur avait déjà signifié arrêter la vie à l’intérieur de sa mère. Il n’avait cessé, en racontant le rêve de la voiture noire couverte de plaques d’immatriculation (Neuvième séance) – qui représentait la mère morte portant des bébés morts – d’allumer et d’éteindre le radiateur ; gestes qui exprimaient que la vie et la mort alternaient à l’intérieur de sa mère.

Richard dit, d’un air très malheureux, qu’il ne pouvait plus écouter, et qu’il désirait sortir. Une fois dehors, il regarda autour de lui sans faire aucun de ses commentaires habituels. Quelques instants plus tard, il s’écria que c’était une honte de laisser pousser tant de mauvaises herbes et qu’il fallait prendre soin du jardin… De retour dans la salle de jeu, il écrivit plusieurs fois son nom sans le recouvrir de gribouillis… Il demanda si la colère de l’analyste nuirait au patient ou à l’analyste.

Mme K. interpréta : Richard ne pouvait croire qu’elle ne se mettrait pas en colère, parce qu’il avait l’impression de lui avoir fait du mal. Il voulait qu’on remette le jardin en état en arrachant les mauvaises herbes, c’est-à-dire en extirpant les mauvais bébés et le mauvais pénis ; éteindre le radiateur avait à peu près la même signification. Cependant, Richard avait peur de causer ainsi la mort de sa mère. En écrivant son nom sans le gribouiller, il avouait ouvertement qu’il risquait d’être dangereux pour Mme K. et pour sa mère, si jamais il se mettait en colère et devenait jaloux.

Richard répondit que c’était inutile ; Mme K. lui demanda s’il parlait de l’analyse ; il dit que oui ; il savait que le traitement l’aidait mais avait l’impression qu’il ne pourrait l’aider.

Mme K. lui demanda s’il pensait de la sorte à cause de son départ. Il répliqua que le départ de Mme K. l’inquiétait ; les quelques semaines qui restaient lui suffiraient-elles pour l’aider ?

Mme K. dit que même quelques semaines de traitement étaient efficaces.

Richard parut moins triste et commença le 51e dessin après avoir questionné Mme K. : qu’avait-elle fait la nuit dernière ? Était-elle restée chez elle ? Quelle langue parlait-elle avec M. K. ? Pendant la dernière guerre, M. K. s’était-il battu contre les Anglais ? L’Autriche et la Hongrie se trouvaient-elles alors dans le camp allemand ? Comment étaient le col et la cravate de M. K. ; comme ceux de Richard ou à l’ancienne mode ? Quel était le prénom de M. K. ? (L’enfant avait l’air angoissé et persécuté.)

Mme K. interpréta : Richard s’inquiétait de ses activités nocturnes, notamment parce qu’elle devait le quitter pour très longtemps. Il craignait qu’elle ne devienne la mère « sale brute » qu’il imaginait pleine de père « sale brute », Tout cela excitait la curiosité de Richard au sujet de M. K. (qui représentait son père) et du pénis de celui-ci – qu’il fût toxique, chauffé au rouge, la baleine dévorante (c’est-à-dire dangereux pour Mme K.) ou bien le bon « Roseman ». D’autre part, Richard éprouvait les mêmes frayeurs à propos de l’intérieur de sa mère et du sein. Mme K. lui rappela l’aigle (49e dessin) qui symbolisait la mère noire empoisonnée et empoisonneuse contenant le père-fantôme.

Richard regarda ce dessin et recula, effrayé, déclarant qu’il était affreux. Il fit une ellipse à l’intérieur de la section claire du centre.

Mme K. interpréta : les parents dévorés et dévorants étaient maintenant symbolisés par une bouche ouverte.

Un peu plus tôt, Richard avait demandé à Mme K. si elle pourrait le recevoir plus tard que prévu, le mardi suivant, afin qu’il puisse rentrer à « X » par le train plutôt qu’en autobus, le voyage en autobus étant trop désagréable et fatigant139.

Mme K. répliqua qu’elle ne pouvait reculer l’heure de la séance ; elle ajouta qu’elle téléphonerait à sa mère ; peut-être pourraient-elles décider d’un autre rendez-vous afin qu’il ne soit pas obligé de prendre le car.

Richard pâlit et ses yeux s’emplirent de larmes lorsque Mme K. lui annonça qu’elle ne pourrait le recevoir plus tard que d’habitude. Cependant ses dernières paroles le tranquillisèrent un peu. Cette frustration l’avait fort déprimé.

Mme K. interpréta : dès quelle ne faisait pas ce que Richard désirait, celui-ci s’imaginait qu’elle cessait d’être la bonne mère et se transformait en mère-Hitler et l’abandonnait à l’ennemi (Note I).

Richard continua son 51e dessin. Mme K. voyait-elle ce qu’il représentait ? C’était un Zeppelin, expliqua-t-il ; il lançait des bombes. À gauche et à droite, montaient les obus du Nelson. Un avion anglais bombardait le Zeppelin ; à droite de cet avion se trouvait une bombe. Quand l’enfant eut terminé cette partie du dessin, il traça une ligne transversale sous le Nelson si bien que dans la partie inférieure de la feuille, il n’y avait qu’un poisson. Richard était en proie à une dépression profonde.

Mme K. lui demanda qui le poisson représentait.

Richard répondit que c’était lui.

Mme K. interpréta : le Zeppelin figurait M. K. et Mme K. dont il avait une fois de plus voulu connaître les relations – les mauvais parents suspects qui détruisaient les bons parents anglais mais qui, à leur tour, se faisaient tuer par Richard qui était tout en haut, sous la forme d’un avion anglais. Cependant, Richard pensait qu’en tuant les mauvais parents, il détruirait nécessairement les bons parents parce qu’il avait compris que les bons et les mauvais parents étaient les mêmes personnes. Pendant la séance, il avait montré qu’il aimait bien Mme K. parce quelle l’aidait ; mais elle représentait également la mère espionne, parlant la langue des ennemis avec le père (M. K.). Pour finir, Richard s’imaginait qu’il avait supprimé tout le monde et qu’il restait seul – le poisson au-dessous du trait horizontal.

Richard se hâta d’ajouter un second poisson, des étoiles de mer et des plantes.

Mme K. lui demanda qui était le second poisson.

Richard rétorqua que c’était Paul. Puis, examinant le dessin de plus près, il annonça que c’était Mme K. et inscrivit son nom. Il expliqua que les deux étoiles de mer représentaient ses oiseaux, et la troisième, Bobby. Puis il écrivit rapidement toute une série de chiffres en commençant par 1. Mme K. lui demanda ce que cela signifiait et il répondit qu’il voulait simplement remplir la page.

Peut-être les chiffres représentaient-ils des personnes, suggéra Mme K.

Richard répliqua sans hésiter que c’était des bébés. Il réexamina le 51e dessin et déclara qu’il était triste.

Mme K. interpréta : Richard était désespéré parce que ce dessin montrait que sa famille, Mme K., le monde entier allaient périr et qu’il resterait seul. La veille, il était déjà resté l’unique survivant de la flotte britannique sous la forme d’un torpilleur. Cependant, il espérait qu’il ne resterait pas seul, espoir qui se manifestait par la présence d’un second poisson (représentant d’abord Paul, puis Mme K.). Le jour précédent, les États-Unis étaient finalement venus à l’aide de l’Angleterre, ce qui signifiait que, malgré ses craintes, Richard espérait que l’analyse reprendrait un jour et que la bonne mère et lui-même ne mourraient pas140.

Richard avait regardé plusieurs fois par la fenêtre. Il aperçut une femme et déclara qu’elle était drôle et qu’elle avait l’air italien. Vint à passer un groupe d’enfants ; contrairement à son habitude, il ne se cacha pas et dit : « Ça ne fait rien s’ils me voient. » Il ne quitta pas la fenêtre, même au passage de la petite fille rousse et de ses amis – ses pires ennemis ; son visage se durcit et il avança le menton, s’efforçant visiblement d’affronter le danger. Les sentiments de culpabilité et la dépression de l’enfant avaient augmenté parce que son père partait le lendemain. D’autre part, Richard éprouvait des sentiments contradictoires pour les séances du dimanche ; il était soulagé qu’elles soient supprimées, car il pourrait rentrer chez lui à la fin de la semaine mais le fait de ne pas voir Mme K. le dimanche augmentait ses sentiments de perte et de culpabilité. Il demanda à Mme K. si elle recevrait quelqu’un d’autre à sa place, le dimanche. Il n’ignorait pas que ces séances du dimanche dépendaient de lui.

Sur le chemin du retour, Richard se montra fort curieux de ce qui se passait dans la rue. Il demanda à Mme K. si elle irait acheter le journal du dimanche chez M. Evans (il avait déjà posé cette question au cours de la séance). L’enfant déclara triomphalement qu’elle ne pourrait aller chez l’épicier ; il y avait pourtant un magasin ouvert, la pharmacie, ajouta-t-il.

Pendant le trajet, Richard s’arrêta à plusieurs reprises pour observer les passants et se détendit à la vue du chaton qu’il avait trouvé quelques jours plus tôt et rendu à ses maîtres. Son visage s’éclaira et il pria Mme K. de s’approcher du mur sur lequel le chat était perché et de le regarder. Il se mit à parler à l’animal, lui conseillant de rentrer chez lui et de ne plus se perdre. Le changement d’expression et d’attitude de l’enfant était frappant. Il était passé d’un état de dépression à des sentiments d’amour et de tendresse.

Note de la cinquante-neuvième séance

I. À en croire de nombreux psychanalystes, la dépression serait la cause de l’angoisse persécutive et de l’agressivité. Il est vrai qu’une frustration extrême augmente l’angoisse persécutive. Cependant, je voudrais souligner ici, comme je l’ai déjà fait dans plusieurs de mes ouvrages, que les enfants – et les adultes – dont l’angoisse persécutive est extrêmement violente, sont incapables de supporter la frustration. En effet, la frustration transforme l’objet en persécuteur qui s’allie avec les ennemis. Je voudrais montrer qu’il y a un lien entre ce phénomène et la projection des pulsions destructrices qui, nous le supposons, se manifestent dès la naissance.


138 lug : oreillette (de bonnet) (N.d.T).

139 En principe, Richard devait partir à « Y » le lundi soir et rentrer seul à « X » le lendemain.

140 Une autre interprétation que je n’ai pas faite, semble-t-il, s’impose : Richard, afin de faire revivre sa mère, devait lui donner de nombreux bébés (les chiffres) ; les relations sexuelles l’effrayaient – c’était ce qu’on avait vu tous ces derniers jours – il redoutait aussi les attaques et la punition de son père. D’autre part, l’entant ignorait s’il serait jamais puissant et si un jour, il aurait un bon pénis capable de féconder. L’une de mes notes se rapportant à cette séance indique qu’elle fut la conséquence de mon incapacité à soulager suffisamment l’enfant de la dépression.