Soixante-troisième séance – Jeudi

Richard attendait Mme K. à quelques pas de la salle de jeu. Il avait l’air heureux. L’enfant était debout, appuyé contre la murette d’un jardin ; les yeux mi-clos, il faisait la grimace et feignait de ne pas voir l’analyste.

Il dit en plaisantant qu’il s’était demandé si elle le reconnaîtrait car il avait essayé de passer pour un « vieil imbécile ». Il raconta alors à Mme K. que sa mère lui avait téléphoné : elle, Paul et Richard iraient passer la journée à « Z », lui avait-elle annoncé, et son père, qui allait mieux, resterait avec l’infirmière. Une fois entré, Richard s’assit à la table et annonça que la flotte n’avait pas eu envie de venir, elle ne voulait pas voir Mme K.

Mme K. interpréta : Richard semblait éprouver pour elle des sentiments contradictoires. La flotte représentait une partie de l’esprit de Richard et sa famille qu’il désirait laisser à l’abri de Mme K.

Richard admit cette interprétation, mais affirma qu’il voulait voir Mme K. et l’aimait beaucoup. Il raconta qu’il avait passé une journée agréable et avait bien dormi ; le soir il était allé au cinéma voir un bon film et avait eu la chance qu’on lui octroie sa place préférée, au fond à droite. De ce fauteuil, il dominait toute la salle. Il précisa le numéro de cette place. Il était tout seul dans ce coin de la salle, poursuivit-il ; bien entendu, les places les moins chères étaient toutes occupées ; cependant, il n’aurait pas été gêné qu’on vienne s’asseoir à côté de lui, du moment qu’il était dans ce fauteuil-là. Il y avait bien des garçons qui, pensait-il, l’avaient regardé, mais il avait feint de ne pas les voir et ceux-là n’avaient plus fait attention à lui. Ensuite, il était rentré à l’hôtel et avait lu un peu avant de s’endormir. Il avait passé une bonne nuit et se sentait très bien à présent.

Mme K. interpréta : sa place préférée, à droite, correspondait à la position de sa chaise par rapport à Mme K. Or il avait souvent dit qu’être assis à côté d’elle lui donnait l’impression d’être en sécurité et protégé des gens qui risquaient de le persécuter. Lorsqu’il se sentait hors de danger, dans son fauteuil de cinéma, il avait l’impression que Mme K. le protégeait parce qu’il s’imaginait qu’elle était plus tranquille à l’intérieur de lui ; c’est-à-dire qu’il pouvait se fier à la bonne mère intérieure. L’analyste rappela à l’enfant qu’un week-end, il avait eu le sentiment qu’elle était auprès de lui (Septième séance). La nuit précédente, elle n’était plus l’aigle horrible qui l’épiait (Soixante-deuxième séance) mais la bonne mère, et il ne s’était pas cru abandonné, bien qu’il fût seul à l’hôtel. Il était fier de pouvoir rester seul sans être malheureux ; cela lui prouvait que Mme K. et l’analyse lui avaient fait du bien et lui donnaient d’autant plus l’impression de contenir la bonne mère.

Richard leva la tête, regarda Mme K. avec tendresse et lui caressa la manche. Il déclara qu’il aimait sa veste rouge ; toutes les dames d’Europe portaient-elles de si belles vestes ? demanda-t-il… M. Smith vint à passer et Richard, qui ne surveillait pas la rue, faillit ne pas le voir. M. Smith semblait pressé et l’enfant ne réussit pas à attirer son attention, ce qui le troubla.

Il cogna à la vitre et M. Smith lui adressa enfin un sourire ; l’enfant se sentit soulagé.

Mme K. interpréta : Richard aurait été contrarié que M. Smith ne le salue pas parce qu’il en fallait peu pour que le bon père devienne méchant. Il devait donc être aimable avec les hommes qui représentaient son père. Lorsque Richard, adossé à la murette, avait fait le « vieil imbécile », il s’était en réalité moqué de son père ; il se sentait donc coupable et avait peur de lui.

Richard souleva un gros pieu d’un côté, au risque de se faire mal si jamais il l’avait lâché.

Mme K. interpréta : Richard, par ce geste, montrait qu’il redoutait le gros pénis vengeur de son père. En soulevant ce pieu et en s’assurant que M. Smith était aimable, il voulait découvrir à quel point ce pénis était dangereux. [Mise à l’épreuve de la réalité.]

Richard entra dans la cuisine et examina le fourneau. Il ne le maltraita pas comme le jour précédent et se contenta de le nettoyer et de le passer en revue. Il tira de l’eau de la bouillotte qu’il nommait « réservoir à bébés » et fit remarquer qu’autour de la bouche du tuyau, il y avait des microbes qu’il aurait bien voulu chasser. Il emplit un seau, pas trop afin de pouvoir le vider lui-même ; puis il recommença et pria alors Mme K. de vider le seau, disant : « J’ai horreur de demander ça à une dame, mais pourriez-vous le faire ? » Après que Mme K. se fut exécutée, Richard se mit à nettoyer le fourneau à la brosse et retira du fourneau et du tuyau une grande quantité de suie.

Mme K. interpréta : Richard avait voulu débarrasser son intérieur des bébés dangereux, les microbes – ou plutôt des bébés malades. Il souhaitait nettoyer les parties génitales souillées et malades qui risquaient de le rendre malade et sale et espérait, du même coup, guérir son père.

Richard avait les mains et la veste couvertes de suie. Il déclara sans se troubler qu’en nettoyant, on se salit (Note I).

Mme K. lui expliqua qu’en nettoyant, il avait attrapé la saleté et les microbes que contenaient sa mère et Mme K. Il avait l’impression que plus il était sale, plus il les soulageait.

Richard retourna vers le fourneau et tira deux seaux d’eau de la bouillotte.

Mme K. le pria de ne pas trop remplir le seau afin qu’il ne soit pas trop lourd pour elle.

Richard demanda ce qu’il arriverait si jamais il ne fermait pas le robinet et si l’eau inondait la maison jusqu’à ce que celle-ci soit soulevée par les flots et redescende la rivière. Alors, la rivière se viderait et des centaines de personnes manqueraient d’eau.

Mme K. interpréta : quand elle lui avait demandé de ne pas trop remplir le seau, il avait eu brusquement l’impression de dérober le bon pénis de la mère et d’en priver les autres bébés. Dans la mesure où il ne devait pas tirer trop d’eau, le robinet s’était transformé, dans son esprit, et de bon sein, était devenu le mauvais pénis risquant d’inonder, de détruire et d’emporter sa mère – la maison descendant la rivière.

Richard demanda de nouveau à Mme K. si elle devait aller au village (il avait déjà posé cette question au début de l’heure). Il savait pourtant que, le jeudi, Mme K. recevait John tout de suite après lui et rentrait donc directement chez elle. Richard lui dit, d’un ton suppliant : « Êtes vous obligée de rentrer chez vous ? »

Mme K. interpréta : Richard savait que John devait venir mais désirait que Mme K. se consacre uniquement à lui ; c’était peut-être pour cela que, quelques jours plus tôt (Cinquante-sixième séance), il lui avait demandé de lui accorder deux séances de suite. En outre, il craignait qu’elle se fasse salir et blesser par John. De tels sentiments venaient renforcer la jalousie qu’il éprouvait du fait que sa mère s’occupait maintenant de Paul et de papa ; du reste ceux-ci risquaient fort de la blesser et de la salir.

Richard reposa plusieurs fois le couvercle de la bouillotte avec violence.

Mme K. expliqua qu’il venait de fermer aux autres le sein et les organes génitaux de sa mère, plus particulièrement à John. D’autre part, lorsqu’il était jaloux, il se mettait en colère, avait envie que M. K. et John battent la poitrine et les organes génitaux de Mme K. et lui fassent très mal. C’était pour cette raison qu’il avait peur qu’il arrive quelque chose a sa mère au cours de l’acte sexuel… Entre-temps, les deux morceaux qui composaient le couvercle de la bouillotte se séparèrent et l’un d’eux tomba dans l’eau chaude. Mme K, le repêcha et se salit la main et le bras. Elle se lava.

Richard s’essuya les mains en même temps qu’elle avec l’autre bout de la serviette et déclara que Mme K. et lui partageaient cette serviette.

Il reconstitua le couvercle avec l’aide de Mme K. et fut heureux qu’elle vienne à son secours.

Mme K. interpréta : Richard désirait partager les objets avec elle, ce qui signifiait qu’il gardait la bonne mère, sous la forme de Mme K., à l’intérieur et à l’extérieur de lui.

Richard trouva une petite balle et la fit rouler à travers la pièce ; il fit de même avec une balle un peu plus grosse et pour finir, les deux balles se tamponnèrent.

Mme K. interpréta : Richard pensait que son pénis pouvait, malgré sa petite taille, pénétrer à l’intérieur de Mme K. (représentée par la salle de jeu). Ce qui signifiait qu’il pouvait faire quelque chose pour elle et être sûr de son amour. Alors, il accepterait plus facilement de la partager avec John (ou de partager sa mère avec Paul), la deuxième balle symbolisant John et Paul.

Richard sortit du panier de Mme K. une balle encore plus grosse et joua de la même façon qu’avec les deux autres.

Mme K. interpréta : à présent, Richard partageait sa mère à la fois avec Paul et avec son père.

Avant de partir, l’enfant examina sa veste et constata qu’elle était tachée de suie ; il déclara sans se troubler que c’était une dispute avec sa mère en perspective mais que ce n’était pas grave. Il prit congé de Mme K. très gentiment ; il ne semblait ni énervé, ni euphorique, ni persécuté, ni déprimé. Depuis quelque temps, sa phobie des enfants de la rue ne se manifestait guère et, au cours de cette séance, il avait fait peu attention aux passants.

Ce jour-là, me raconta par la suite la mère de Richard, l’enfant avait été sage et raisonnable lorsque son père était tombé malade subitement ; toutefois, il avait exagéré l’importance de l’événement, selon sa tendance à dramatiser. Il savait qu’il devait dormir seul à l’hôtel – c’était la première fois de sa vie qu’il passait une nuit tout seul ; – malgré ça, il avait admis que la meilleure chose à faire était de retourner à « X » pour suivre l’analyse, bien qu’il eût préféré rester avec sa mère. À en croire cette dernière, Richard semblait bien décidé et son état s’était amélioré.

Note de la soixante-troisième séance

I. Richard s’était rendu compte que, s’il voulait nettoyer quelque chose, il devait se salir, ce qui me semble très significatif. À cette étape du développement de l’enfant, on constatait une réduction de l’idéalisation et un progrès de l’intégration, par conséquent, une plus grande capacité d’admettre que quelqu’un puisse être bon sans être parfait. Ce qui impliquait que Richard pouvait être sale et cependant se sentir utile et bon à quelque chose. Il était devenu plus tolérant envers les autres et envers lui-même et, par conséquent, se sentait beaucoup moins coupable. Cette diminution des angoisses paranoïde et dépressive supposait également une diminution des tendances obsessionnelles.