Soixante-quatrième séance – Vendredi

Il pleuvait à verse, ce jour-là. Dès que Richard fut entré, il regarda autour de lui d’un air complètement dégoûté et n’accorda pas un regard à Mme K. Il lui donna un journal local de « Z » dont il lui avait déjà parlé et insista pour qu’elle le lise ; ainsi elle connaîtrait mieux cette ville et l’aimerait… Il sortit de sa poche une pièce d’un shilling et pria Mme K. de l’échanger contre douze pièces de un penny.

Mme K. répondit qu’elle n’avait pas de petite monnaie.

Richard s’assit alors à la table et déclara qu’il aurait préféré ne « pas être là ». Il fit le geste de sonner.

Mme K. lui demanda pourquoi il sonnait.

Pour qu’entre la mère bleu clair, répondit Richard sans hésiter, et pour faire sortir la mère bleu foncé. Il désigna alors la robe bleu marine de Mme K., précisant qu’elle n’était pas tout à fait noire ; elle était entre les deux. Puis il se mit à raconter son voyage à « Z » avec Paul et sa mère. Ils en avaient ramené plusieurs ustensiles ménagers pour le confort de son père et surtout un objet d’une grande importance pour Richard, son train mécanique. L’enfant parut fort ému en parlant de ce jouet148. Ensuite, il fit le 54e dessin qu’il intitula carte de son train à ressorts. L’un des ronds représentait une chaise que contournaient des traits représentant les rails. L’enfant n’expliqua pas ce qu’était le cercle du haut. Il imita le bruit de la locomotive et parla avec enthousiasme de la puissance et de la vitesse du train. Il était net que l’enfant essayait de vaincre ses craintes et son angoisse dépressive. [Défense maniaque.]

Mme K. interpréta : Richard était content d’avoir retrouvé son train parce qu’il aimait jouer avec et parce qu’il symbolisait le petit Richard vivant grâce à la nourriture que lui procurait le sein de sa mère – les deux cercles du dessin. Il avait d’autant plus besoin de ce jouet rassurant que son père était malade et risquait de mourir, situation qui renforçait la peur de sa propre mort (Note I).

Richard répliqua tristement : « Papa est très malade. » Il se précipita alors à la cuisine, monta sur une caisse et regarda par la fenêtre. Il constata que les différents paquets et les piquets s’étaient métamorphosés en tentes. Il appela Mme K. pour qu’elle voie ça, puis lui demanda de lui tenir la main pour qu’il puisse sauter de la caisse.

Mme K. interpréta : Richard désirait transformer Mme K. en bonne mère en obtenant qu’elle lui prenne la main et lui donne des pennies. Alors, il ne craindrait plus la mère blessée et bombardée que la maison de « X » représentait, ni la mère-aigle (Cinquante-neuvième séance) qui figurait maintenant sa maman contenant le père malade.

Richard arpentait la pièce en criant, tapant du pied et marchant au pas de l’oie… Il retourna s’asseoir à la table et recouvrit à la hâte deux feuilles de son nom et de gribouillis. Il avait l’air en colère, persécuté et inquiet.

Mme K. interpréta : le pas de l’oie, les cris, les gribouillages furieux signifiaient que Richard s’imaginait avoir bombardé et souillé son père avec ses fèces ; il avait l’impression de ressembler à Hitler, marchant comme lui au pas de l’oie. Il avait peur d’avoir rendu son père malade et, par là même, d’avoir blessé sa mère que, pensait-il, son père contenait. Par conséquent, il se sentait coupable et redoutait la vengeance des parents intérieurs, l’aigle qui se trouvait en lui.

Richard se cura le nez (ce qu’il faisait rarement) et demanda à Mme K. si elle empêcherait un enfant qu’elle traitait de faire quelque chose qui pourrait le blesser.

Mme K. lui demanda de lui citer un exemple.

Richard répondit : « Manger les crottes de son nez. »

Mme K. interpréta : sans doute en avait-il mangé et craignait que ce soit aussi dangereux et mauvais que sa « grosse commission » qui, pensait-il, pourrait blesser ses parents et lui-même.

Richard, soulagé, répondit qu’il avait déjà mangé les crottes de son nez ; puis il se précipita à la cuisine. Il regarda à l’intérieur du « réservoir à bébés », le fouilla avec le pique-feu déclarant : « Voilà comment est le cœur de papa lorsqu’il est malade. »

Mme K. expliqua à Richard qu’il avait l’impression d’avoir attaqué son père et de l’avoir rendu malade en fouillant à l’intérieur de lui. Avec le pique-feu, il avait essayé d’empêcher le cœur de son père de s’arrêter – de même que, lorsqu’il faisait marcher le train, il avait l’impression de maintenir en vie son père et lui-même.

Richard referma la bouillotte en posant le couvercle violemment ; une partie de celui-ci tomba dans la bouillotte et quelques gouttes d’eau éclaboussèrent le dessus de la cuisinière. Pendant que Mme K. repêchait le morceau de couvercle, l’enfant, qui n’avait cessé de regarder tomber la pluie, se précipita vers la porte du fond, l’ouvrit, et la laissa ouverte si bien que les rideaux se mouillèrent.

Mme K. lui conseilla de fermer la porte puis interpréta : Richard avait peur de la pluie, qui, à ses yeux, représentait l’urine débordante, inondante et toxique de son père malade149.

Richard parcourait la salle de jeu que les guides avaient nettoyée et rangée. Il examina les nouvelles cartes postales et lut à voix basse l’histoire qui figurait sous l’une d’elles. Il s’agissait de Donald Duck qui avait adopté un bébé pingouin ; il était sorti chercher de la nourriture en laissant le petit oiseau seul, et quand il était rentré, le bébé vorace avait mangé le poisson rouge. Tout en parlant, Richard mordilla un nouveau crayon rouge avec tant d’ardeur qu’il en écailla la peinture rouge. Il demanda alors à Mme K. si elle lui en voulait d’avoir mordu ce crayon neuf.

Mme K. interpréta : Richard avait peur d’avoir, lui, bébé vorace, mangé le poisson rouge symbolisant le bon pénis – « Roseman » – le crayon rouge – et d’avoir abandonné Mme K. et sa mère au père (ou à M. K.) blessé ou mort.

Richard dessina alors deux mandats postaux le premier d’un livre, qui lui était adressé et qu’il signa au nom du roi le second, à l’ordre de Mme K. et signé par le roi, s’élevait à onze pennies.

Mme K. interpréta : Richard venait de montrer qu’il contenait également la bonne « grosse commission » – le mandat postal que lui donnait le roi, ce dernier représentant son père. Mme K. ne recevait que onze pennies et Richard avait l’impression de l’avoir volée car c’était lui qui possédait la livre, c’est-à-dire le bon pénis et les bébés.

Richard était devenu nerveux ; il se posta à la fenêtre pour regarder la pluie puis se mit à arpenter la pièce ; pour finir, il couvrit des feuilles de papier de gribouillis et de son nom.

Mme K. interpréta : et si, après tout, il ne possédait pas la bonne « grosse commission » – la livre ? C’était la crainte de Richard, car, dans ce cas-là, il ne pourrait la donner ni à sa mère, ni à Mme K. à la place du bon pénis – le poisson rouge. Il avait l’impression de n’avoir que de mauvaises fèces et de ne rien pouvoir faire pour rendre à sa mère ce qu’il lui avait volé, d’être incapable de la secourir de la détresse dans laquelle elle se trouvait à cause de la maladie de son papa.

Richard, montrant le crayon rouge dit « Il est devenu presque marron parce que je l’ai mordu. »

Au cours de cette séance, Richard avait été parfois très bruyant, exprimant ainsi son angoisse paranoïde. Mais il est clair que ses sentiments dépressifs et la prise de conscience de la situation – qui était réellement alarmante – étaient beaucoup plus forts qu’immédiatement après que la maladie de son père se fut déclarée (Note II).

Note de la soixante-quatrième séance

I. Il serait bon d’ajouter à cette interprétation la suivante, qui n’a pas été faite sur le moment. Que Richard fût vivant, représenté par le train, impliquait que son père intérieur le restait, lui aussi. L’éveil de ces sentiments était lié aux souvenirs d’enfance, ravivés par la visite à son ancienne maison. L’amour de Richard pour son père et le désir de ressusciter la famille avaient repris vigueur. Dans le matériel antérieur, nous avions déjà vu que la maison de « Z », bombardée et désertée, symbolisait la mère abandonnée. En faisant revivre le passé et en éprouvant de l’amour, Richard avait l’impression de pouvoir vaincre ou neutraliser ses désirs de destruction et son identification avec le père-Hitler. Il est significatif qu’à ce stade de l’analyse, l’amour, jusque-là étouffé par l’angoisse paranoïde, ait réussi à se manifester plus librement et plus ouvertement.

Nous pouvons constater qu’au cours de l’analyse, ce n’étaient pas uniquement les souvenirs de la petite enfance qui resurgissaient, mais se manifestaient également les émotions et les angoisses qui avaient influencé le développement de l’enfant. Je veux faire allusion à des souvenirs de sentiments qui remontaient à la prime enfance. De tels souvenirs sont souvent recouverts par un souvenir-écran. Ces souvenirs-écrans peuvent être très importants si l’analyste est capable de découvrir, au cours de la cure, les situations émotionnelles antérieures qui y sont condensées.

II. Le matériel fourni par Richard juste après que son père fut tombé malade et l’attitude de l’enfant à ce moment-là montrent que c’était l’angoisse paranoïde qui dominait. Ce ne fut qu’après l’analyse et la réduction de cette angoisse qu’apparurent les sentiments dépressifs, les sentiments de culpabilité et les tendances réparatrices. Par exemple, je crois que c’est grâce à l’analyse que Richard fut capable de rester seul à l’hôtel ; il sentait qu’en agissant ainsi, il aidait sa mère et sauvegardait l’analyse. Le renforcement de l’angoisse paranoïde comme moyen d’éluder les sentiments de culpabilité, de responsabilité et l’angoisse dépressive est décrit dans mon article La psychogenèse des états maniaco-dépressifs où je suggère que l’incapacité à perlaborer la position dépressive entraîne fréquemment une régression à la position paranoïde. Les souffrances éprouvées par Richard étaient très pénibles, mais il les supportait mieux. Ses sentiments de culpabilité étaient souvent liés à son incapacité à rendre à la mère le bon pénis et les bébés qu’il lui avait dérobés ; il se croyait également dans l’impossibilité de réparer le mal qu’il imaginait avoir fait à son père et à sa mère, incapable d’aider sa mère à sortir de la détresse où elle se trouvait à cause de la maladie de son époux. À des angoisses de diverses origines – orale, anale ou urétrale – s’ajoutaient des problèmes de loyauté : Richard devait-il accomplir ses devoirs envers son père ou ceux qu’il avait envers sa mère ? Fallait-il être fidèle à Mme K. ou à sa mère ? En outre, l’enfant était jaloux de son père parce qu’on s’occupait beaucoup de celui-ci et sa jalousie entrait en contradiction avec le désir que son père vive. D’autre part, il se sentait coupable parce que, lorsqu’il était parti se promener avec sa mère et Paul, son père était resté seul. L’enfant avait pris conscience de la menace que représentait la mort de son père pour la vie familiale ; par conséquent, il se sentait coupable de sa jalousie et des sentiments hostiles qu’il avait éprouvés jadis et qui étaient toujours plus ou moins vifs.


148 Richard était ému parce qu’il pouvait jouer avec son train, mais il donnait surtout l’impression d’avoir retrouvé un objet qu’il affectionnait. Cette émotion rappelait celle qu’il avait éprouvée en dessinant son train électrique (Cinquante-cinquième séance) et en parlant de la maison de « Z » et de ses souvenirs heureux. La flotte et les oiseaux avaient la même valeur ; l’amour de l’enfant pour ses parents et sa vie familiale s’était en partie déplacé sur ces objets.

149 L’angoisse paranoïde de Richard était assez forte. La pluie, on l’a vu dans des séances antérieures, représentait pour lui une punition et une menace ; c’était l’urine toxique et dangereuse du père qui se trouvait au ciel et, dans la Cinquante-deuxième séance, une menace de Dieu.