Soixante-cinquième séance – Samedi

Richard avait apporté sa valise parce qu’il devait prendre l’autobus en sortant de la séance. Il avait l’air songeur mais aimable et décidé. Il déclara que c’était le jour des adieux, qu’il avait quitté l’hôtel pour toujours.

Mme K. lui demanda s’il avait de la peine.

Richard répondit qu’il avait vraiment de la peine ; les gens de l’hôtel avaient été très gentils avec lui. À partir de lundi, ajouta-t-il, il coucherait trois fois par semaine chez les Wilson (des amis de ses parents qui demeuraient à « X ») et, le reste du temps, rentrerait chez lui. Une fois dans la salle de jeu, l’enfant regarda autour de lui, puis pria Mme K. de lui attacher ses lacets de façon à ce qu’ils ne se défassent pas de la journée. Mme K. s’exécuta. Ensuite Richard s’assit à la table en faisant le geste de sonner. Il sonnait pour que Mme K. entre, dit-il ; aujourd’hui, elle était la mère bleu clair et portait sa belle veste.

Mme K. lui demanda pourquoi il voulait la faire entrer puisqu’elle était déjà dedans.

Cette réflexion surprit Richard et le laissa songeur. Elle avait raison, répondit-il. Il était évident qu’il ne comprenait pas.

Mme K. interpréta : Richard désirait que la bonne mère entrât non pas dans la salle de jeu, mais à l’intérieur de lui. Il avait demandé à Mme K. d’attacher ses lacets solidement parce qu’il désirait la garder à l’intérieur de lui pendant son absence. Il voulait qu’elle l’aide, comme le faisait sa mère, en repêchant le couvercle de la bouillotte, en lui tendant la main pour qu’il saute de la caisse, en lui donnant de la monnaie et en lui laçant ses chaussures. Ainsi Mme K. serait non seulement l’analyste qui l’aidait et représentait la bonne mère, mais encore remplacerait réellement sa propre mère, qu’il voyait de moins en moins. D’autre part, il fallait que Mme K. exauce ses moindres désirs parce qu’il avait peur qu’elle devienne mauvaise, comme le jour précédent.

Mme K. poursuivit : il souhaitait recevoir le plus d’attention possible de la part de sa mère parce qu’il avait besoin, pour être rassuré, de savoir quelle l’aimait toujours et ne s’était pas transformée en mère blessée et hostile – l’aigle – contenant le père malade.

Richard admit qu’il aurait aimé que sa mère lui accorde plus d’attention. Il sortit dans le jardin avec Mme K., referma la porte, déclarant qu’il l’avait enfermée à l’intérieur.

Mme K. interpréta : Bien qu’elle fût dehors avec lui, il désirait l’enfermer à l’intérieur de lui (représenté par la maison) et il le souhaitait d’autant plus qu’il partait pour la fin de la semaine et que Mme K. devait le quitter bientôt.

De retour dans la salle de jeu, Richard réclama le papier et remarqua que Mme K. avait rangé les dessins dans une autre enveloppe. Il en fut fâché et lui demanda ce qui était advenu de la vieille enveloppe (Note I).

Mme K. répondit que la pluie du jour précédent l’avait mouillée.

Richard rétorqua qu’il aimait la vieille enveloppe et demanda à Mme K. si elle l’avait brûlée.

Mme K. répondit qu’elle l’avait conservée (Note II).

Richard espérait visiblement une telle réponse ; son visage s’éclaira et il déclara qu’il était content que Mme K. soit une bonne patriote. Une fille frisée vint à passer, Richard l’aperçut et trouva qu’elle ressemblait au monstre du livre. Il avait de nouveau sucé et mordu le crayon. Il demanda alors à Mme K. si elle était fâchée qu’il suce « son » crayon (à elle). Il ajouta qu’elle ne lui avait encore jamais rien dit mais qu’elle allait peut-être se mettre en colère, maintenant. Puis il lui demanda si elle avait aimé le journal qu’il lui avait montré. Soudain, l’enfant devint très inquiet et déclara qu’il aurait voulu donner ce journal à la serveuse de l’hôtel, mais qu’il ne pouvait pas puisque Mme K. devait le prendre, toutefois, ce n’était pas grave, puisque la serveuse l’avait lu.

Mme K. fit observer à Richard qu’il désirait satisfaire à la fois Mme K. et la serveuse, de la même manière qu’il essayait de rester fidèle et à la bonne mère et à la nurse. Il séparait la mère-monstre contenant le père mauvais et malade de la bonne mère. Il avait distingué la « bonne » Mme K. de la mauvaise, représentée par la fille qui « ressemblait au monstre ». Cette attitude était liée au sentiment de culpabilité et à la crainte qu’il ressentait du fait de la maladie de son père. Il était également effrayé et se sentait coupable parce qu’il avait l’impression que sa mère contenait le père blessé, donc dangereux, à qui Richard avait dérobé le bon pénis – « Roseman », – Prinking et – Longline (qui signifiait aussi long live : « longue vie »150). Il avait dit que le crayon rouge était à Mme K. et lui avait demandé si elle était fâchée qu’il le suce et l’abîme. Or, c’était la première fois qu’il précisait qu’un crayon appartenait à Mme K., et s’il venait de le dire, c’était qu’il se sentait responsable d’avoir abandonné Mme K. au mauvais pénis, puisqu’il avait extrait d’elle, en suçant, le bon pénis. Le crayon rouge était devenu marron parce qu’il l’avait sucé et mordu. Il représentait également le sein de Mme K. (et de sa mère) qu’il avait l’impression d’avoir mordu et souillé.

Richard examina la salle de jeu. Un peu plus tôt, il avait regardé attentivement la tente, et déclaré qu’à présent, il savait ce que contenaient les paquets qui restaient – c’est-à-dire une deuxième tente. Richard n’avait fait aucun commentaire à propos de la salle de jeu que les guides avaient nettoyée et rangée à fond.

Mme K. le lui fit remarquer ; peut-être était-il mécontent que les guides aient nettoyé parce qu’il aurait aimé le faire lui-même, dit-elle.

Pendant ce temps, Richard dessina un mandat de dix-neuf shillings deux pennies adressé à sa mère.

Mme K. interpréta : il avait le sentiment de rendre à sa mère le bon pénis – la bonne « grosse commission ». En réalité, il ne s’était pas contenté de partager la livre que le roi lui avait donnée entre sa mère et Mme K. ; il avait donné davantage qu’il n’avait reçu. Ainsi il essayait d’être équitable envers Mme K. et sa mère, de partager son affection entre sa mère et sa nurse, entre son père et sa mère.

Richard s’était mis à gribouiller. Il expliqua que c’était l’écriture chinoise (ses gribouillis ressemblaient un peu à des caractères chinois), et que c’était une protestation adressée soit par le général Tchang Kaï-Chek soit au général Tchang Kaï-Chek.

Mme K. lui demanda le motif de la protestation.

Richard répondit qu’il l’ignorait. Puis il dessina une ligne de chemin de fer d’une forme inhabituelle partant de la gare de « Roseman » et s’y terminant ; il gribouilla le tout. Il demanda alors à Mme K. si elle allait au village à la fin de la séance, se leva et arpenta bruyamment la pièce au pas de l’oie. Ensuite il dessina une croix gammée qui tenait toute une page et la transforma en drapeau anglais. Et, pour finir, il dessina un gros avion qui, souligna-t-il, était anglais.

Mme K. interpréta : en réalité, il avait l’impression que l’avion, tout comme la croix gammée, transformée en Union Jack, était allemand, bien qu’il essayât de devenir anglais. Sa marche au pas de l’oie le confirmait car c’était une attaque dirigée contre la salle de jeu et Mine K. représentant sa mère. D’autre part, il désirait protéger celle-ci.

Richard ne fit pas de commentaires à propos des autres feuilles couvertes de gribouillis et de son nom mais remarqua qu’il avait utilisé plus de papier que d’habitude, puis continua à arracher des feuilles du bloc de papier.

Mme K. interpréta – Richard désirait obtenir le maximum de Mme K. représentée cette fois-ci par le bloc de papier, parce qu’elle ne serait pas là le lendemain – dimanche – et qu’il se sentait frustré et furieux à cause de son absence.

Richard déclara avec fermeté qu’il voulait rentrer chez lui et non pas rester à « X ».

Mme K. interpréta : il est vrai que Richard désirait rentrer chez lui et revoir sa mère, néanmoins, il aurait également aimé rester avec Mme K. et souffrait d’être privé de la séance du dimanche ; il était jaloux que quelqu’un d’autre puisse en profiter à sa place. D’autre part, il se méfiait d’elle dès qu’elle était loin et redoutait ce qu’elle risquait de faire pendant ce temps.

Lorsque Mme K. interpréta son désir de rentrer chez lui voir sa mère, Richard répondit qu’elle avait raison mais qu’il était surtout impatient de retrouver son train qu’il avait rapporté de « Z ». Il décrivit avec enthousiasme la vitesse que la locomotive pouvait atteindre ; elle était rouge, les voitures des voyageurs, marron (à ces mots, il regarda Mme K. d’un air entendu) mais très jolies. Tout en parlant, l’enfant dessina (55e dessin). Ce ne fut que plus tard qu’il rajouta le côté supérieur du triangle et le trait partant des organes génitaux. Les deux côtés du triangle étaient des os, expliqua-t-il. Avant de compléter le dessin, il saisit brusquement la feuille, et posa ses lèvres sur l’un des seins. Après avoir fait le trait partant du sexe, il termina la tête en dessinant les cheveux.

Mme K. interpréta : la suppression de la séance du dimanche éveillait en lui les mêmes sentiments que lorsque, bébé, sa mère l’avait privé du sein pour le remplacer par un biberon. Cette impression se trouvait renforcée du fait que son père avait une « nurse » comme les bébés. Mme K. demanda alors à Richard la signification du triangle inachevé.

Richard répondit que c’était le « V » de la victoire.

Mme K. lui fit observer qu’il y avait un « V » minuscule au-dessus de la jambe droite et demanda alors à qui revenait la plus grande victoire.

Richard répondit que c’était à lui, son père remportant la victoire la moins importante.

Mme K. interpréta : les cheveux qu’il avait dessinés tout de suite après le trait partant des organes génitaux représentaient les poils entourant ces organes.

Richard parut tout à coup très embarrassé et se précipita à la cuisine là, il regarda autour de lui, puis examina le fourneau et constata avec consternation des taches de rouille aux endroits éclaboussés le jour précédent. Comme on l’a déjà dit, il ne fit aucune réflexion sur la propreté de la cuisine mais cela ne fit que renforcer son désarroi. L’enfant avait l’air inquiet et déprimé ; il déclara que c’était exactement ce qui se passait lorsqu’il éclaboussait sa mère avec des saletés. Que fallait-il faire pour réparer le mal ? demanda-t-il.

Mme K. frotta le dessus de la cuisinière avec une brosse.

Richard ne s’occupa plus du fourneau. Il prit un râteau et courut au jardin, priant Mme K. de le suivre. Il ratissa la terre entre les rangées de légumes déclarant qu’il espérait nettoyer au moins quelques rangs ; il ajouta que la terre était marron, mais belle quand même. Cette activité lui procurait un plaisir évident ; il ne prenait plus garde aux passants et ne demanda pas à Mme K. de parler à voix basse, comme il le faisait chaque fois qu’ils se trouvaient dans le jardin. Du reste, au cours de cette séance, il ne surveilla guère la rue et ne posa pas de questions au sujet de M. Smith. Une seule fois, cependant, il fit des grimaces à un homme qui passait et grinça des dents. Puis, se tournant vers Mme K., lui dit d’une voix affectueuse : « Ça n’était pas pour vous, seulement pour lui. »

Mme K. interpréta : le râteau symbolisait le bon pénis de son père et le sien et pouvait servir à restaurer sa mère et à faire croître des bébés – les légumes. Richard pensait que sa « grosse commission » n’était pas uniquement explosive, et qu’il lui arrivait d’être bonne sous la forme des mandats, par exemple, dont il faisait cadeau à sa mère et à Mme K.

Richard regagna la salle de jeu et se remit à gribouiller avec le crayon brun. La mine se cassa.

Mme K. interpréta : lorsqu’il gribouillait si fort qu’il cassait la mine du crayon, il montrait qu’il avait peur que la « grosse commission » ne salisse et détruise Mme K. Cet incident n’était pas sans rapport avec l’eau, représentant l’urine, qui avait abîmé la cuisinière.

Richard plaça bout à bout le crayon vert et le jaune, les extrémités non taillées l’une contre l’autre. La mine du crayon jaune était cassée ; il l’appliqua si violemment contre celle du crayon marron, également cassée, que le crayon vert bougea.

Mme K. interpréta : Richard venait d’exprimer que son pénis, le crayon marron, avait une mauvaise mine et produisait une mauvaise « grosse commission », qu’il abîmait le pénis de son père, rendait ce dernier malade et faisait du mal à sa mère. Il se sentait donc fort coupable. En outre, il craignait de faire subir le même sort à Mme K. Richard avait également formulé son agressivité contre les organes génitaux de sa mère, de son père et de Mme K. en mordant le crayon rouge neuf et le crayon jaune. Ce geste signifiait qu’il avalait les organes génitaux attaqués, et que, par conséquent, le combat se poursuivait aussi à l’intérieur de son propre corps alors que dans le 55e dessin, il se déroulait uniquement à l’intérieur de Mme K. Il avait déclaré que c’était lui qui remportait la plus grande victoire ; or il avait joué à Hitler en marchant au pas de l’oie ce qui montrait que c’était Hitler qui avait gagné et qui dominait l’intérieur de Richard.

Pendant cette séance, Richard n’avait pas parlé de son père. Mme K. se mit à ranger les jouets et l’enfant, jetant un coup d’œil sur les dessins, déclara qu’il n’avait pas fait d’étoile de mer depuis longtemps.

Mme K. lui demanda s’il pouvait dire ce qu’il pensait de la protestation chinoise, à présent.

Richard regarda Mme K. avec tendresse et déclara : « Je vous aime. »

Mme K. interpréta : lorsqu’il protestait à la manière des Chinois, c’est-à-dire secrètement, avec des fèces jaunes et hostiles, il détestait Mme K. parce qu’il se sentait privé de la séance du dimanche. Cependant, il l’aimait et, se sentant coupable, refusait de parler de la protestation.

Richard admit l’interprétation.

Lorsque Mme K. et Richard quittèrent la salle de jeu, ce dernier dit : « Cette brave pièce va se reposer. » Une fois sur la route, il se retourna et déclara : « Au revoir, brave vieille maison… » L’enfant était sombre mais ne paraissait ni déprimé, ni en proie à l’angoisse paranoïde. Il s’assura de nouveau que Mme K. allait bien au village. En chemin, il avoua que son voyage en autobus n’avait pas été désagréable ; il avait discuté avec une dame charmante qui se rendait à « X ». Mme K. salua une femme qu’elle connaissait et Richard, ravi, lui dit qu’elle avait beaucoup d’amis et qu’elle connaissait tout le monde.

Mme K. répliqua qu’elle avait fait la connaissance de quelques personnes de « X »151.

Notes de la s soixante-cinquième séance

I. Cette vieille enveloppe avait de la valeur, aux yeux de l’enfant, parce qu’elle était en rapport étroit avec l’analyste et représentait, en quelque sorte, l’analyste elle-même. Ces sentiments avaient leur origine dans le profond attachement de Richard à l’objet primaire, dont témoignait son désir de retourner seul à son ancienne demeure abandonnée ; celle-ci représentait sa mère seule et abandonnée et tous ses souvenirs de la petite enfance y étaient liés. Ce profond attachement prouvait la capacité d’amour de l’enfant et se trouvait renforcé par son angoisse dépressive. Les sentiments de culpabilité excessifs de Richard avaient pour effet d’accroître l’attachement de l’enfant à sa mère et de perturber la formation de nouvelles relations et la découverte d’autres intérêts. Tous ces éléments furent des facteurs de troubles du développement de l’enfant et furent partiellement neutralisés au cours de l’analyse.

II. J’ai déjà dit qu’il m’était arrivé de répondre aux questions de l’enfant cependant cela ne constitue pas une déviation des principes essentiels de ma technique. Au cours de cette séance, je ne me suis pas contentée de répondre à une question, j’ai également rassuré Richard, chose que j’évite, en général. Si je l’ai fait ici, c’était parce que l’enfant non seulement redoutait inconsciemment la fin de l’analyse, mais encore qu’il avait pris conscience de son besoin d’être psychanalysé. Je savais que dans les années à venir, il n’aurait peut-être plus l’occasion de se faire soigner. D’autre part, la maladie de son père devait avoir un rôle dans le contre-transfert.

On posera sans doute la question suivante : quelle fut l’influence de mon acte sur le déroulement de l’analyse ? Il n’est pas facile d’y répondre dans la mesure où la méfiance de l’enfant s’était déplacée sur la fille qui passait par là. Le seul moyen de dissiper vraiment sa méfiance aurait été de l’analyser.

Au lieu d’une interprétation adéquate, j’ai donné à l’enfant un réconfort qui sortait du cadre de la démarche psychanalytique – et l’enfant l’avait fort bien compris ; ce qui ne fit qu’augmenter ses doutes qui se placèrent alors à un autre niveau. Il doutait maintenant de mon honnêteté et de ma sincérité. Les patients critiquent inconsciemment – les adultes parfois consciemment – des erreurs de ce genre, malgré leur désir d’être aimés et réconfortés.


150 Cette interprétation est presque identique à celle de la veille, à la différence que je ne savais pas jusqu’à quel point il avait pu la comprendre, le jour précédent. D’autre part de nouveaux détails s’étaient manifestés depuis la dernière fois. Aujourd’hui, Richard écouta attentivement et il s’avéra qu’il avait mieux assimilé l’interprétation du jour précédent que je ne l’avais cru. On le voyait à son attitude qui, dès le début de la séance, fut très différente de celle de la veille.

151 La réflexion de Richard niait le fait que j’avais fort peu de relations à « X » (ce qu’il savait bien). Les questions qu’il me posait pour savoir si j’avais été au cinéma correspondaient de sa part à la peur que je sois seule. Ce jour-là, cette peur se trouvait renforcée par la crainte de m’abandonner en ne venant pas me voir le dimanche. Nous assistons ici à un conflit de loyauté : devait-il être fidèle à sa nurse ou à sa mère ?