Soixante-sixième séanceLundi

Richard était fort aimable et paraissait heureux. Il raconta à Mme K. qu’il avait fait bon voyage, seul dans l’autobus. Cependant il dit avec colère qu’il lui était déjà arrivé de se trouver dans un bus bondé et que la contrôleuse, demandant aux demi-tarifs de rester debout, il avait dû abandonner sa place assise.

Mme K. interpréta : Richard désirait entrer en compétition avec son père et espérait gagner sa mère ; il était donc furieux qu’on le considère comme un demi-homme. Y avait-il d’autres enfants dans l’autobus ? demanda Mme K.

Richard dit que oui, mais ceux-ci n’avaient pas fait attention à lui, ajouta-t-il, et lui non plus. Son père allait mieux, annonça-t-il.

Mme K. lui fit observer qu’il était très content de pouvoir voyager seul sans avoir l’impression que les garçons le regardaient et risquaient de l’attaquer.

Richard déclara qu’il se réjouissait à l’idée de passer la nuit chez les Wilson, d’autant plus que Mme Wilson avait promis de lui faire un cadeau. Il demanda alors à Mme K. si elle irait au cinéma et lui dit, d’une voix suppliante : « Je tiens à ce que vous y alliez, madame K. » C’était un beau film, ajouta-t-il, il en avait lu la critique ; c’était l’histoire d’une personne drôle qui élevait un bébé. Il implora Mme K. d’aller voir ce film.

Mme K. répliqua qu’elle n’en avait pas envie.

Richard annonça qu’il allait lui faire une surprise ; il ouvrit lentement une boîte et en sortit la flotte. La surprise, c’était le grand croiseur de guerre Hoocl que Paul avait retrouvé dans la maison de « Z »152. L’enfant demanda a Mme K. si elle était contente de voir la flotte ; il n’en doutait pas.

Mme K. suggéra qu’il voulait dire qu’elle était contente de revoir Richard.

Richard approuva cette interprétation avec enthousiasme. Puis il montra à Mme K. que le Hood était beaucoup plus grand que le Nelson (en fait, c’était le plus gros bateau de la flotte). Il ajouta avec tristesse que le Hood avait vraiment coulé mais que dans son jeu, il ferait comme si rien n’en était. Le pauvre Nelson qui naguère paraissait si grand était tout petit, maintenant.

Mme K. interpréta : il était désolé que son père soit devenu un enfant, d’autant plus qu’il était malade et sans défense. D’autre part, les rôles étant renversés, Richard devenait le Hood, ce qui expliquait pourquoi il ne voulait pas admettre le naufrage de ce navire. Cependant, le Hood représentait également son père et par conséquent ne devait pas périr non plus.

Richard parut surpris et déclara que le jour même, il avait dit à sa mère que désormais, c’était lui, Richard, le chef de famille… Puis il fit avancer le Nelson qui contourna le sac et la montre de Mme K. et se cacha derrière. Alors, le Hood se mit en route et les deux bateaux se rencontrèrent si près du bord de la table qu’il s’en fallut de peu qu’ils tombent. Le Nelson rejoignit le gros de la flotte et le Hood disparut derrière le sac.

Mme K., relevant la comparaison de Richard entre le Nelson et le Hood, lui fit remarquer que, lorsqu’il était petit, son père et le pénis de celui-ci lui paraissaient gigantesques.

Richard réfléchit, puis demanda à l’analyste s’il était vrai que dans son esprit, le pénis de son père était si grand. Il affirma ne jamais l’avoir vu ; en revanche, il avait aperçu celui de Paul : il était entouré de poils.

Mme K. lui rappela qu’elle avait déjà insinué qu’il avait peut-être vu les poils du pubis de son père, de sa mère ou de la nurse. Le 55e dessin confirmait cette hypothèse, parce qu’il avait fait les cheveux, tout de suite après avoir dessiné la ligne partant des organes génitaux. Mme K. poursuivit : pendant le jeu, Richard avait évité de justesse un accident entre le Hood et le Nelson – lui-même et son père – et avait placé le Hood à l’abri, derrière le sac de Mme K. Le Nelson, lui, avait rejoint la famille.

« Pauvre papa », dit Richard d’une voix sourde.

Mme K. interpréta : il avait du chagrin parce que son père était malade. La réapparition du Hood dans le jeu, malgré son naufrage, signifiait que Richard désirait que son père restât vivant, fort, et à la tête de la famille.

Richard répéta d’une voix sourde qu’il avait de la peine pour son père, ajoutant : « C’est pour l’amour de lui que je viens ici et voyage tout seul. »

Mme K. lui demanda ce qu’il voulait dire.

L’enfant répondit timidement que ce travail l’aidait et que son père n’aurait plus de souci à cause de lui.

Mme K. interpréta : peut-être pensait-il aussi que le travail l’aidait à vaincre sa jalousie, sa haine et son hostilité à l’égard de son père.

Richard admit que c’était ce qu’il voulait dire. Pendant ce temps, il avait fait réintégrer la flotte au Hood ; il l’avait placé au milieu des bateaux, à une extrémité se trouvait le Rodney, à l’autre, un croiseur, Il avait mis le torpilleur Vampire légèrement en retrait.

Mme K. interpréta : Richard voulait redonner à son papa son rôle de père et de mari, lui-même reprenant sa place de benjamin – le Vampire.

Richard avait montré à Mme K. un paquet de graines de radis acheté chez M. Smith. Il avoua que c’était ses graines préférées et qu’il en avait envie depuis longtemps.

Mme K. fit observer à Richard qu’il avait sucé son crayon et interpréta : il désirait sucer et manger le pénis de son père ; alors il deviendrait aussi puissant que lui et serait capable de donner à sa mère et à Mme K. de nombreux bébés qui les guériraient.

Richard se mit à faire le 56e dessin153. Il hésita pour le nom à mettre à côté du Hood, il murmurait : « Papa, Richard… » puis il se décida pour son propre nom.

Mme K. interpréta : Richard hésitait entre son envie de prendre la place de son père et son désir de ne pas le destituer. Il avait résolu ce conflit en éloignant son père (H.M.S.154 Effingham) de sa mère (le Rodney) et en le dessinant plus grand que les bateaux représentant Richard (le Salmon et le Vampire) et Paul (H.M.S. Delhi). Richard, sous la forme du Vampire, occupait sa place réelle de benjamin, mais il s’était également interposé entre son papa (le Hood) et sa maman (le Rodney) et les séparait. Le Salmon figurait aussi le petit Richard, à côté de sa mère, cette fois-ci. D’autre part, le Vampire symbolisait de nouveau le pénis de Richard que celui-ci voulait introduire dans sa mère pour lui faire des bébés.

Richard fit le 57e dessin ; il expliqua que le rond représentait une chaise que le train contournait.

Mme K. interpréta : le train représentait Richard se déplaçant entre les deux seins – les deux boucles de la ligne de chemin de fer. Le dessin signifiait également que Richard faisait la navette entre sa mère et Mme K.

Richard désigna à Mme K. les deux extrémités de la ligne, précisant que c’était deux pénis : un petit (à l’intérieur de la bouche) et un grand.

Mme K. interpréta : il désirait d’une part téter son sein et celui de sa mère, d’autre part, mettre son pénis près de leurs seins. La présence d’un grand pénis signifiait que son père ne restait pas à l’écart155.

Richard, regardant Mme K., lui dit qu’il l’aimait beaucoup. Sa mère prétendait que Mme K. était « adorable », ajouta-t-il. Puis il avoua qu’il s’était montré grossier avec la cuisinière et l’avait traitée de « vieille poissarde insolente ». Elle ne lui avait rien répondu, tant elle avait été choquée.

Mme K. demanda à Richard pourquoi il lui avait dit ça.

Richard répliqua qu’il n’en savait rien ; il était en colère contre elle et la détestait, voilà tout.

Mme K. rappela à l’enfant qu’il lui avait déjà raconté la dispute qui avait opposé la nurse et la cuisinière et à la suite de laquelle la nurse était partie ; depuis ce temps-là, il détestait la cuisinière. Les termes affectueux que sa mère avait employés à propos de Mme K. signifiaient que celle-là était également l’amie de la nurse. La méchante cuisinière représentait sa mère lorsqu’elle était désagréable avec la nurse ; or, il avait parlé de cette mauvaise femme juste après avoir déclaré son amour pour Mme K. Cependant, Mme K. n’exauçait pas tous ses désirs et par conséquent était représentée, elle aussi, par la méchante cuisinière.

Richard entra dans la cuisine ; il explora le « réservoir à bébés ». L’eau n’était pas sale, constata-t-il. Il but au robinet de l’évier, puis fît vibrer un fil tendu en travers de l’égouttoir, cogna contre ce dernier et pria Mme K. d’en faire autant. Soudain, il se mit à se disputer avec un homme imaginaire qui semblait se tenir de l’autre côté de la porte. « Allez-vous-en » cria-t-il, et il lui ferma au nez la porte de la cuisine156.

Mme K. rappela à Richard qu’il lui avait demandé de faire partir M. Smith en lui disant : « Allez-vous-en » (Quarante-huitième séance) ; il l’avait également priée d’en faire autant avec l’« ours ». Ces deux hommes représentaient le père persécuteur qui allait rentrer au moment où Richard désirait rester seul avec Mme K., c’est-à-dire avec sa mère, et l’aimer.

Au cours de la séance, Richard avait sucé le crayon jaune à plusieurs reprises, notamment lorsqu’il avait intimé à l’homme invisible l’ordre de partir.

Mme K. interpréta : Richard désirait prendre le sein en toute tranquillité (ainsi que le biberon de la nurse) ; il lui fallait donc mettre son père à la porte d’autant plus qu’il le soupçonnait de lui ravir le sein maternel ; maintenant qu’il avait une infirmière (nurse), il le percevait comme un rival.

Richard regagna la table et se mit à trier les pièces de monnaie que M. Smith lui avait rendues lorsqu’il avait acheté les graines de radis.

Il montra à Mme K. que la pièce de un penny157 était plus grande que celle de deux shillings ; il aimait les pennies, déclara-t-il. Puis il mit son masque à gaz, dont il s’était muni pour le voyage ; certains faisaient des manières avec cet objet, dit-il, lui, l’aimait beaucoup ; l’odeur de caoutchouc lui plaisait, elle lui rappelait ses cubes de caoutchouc.

Mme K. interpréta : Richard voulait que, dans sa poche – c’est-à-dire à l’intérieur de lui –, les pièces de un penny de M. Smith – représentant le pénis du père – ne se mélangent pas avec les pièces d’argent qui symbolisaient le bon sein de sa mère. Malgré son amour pour les pennies, il ne pouvait s’empêcher de se méfier de ceux-ci. D’autre part, il désirait qu’à l’intérieur de lui le bon sein ne soit pas en contact avec le sein mouillé par la « grosse commission » que les pennies symbolisaient aussi. Le masque à gaz le préservait du poison qui, s’imaginait-il, provenait du pénis de son père.

Richard mit son bras autour de l’épaule de Mme K. – il répéta ce geste un peu plus tard, disant qu’il l’aimait158… Il la supplia d’aller au cinéma ce soir-là, pour lui faire plaisir.

Mme K. interpréta : en allant au cinéma, elle se comporterait comme sa mère, aussi cette dernière lui manquerait-elle moins. Si elle remplaçait sa mère, il aurait la permission de l’embrasser et de la caresser.

Richard sortit et demanda à Mme K. de l’accompagner. Il resta aimable avec elle bien que son refus d’aller au cinéma l’eût déçu. Apercevant la poule du voisin, l’enfant s’écria – « Vieille poule idiote ! » Puis il rentra dans la salle de jeu. Une vieille femme vint à passer et il la traita de « méchante vieille femme ».

Mme K. interpréta : la poule et la vieille femme symbolisaient Mme K. contre laquelle Richard était en colère parce qu’elle avait refusé de lui tenir compagnie ; il se sentait frustré par elle.

En cours de séance, Richard déclara qu’il se trouvait très heureux à « X » et ne souffrait pas d’être loin de chez lui. En fait, il paraissait content et c’est à peine s’il avait surveillé la rue (sauf au passage de la vieille femme, à la fin de la séance). Il avait présenté peu de signes de persécution. Sa mère me dit qu’en voyageant seul, en logeant seul à l’hôtel ou chez des amis, Richard avait l’impression de « jouer son rôle ». Toutes ces expériences étaient nouvelles pour l’enfant, et il en eût été incapable auparavant.


152 Je ne possède aucune note permettant de savoir si Richard avait déjà signalé qu’un bateau manquait, ou s’il le disait pour la première fois.

153 J’ai reproduit ce dessin après avoir effacé les noms que Richard avait écrits à côté des bateaux.

154 H.M.S. His (ou her) Majesty'.s Ship = le navire de Sa Majesté (N.d.T.)

155 Rétrospectivement, il me semble que, dans ce dessin, le petit pénis avait pénétré dans le sein tandis que le grand – celui du père – restait en dehors du sein bien que très proche de lui. D’autre part, les deux pénis, représentaient peut-être deux bouches, celle de Richard et celle de son père.

156 Il semble que la rancune de Richard à l’égard de la cuisinière se soit trouvée renforcée par la présence d’une infirmière (nurse) au chevet de son père, celle-ci lui rappelant la nourrice qu’il avait aimée. Cependant il faut remarquer que Richard avait évoqué cet incident juste après que j’eus interprété le 57e dessin, disant qu’il y exprimait son désir de sucer le sein et d’en rapprocher son pénis. La mauvaise cuisinière pouvait fort bien représenter la mauvaise mère qui lui avait retiré le sein. L’homme invisible qu’il chassait dehors figurait son père qu’il soupçonnait de lui avoir dérobé le sein. Sa jalousie contre lui était renforcée par le fait que son père était devenu un bébé soigné par une nurse.

157 Penny (plur. Pennies) pièce de cuivres ; les pièces de 1, 2, etc. shilling sont des pièces d’argent (N.d. TJ.

158 Il arriva à Richard de me toucher ou de me caresser, mais il le faisait toujours hâtivement, se retenant. Il certain que si, par mon attitude, je ne lui avais pas signifié que de telles effusions physiques étaient déplacées, il m’aurait sans cesse étreinte et embrassée. Avec tous mes jeunes patients, je suis à la fois amicale et réservée ; une telle attitude est nécessaire si l’on veut analyser la situation transférentielle. (Voir La Psychanalyse des enfants, chap. II.)