Soixante-septième séance – Mardi

Richard, malgré quelques minutes de retard, entra sans se presser. Il avait l’air réservé et déprimé. Il posa son attaché-case mais n’en sortit pas les bateaux et se mit à arpenter la pièce, donnant des coups de pied aux tabourets et en piétinant plusieurs. Il ne regarda ni Mme K. ni son réveil ; il était d’humeur maussade et semblait indécis. Il aperçut alors une grosse phalène (semblable à celle de l’autre jour). Il voulut la pourchasser mais décida de la laisser tranquille. Il ne cessait de rattacher ses lacets pour qu’ils ne se défassent point.

Au bout d’un moment, il finit par demander s’il était en retard, et de combien.

Deux ou trois minutes, répondit Mme K.

Richard lui demanda si elle rattraperait ces deux minutes.

Mme K. interpréta : ces deux minutes semblaient symboliser ses deux seins que Richard avait peur de perdre parce qu’il rentrait passer la nuit chez lui.

Richard s’anima un peu et dit : « Vous êtes intelligente pour avoir découvert ça… » Il regardait par la fenêtre ; puis il s’assit à la table et, tendant ses mains d’une manière suppliante, pria l’analyste de lui donner le bloc de papier. Il se mit alors à sucer un crayon, puis fit une ligne de « glace », les mots se touchaient ; il dit de plus en plus fort : « Glace, glace, glace… » Ensuite, il commença le 58e dessin. Il ressemblait à la « protestation chinoise » ; Mme K. demanda à l’enfant si c’était du chinois et il répondit que oui, puis rectifia, disant que c’étaient des égratignures sur la glace et que les points et les traits sombres représentaient des patineurs qui écorchaient la glace de la patinoire.

Mme K. interpréta : son désir d’avoir une grande quantité de glace (crème glacée) correspondait à son besoin de prendre le maximum de Mme K. La patinoire représentait l’intérieur de Mme K. (et de sa mère) où l’on trouvait le bon lait, les bons bébés et le bon pénis du père. Cependant, s’il pénétrait en elle, il risquait de l’écorcher et de la blesser. (À ce moment précis, Richard dessina les deux traits limitant la patinoire159.) Mme K. ajouta que, bébé, il avait été malheureux et avait désiré griffer, mordre et blesser le sein. À présent, il avait l’impression de faire subir un semblable traitement à Mme K. parce qu’elle ne lui donnait pas toujours ce qu’il désirait – bien que ce fût lui qui la quittât le soir même. C’était pour cette raison qu’il avait d’abord cru que ce nouveau dessin était une protestation des Chinois160. Mme K. poursuivit : le fait de quitter Mme K. et de rentrer chez lui faisait penser qu’à d’autres moments, elle représentait la nurse et c’était alors sa mère qui était la mère nourricière. Mme K. ajouta que sa mère ne l’avait nourri au sein que très peu de temps, pendant trois ou quatre semaines, et qu’ensuite, on lui avait donné le biberon, sa nurse sans doute.

Richard demanda brusquement : « Et après, qu’a fait maman de son sein ? L’a-t-elle donné à Paul ? » Il réfléchit un instant et ajouta que lorsqu’il était né, Paul était déjà grand donc que c’était impossible. L’enfant posa alors plusieurs questions, le renseignement de Mme K. l’ayant fortement impressionné et intéressé : comment Mme K. était-elle au courant de ça ? Sa mère lui en avait-elle parlé ? Quand ? Que lui avait-elle dit exactement ? Et pourquoi sa mère ne lui avait-elle pas donné le sein plus longtemps ?

Mme K. lui dit que la première fois que sa mère était venue la voir pour le traitement, elle lui avait posé des questions concernant la petite enfance de Richard ; sa mère lui avait raconté, entre autres choses, qu’elle l’avait nourri au sein pendant deux ou trois semaines puis l’avait mis au biberon, son lait se faisant rare (Note I). Mme K. interpréta : lorsque Richard avait appris que sa mère l’avait allaité peu de temps, sa première réaction avait été de penser qu’on lui avait supprimé le sein au profit de Paul. Quand il était bébé, il s’était sans doute imaginé que sa mère, pour le punir, avait donné le sein à un autre – à Paul ou à papa. Par conséquent, il était devenu jaloux de Paul et de son père et s’était mis à se méfier d’eux. Maintenant que son père avait une infirmière (nurse), il le considérait comme un bébé et en était réellement jaloux.

Richard répliqua que son père avait en fait deux nurses. (Il avait déjà donné cette précision il y a quelque temps.)

Mme K. interpréta : Richard avait l’impression que son père lui avait dérobé le sein, non seulement celui de sa mère mais encore celui de la nurse.

Pendant que Mme K. interprétait, Richard avait fourré ses deux pouces dans la bouche, geste qui lui était inhabituel. Puis il couvrit plusieurs feuilles de gribouillis parmi lesquels son nom dominait.

Entre-temps, il s’était précipité plusieurs fois à la fenêtre pour voir les passants, surtout les garçons. Se cachant derrière les rideaux, il leur faisait des grimaces en contorsionnant les mâchoires. Il se rendit trois fois aux W.C., ce qu’il ne faisait presque jamais ; il était embarrassé et expliqua qu’il avait envie de faire la « petite commission » mais n’y arrivait pas.

Mme K. lui fit observer que lorsqu’il désirait avoir le sein de Mme K., ou plutôt celui de sa mère, pour lui tout seul, il attaquait ceux qu’il soupçonnait de l’avoir pris. Ces usurpateurs étaient représentés par les garçons qui étaient passés dans la rue et auxquels il avait fait des grimaces. Il avait également essayé de les assaillir avec la petite commission.

Richard posa à Mme K. une foule de questions concernant ses patients et l’heure de leurs rendez-vous. Ne recevait-elle que des hommes ? Qui verrait-elle après lui ?

Mme K. interpréta : Richard était jaloux et avait encore peur de Mme K., de M. Smith et des enfants de Mme K.

Richard se mit à dessiner (59e dessin) expliquant que « Blueing161 » le nom de la gare, signifiait bleu clair.

Mme K. lui demanda ce que signifiait la terminaison -ing de « Blueing ».

Richard ne savait pas.

Encre (ink), peut-être, suggéra Mme K.

Richard répondit avec un demi-sourire que c’était exact ; il le savait mais n’avait pas voulu le dire, ajouta-t-il.

Mme K. interpréta : Richard n’avait rien dit parce que, étant le train, il ne voulait pas mélanger la mère bleu clair à l’encre. Elle lui rappela qu’il avait trouvé que le flacon d’encre découvert à la cuisine « puait ». Lorsqu’il se sentait furieux et insatisfait, il voulait salir la mère bien aimée et ses seins, à présent Mme K., avec sa « grosse » et sa « petite commission ». Il avait l’impression de l’avoir déjà fait lorsqu’il était bébé et d’avoir empoisonné sa mère. Les deux autres lignes de chemin de fer menant à « Lug » et à « Brumbruck » exprimaient le désir de Richard de préserver la mère bleu clair de la « grosse commission » explosive et salissante ; désir qui expliquait son hésitation sur l’orthographe de « Brumbruck ». En essayant d’uriner, il entendait salir Mme K., cependant, il n’osait le faire.

Richard gribouillait de plus belle et, comme bien des fois, déclara qu’il ne savait pas ce qu’il dessinait. Il traça alors une figure ovale contenant deux grands cercles et un petit accolés. En dehors de cette figure ovale, il traça deux ronds grossiers et les cribla rageusement de petits points. Ensuite, il fit des petits points à l’intérieur de la figure ovale. Ce faisant, l’enfant grinçait des dents, ses yeux fulminaient et il avait l’air furieux.

Mme K. interpréta le dessin : les deux ronds représentaient deux seins, ceux de Mme K. (et ceux de sa mère). Richard les attaquait en les mordant et en grinçant des dents. Il avait fait les petits points avec violence, ce qui signifiait qu’il salissait et noircissait les seins avec son urine et ses fèces. La mine du crayon symbolisait alors ses dents et ses ongles. Mme K. demanda à l’enfant ce qu’il avait voulu représenter par les trois cercles à l’intérieur de la figure ovale.

Richard répondit en hésitant qu’il s’agissait de trois œufs.

Mme K. interpréta : il voulait attaquer l’intérieur du corps de sa mère et les bébés qui s’y trouvaient162. Les trois œufs accolés évoquaient la forme d’un fœtus. Richard était jaloux de ces bébés parce qu’il s’imaginait que sa mère nourrissait ces derniers à l’intérieur d’elle-même et le négligeait (Note II).

Sur la même feuille, Richard dessina deux autres cercles et entreprit de les remplir de petits points ; il expliqua que c’étaient deux nouveaux seins. Au milieu de chacun d’eux, il fit un petit point disant : « Ce sont les choses qui se trouvent au bout de chaque sein, et maintenant, elles sont parties, elles aussi. » (L’enfant ignorait le terme de « mamelon ».) Il fit encore deux cercles, les cribla de points puis les recouvrit de gribouillis. Ils ressemblaient à des fraises, dit-il. Puis sur cette même page, il traça un certain nombre de « V » majuscules répétant que c’était le « V » de la victoire. En faisant les petits points, il avait parlé des raids aériens sur Moscou. Pour finir, il arracha le dessin du bloc de papier (depuis quelque temps cette opération était devenue violente), examina les pages suivantes et constata avec consternation qu’elles portaient la marque des points qu’il avait dessinés avec tant de rage (Note III).

Mme K. interpréta : Richard pensait qu’il n’était pas la bonne R.A.F. combattant pour la bonne cause, mais plutôt le mauvais Richard-Hitler qui détruisait Moscou, cette ville représentant la mère blessée.

Pendant qu’il gribouillait, Richard s’était levé plusieurs fois pour regarder à la fenêtre. Un peu avant, il avait demandé à l’analyste si elle avait vu M. Smith. Ensuite, l’enfant continua à arracher des feuilles de papier et à les gribouiller, moins violemment, du reste. Il se mit à faire des points sur la dernière des pages à en porter la marque, mais ne tarda pas à s’arrêter.

Mme K. lui dit qu’elle pensait qu’il essayait de cacher les marques et espérait peut-être les guérir. Elle lui fit remarquer que s’il avait utilisé et gaspillé beaucoup plus de papier que d’habitude, c’était parce qu’il voulait prouver qu’il pouvait soutirer à Mme K. tout ce qu’il désirait. Il souhaitait également se rassurer en montrant, par ce biais, qu’elle l’aimait toujours malgré son agressivité. L’abondance de papier signifiait que le sein pouvait être remplacé si jamais il était détruit ou tari – les cercles qu’il avait ajoutés et qu’il avait comparés à des fraises exprimaient le même espoir.

Richard sortit de l’argent de sa poche et déclara qu’il n’aurait pas assez pour sa place d’autobus.

Mme K. interpréta Richard voulait qu’elle lui fasse un cadeau représentant le bon sein d’autre part, il désirait s’assurer qu’après tous les assauts qu’elle avait subis, elle avait encore des bébés en elle et qu’elle l’aimait toujours.

Richard trouva encore de l’argent dans sa poche. Il calqua quatre pièces : 2 shillings, 6 pence163, 3 pence et 1 penny. Il précisa que le penny était celui que M. Smith lui avait rendu la veille, lorsqu’il avait acheté ses graines de radis. Il mit cette pièce dans sa bouche et la mordilla. Puis il sortit le paquet de graines de sa poche et exprima sa joie de posséder ses graines préférées ; elles étaient belles, sur l’image du paquet. Il secoua le sachet pour montrer qu’il contenait « des milliers de millions » de graines.

Mme K. interpréta : Il avait dessiné des cercles avec des mamelons qu’il trouvait semblables à des fraises et qui représentaient les seins de sa mère. La pièce brune d’un penny symbolisait le pénis de son père ou de M. Smith ; d’autre part, cette pièce était pleine de « grosse commission » et salissait le sein maternel, tout comme Richard lorsqu’il était en colère. La jalousie qu’éprouvait Richard parce que Mme K. rencontrait M. Smith était renforcée par la crainte que celui-ci ne la salisse. S’il surveillait ses parents avec tant de soin, c’était qu’il redoutait l’acte sexuel. Les milliers de millions de graines que M. Smith lui avait vendues symbolisaient également les bébés que son père lui donnerait à l’aide de son bon pénis (Note IV).

Richard s’était ressaisi ; il était calme. Il calqua la gomme de Mme K. en traçant le contour sur une page de bloc de papier et en recopia toutes les inscriptions. Ensuite, il tira un trait horizontal, puis un trait vertical passant au milieu du croquis de la gomme. Ces traits étaient des barreaux de prison, expliqua-t-il.

Mme K. interpréta : Richard avait l’impression d’avoir dévoré la gomme, symbolisant le pénis de M. K., ou plutôt celui de son père, et de la retenir prisonnière à l’intérieur de lui. Ce n’était plus le bon pénis merveilleux – les radis et les fraises – car il était devenu un objet dangereux et plein de « grosse commission ». Il avait voulu savoir si le pénis de son père était bon ou mauvais, c’était pour cette raison qu’il avait tracé les contours de cette gomme et reproduit l’inscription qu’elle portait (Note V). Il avait emprisonné le pénis à l’intérieur de lui pour mieux le contrôler parce qu’il avait l’impression que dehors, ce pénis était dangereux. [Introjection de l’objet dans le but de le maîtriser et de l’empêcher de faire du mal.]

Richard proposa alors de jouer au « morpion » et choisit les croix164. Il fit en sorte que Mme K. gagnât à chaque coup. Pour finir, ils furent tous les deux vainqueurs parce qu’ils n’observaient plus la règle du jeu.

Mme K. interpréta : par ce jeu, Richard rendait à Mme K. ses seins, le pénis et les bébés, symbolisés par les « 0 » (Zéros).

Richard se remit à dessiner (60e dessin), commençant par tracer une ligne ondulée qui, expliqua-t-il, représentait le sable. Au-dessous de cette ligne, Mme K., allongée sur le sable. Le grand cercle criblé de points était une mine et le plus petit, au-dessus de la ligne ondulée, cette même mine qui explosait. Les gribouillis figuraient l’explosion. L’enfant mit le dessin à l’écart ; il avait l’air triste et inquiet, mais il en fit immédiatement un autre (61e) disant qu’il s’agissait de belles fraises dans le jardin de Mme K.

Mme K. interpréta : il se méfiait du bon pénis-radis et fraise de son père qui n’était qu’un « gredin » faisant semblant d’avoir un bon pénis. Richard craignait donc que Mme K. (et sa mère) ne se fassent dynamiter d’un moment à l’autre lorsqu’elle était au lit – sur le sable, dans le dessin. Richard redoutait de sauter du même coup, puisqu’il s’imaginait avoir avalé Mme K., sa mère et le pénis de son père. Il se considérait lui aussi comme un gredin qui aurait souillé les mamelons-fraises avec ses mauvaises fèces et qui était responsable de l’attaque de sa mère par le pénis de son père. Le jour précédent, il avait pris garde de ne pas mettre la pièce d’un penny de M. Smith dans la même poche que les autres car elle représentait un pénis suspect, le gredin qu’il avait incorporé ; il essayait de préserver le bon sein des attaques du mauvais pénis intérieur en maintenant ce dernier à l’écart.

Richard avait écouté avec attention et pris une petite balançoire, dans le panier à jouets de Mme K. Il l’actionna et constata avec plaisir qu’elle marchait bien. Il y avait des semaines qu’il n’avait pas touché à ces jouets (Note VI). Il sortit le train électrique avec précaution, y accrocha les deux voitures de voyageurs et le fit avancer. Il avait l’air ravi.

Mme K. interpréta : il essayait de savoir si les seins de Mme K. et ceux de sa mère (les deux wagons) étaient en bon état et s’il pouvait unir son père à sa mère (les deux wagons) avec succès.

Richard assembla alors le train de marchandises. Les deux trains se heurtèrent et le train de marchandises se renversa mais assez doucement (Note VII).

La séance touchait à sa fin ; l’enfant avait l’air beaucoup moins déprimé qu’au début bien que toujours plongé dans ses pensées. Sur le chemin du retour, il regarda les passants, mais sans trop d’insistance. Que se produirait-il si tous les habitants de « X » se rassemblaient au sommet du Snowdon ou s’entassaient dans un seul autobus ? questionna-t-il.

Pendant la séance, il avait déjà demandé à Mme K. si l’autobus du mardi serait bondé. Comme il était en avance pour le départ du car, il décida d’aller rendre visite aux gens de l’hôtel. Mme K. lui demanda s’il voulait voir quelqu’un en particulier et l’enfant répondit qu’il désirait voir tout le monde. Il prit congé de Mme K. sans excès de tendresse mais fort gentiment (Note VIII).

Notes de la soixante-septième séance

I. Lors de ma première entrevue avec la mère de Richard, j’avais dit à celle-ci qu’il serait utile, au moment venu, qu’elle informe son fils de son sevrage précoce. Elle ne le fit point et, l’analyse touchant à sa fin, j’ai jugé sage d’en informer l’enfant moi-même. J’ai souvent remarqué que des détails mentionnés par les parents peuvent être utilisés, dans la mesure où on les retrouve dans le matériel fourni par le patient. Cependant, lorsque, comme dans ce cas précis du sevrage, j’introduis directement un renseignement, je dis franchement au patient de qui je le tiens. Il faut employer ce procédé avec une extrême prudence et ne pas en abuser, sans quoi le patient pourrait soupçonner une collusion entre les parents et l’analyste. On ne doit donc y recourir que lorsque c’est essentiel pour le travail analytique, car il faut toujours prendre comme point de départ le matériel fourni par le patient.

II. Les sentiments de frustration ne sont pas seulement liés, comme c’est ici le cas, à des doutes concernant le père, qui, croit le nourrisson frustré du sein, a pris le sein ; il faut dire que même les bébés imaginaires que porte la mère et dont l’enfant est jaloux pour d’autres raisons, sont soupçonnés de se faire nourrir à l’intérieur de la mère. D’autre part, je pense que l’envie du sein maternel, de la capacité de la mère de donner naissance à des bébés et de les nourrir, avaient contribué à rendre Richard furieux et frustré (cf. mon ouvrage Envie et Gratitude).

III. Voici un exemple de la mémoire dans les sentiments (memory in feelings). La situation se trouvait reproduite stimulée d’une part par la jalousie qu’éprouvait Richard à l’égard du père-bébé, d’autre part, par mon départ imminent.

IV. Ce changement rapide de l’enfant, qui est passé subitement du désir du sein maternel au pénis paternel qui lui donnera des enfants, peut être considéré de deux façons. L’amour du sein, dans la position féminine du garçon, est déplacé sur le pénis du père. Cependant, le nourrisson jaloux et haineux a l’impression de blesser et de détruire le sein, le sexe et le corps de sa mère, ce qui le pousse à reporter son désir sur le pénis, c’est-à-dire à l’homosexualité (voir La Psychanalyse des enfants, chap. XII).

V. Le besoin de faire une reproduction exacte de l’objet est lié au manque de confiance dans les événements et dans les objets internes, méfiance qui contribue au besoin obsessionnel de se rattacher à des descriptions exactes. Cette incertitude est cause d’angoisse et de confusion. Par exemple, une de mes patientes fut très étonnée de voir, en rêve, un objet de nature indéfini entre les roues de sa voiture. Ses associations prouvèrent que cet objet représentait le sein et le pénis. Dans son rêve, elle ne voulait pas le regarder, néanmoins, elle savait que l’objet se trouvait là depuis des années et qu’il était temps de le regarder et de l’enlever ; dans son rêve elle avait clairement éprouvé de la surprise à ne pas pouvoir regarder cet objet. Cela signifiait, comme en témoignèrent les associations ultérieures de la patiente, qu’elle était maintenant capable de percevoir clairement ses objets internes alors que jusqu’à présent, elle n’avait pas su de quelle nature ils étaient ; d’autre part, elle désirait les voir tout en ne voulant pas.

VI. Richard n’avait pas utilisé les jouets depuis longtemps, bien qu’il se fût amusé avec d’autres objets. (Il avait utilisé les jouets pour la dernière fois lors de la Trente et unième séance. Ce jour-là, il avait regardé les « taudis » et une figurine d’homme abîmée qu’il avait achevé de casser, mais il n’avait pas joué avec. Son dernier jeu remontait à la Vingt et unième séance et avait été entièrement interprété dans la Vingt-deuxième séance.) Les jouets, dont certains avaient été abîmés, exprimaient de façon concrète le mal qu’il pensait avoir causé par son agressivité – la « catastrophe » – et correspondaient à ses angoisses profondes concernant ses pulsions destructrices. Ses jeux représentaient des situations infantiles immuables. Pourquoi l’enfant avait-il pu persister dans l’utilisation d’autres moyens d’expression tels que les bateaux, les dessins, les rêves, les associations et divers objets de la maison ou du jardin ? Je répondrais que ces moyens d’expression étaient plus facilement contrôlables. La flotte par exemple, qui était son jouet bien-aimé, ne subit jamais de dommages, si ce n’est un mât abîmé. Il ne me laissa jamais ses bateaux, bien qu’une fois, il ait « oublié » l’un d’eux. Bien souvent, il n’apportait pas la flotte, expliquant pourquoi elle « n’avait pas voulu venir ». Les dessins, qui sont un peu les équivalents des rêves, étaient plus ou moins contrôlables dans la mesure où, en ayant terminé un, il avait la possibilité d’en faire un autre.

Cette impression de maîtrise s’applique également aux autres moyens d’expression énumérés ci-dessus. En outre, ces médias donnaient à Richard l’espoir de pouvoir recommencer à zéro ses relations d’objets et de les améliorer. Par conséquent, à ce stade de l’analyse, ce retour aux jouets est significatif. L’enfant faisait en effet (consciemment et inconsciemment) tous ses efforts pour que l’analyse progresse et pour éprouver sa capacité d’affronter la souffrance, l’angoisse paranoïde et l’angoisse dépressive. Cette attitude est parallèle à celle de certains patients, qui, à un moment de la cure, retournent à des rêves de la petite enfance et fournissent un plus grand nombre de détails à propos de leur situation d’angoisse infantile. Grâce à l’intégration et à la réduction de l’angoisse, ces patients se sentent mieux capables d’affronter des situations d’angoisse qu’ils auraient été dans l’impossibilité de résoudre plus tôt.

Il est également intéressant de noter les variantes de la  « catastrophe ». Celle-ci se produisait tantôt parmi les jouets, tantôt parmi les bateaux ; parfois même la cuisine était mise sens dessus dessous. D’autre part, ces variations impliquaient que les moyens d’expression utilisés pour exprimer le désastre et le lieu où il se produisait ne se rattachent en rien aux autres représentations de ces mêmes angoisses. Je pense que le fait de rejeter complètement un objet détruit n’est pas seulement un moyen d’exprimer son angoisse dans un autre contexte et dans un autre domaine, et ainsi de mesurer la malveillance de l’objet ; une telle attitude permet également de limiter la catastrophe à un aspect de l’objet et du soi et, par conséquent, de mettre à l’abri les autres aspects de l’objet et du soi. Par rapport au transfert, le fait de laisser la flotte chez soi signifiait que la véritable famille restait en sécurité et que le désastre ne se produisait que sur le substitut de famille qu’était l’analyste. De cette manière, Richard avait l’impression de sauver la vraie mère et parfois même, Mme K.

L’enfant s’imaginait souvent que, s’il apportait sa flotte, celle-ci m’attaquerait, aussi alléguait-il qu’elle n’avait pas voulu venir. Dans ce cas-là, le clivage allait jusqu’à séparer la partie destructrice de lui-même de la partie aimante et bonne. De cette façon l’analyste, la famille et la mère étaient saufs. Voilà qui prouve que les mécanismes de clivage – lorsqu’ils ne sont pas trop excessifs et que, par conséquent, l’intégration est de nouveau possible – sont très précieux. Ils font partie du fonctionnement psychique normal. D’une façon plus générale, lorsque la catastrophe tant redoutée se produit dans notre univers intérieur et extérieur, le désespoir et l’angoisse dépressive nous assaillent et, de temps en temps, des tendances suicidaires se manifestent. D’un point de vue technique, il est essentiel d’interpréter tous ces éléments ; il ne faut pas oublier que, même chez le patient le plus déprimé, le bon objet existe toujours à l’intérieur ou à l’extérieur.

VII J’en conclurai que la situation idéale des parents unis et heureux ensemble ne pouvait se maintenir. La collision entre les deux trains signifiait que Richard troublait l’acte sexuel des parents et les empêchait de prendre du plaisir. Cependant la chute peu violente du train de marchandises semble indiquer que les sentiments de l’enfant étaient moins intenses. Le degré d’intensité des tendances joue un rôle important dans l’évolution du complexe d’Œdipe. Cette diminution de l’intensité des sentiments peut s’expliquer de deux façons. Bien qu’il n’en parlât pas beaucoup Richard avait l’esprit constamment occupé par la maladie de son père et sa faiblesse ; d’autre part, se sentant à cet égard préoccupé et coupable, l’enfant contrôlait mieux sa jalousie par rapport aux relations entre son père et sa mère et son agressivité à l’égard de ce dernier. En outre, il faut tenir compte du fait que l’analyse avait diminué la jalousie de l’enfant et accru ses tendances réparatrices et son désir de voir les parents heureux ensemble – d’autant plus que la santé de son père le préoccupait. Nous pouvons également considérer cette diminution de l’agressivité, de l’envie et de la jalousie à la lumière des instincts de vie et de mort : Richard était devenu capable de neutraliser sa haine grâce à l’amour, et j’en conclurais que ce progrès exprimait une modification de la combinaison de ces deux instincts ; à présent c’était l’instinct de vie qui dominait.

VIII. Le « jour des adieux » où Richard avait définitivement quitté l’hôtel, il avait dû attendre l’autobus pendant longtemps. Malgré la pluie, il n’était pas allé à l’hôtel qui se trouvait pourtant à deux pas de l’arrêt de l’autobus. Au cours de la séance précédente, cette défense consistant à ne pas retourner à l’objet perdu – l’hôtel et les gens qui s’y trouvaient – avait diminué. L’enfant se sentait capable de revoir les gens qu’il avait perdus (car telle était son impression à chaque séparation). D’autre part, il avait regardé les jouets, ce qui témoignait de son changement d’attitude ; ces jouets représentaient sans doute les objets perdus qui ne lui inspiraient pas confiance. Ces progrès correspondent à une plus grande capacité de regarder en face la situation intérieure ; Richard avait moins peur que les objets soient irrémédiablement détruits. Cette nouvelle attitude se trouvait également reproduite dans la relation de l’enfant au monde extérieur : il allait voir ses amis de l’hôtel.


159 Je n’ai pas de note concernant l’interprétation de ces deux traits mais je pense qu’ils avaient pour fonction de protéger le sein en l’entourant.

160 Il est significatif que la première protestation chinoise que j’ai interprétée comme étant chinoise parce quelle figurait les fèces jaunes et l’urine toxique ait été dessinée un samedi, la veille du jour où l’enfant allait être privé de la séance du dimanche.

161 « Blueing » mot formé sur l’adjectif « blue » : bleu, auquel l’enfant a ajouté le suffixe verbal, « -ing » (N.d.T.).

162 Dans mon ouvrage La Psychanalyse des enfants, j’ai souvent mentionné ce type d’attaque. Malheureusement ce dessin a été égaré.

163 Penny a deux pluriels : » pennies » désignant un certain nombre de pièces de un penny et « pence » désignant la valeur de ces pièces. (N.d.T.).

164 En anglais, ce jeu s’appelle « noughts and crosses », c’est-à-dire « les zéros et les croix » (N.d.T.).