Soixante-douzième séance – Lundi

Avant d’entrer dans la salle de jeu, Richard déclara qu’il avait rapporté à sa mère les paroles de Mme K. à propos de sa scolarité, ainsi que le manque d’enthousiasme de celle-ci pour l’envoyer à la « grande école ». Après avoir vu Mme K., continua Richard, sa mère lui avait expliqué qu’elles avaient toutes deux envisagé la poursuite de l’analyse, peut-être pas tout de suite, mais à la fin de la guerre. L’enfant avait exposé à sa mère le point de vue de Mme K. parce qu’il se méfiait des deux femmes et voulait s’assurer que leurs opinions ne divergeaient en aucune façon. D’autre part, il désirait que sa mère sache qu’il avait déjà évoqué ce sujet avec l’analyste… Dès qu’il fut dans la salle de jeu, il sortit les jouets. Il plaça une petite poupée assise sur une chaise miniature, puis prit la balançoire et constata avec satisfaction que Mme K. avait recollé la petite figurine qui en était tombée, le jour précédent, et qu’il avait placée dans la boîte-hôpital avec les autres jouets abîmés. (En fait, ce personnage se composait uniquement d’un buste collé sur la balançoire.) Richard actionna la balançoire, disant que la petite fille s’amusait bien, mais il ne tarda pas à demander à Mme K. de placer ce jouet à l’autre extrémité de la table où il installa également la boîte-hôpital, le panier à jouets, le sac à main et la montre.

Ces objets devaient prendre paît à la scène qu’il préparait. Il les espaça de façon à ce que les trains puissent passer de justesse. Au bout de la table, près de lui, il installa la gare se composant de deux maisons entre lesquelles les trains avaient à peine la place de passer. Dans la gare, ou plutôt à côté de chaque maison, deux groupes de petites figurines qui représentaient les enfants se faisaient face. Richard expliqua que les enfants se trouvaient là parce qu’ils aimaient regarder les trains. Le petit garçon le plus proche de la gare, c’était lui-même. Mme K. l’avait collé sur un socle qui devait appartenir à une figurine plus grande. Ce détail et le fait que Mme K. ait réparé le jouet plaisaient beaucoup à l’enfant. Il plaça ensuite plusieurs groupes de personnages sur la route balisée par des pièces de un penny. Sa mère et Mme K. étaient représentées par les mêmes figurines que lors de la dernière séance ; il les fit se saluer aimablement, mais sans trop de cérémonie ; une autre femme se tenait près d’elles tandis que le bonhomme qui avait représenté M. Smith se trouvait à l’écart. Le chien était entouré de quelques personnages. Les deux arbres s’élevaient au bord de la route à une certaine distance l’un de l’autre. Le camion de charbon et le tracteur étaient « sur le point de partir ». Seuls les trains bougeaient. Le train électrique fit halte à la gare et Richard rapprocha de lui les enfants, déclarant que ce train transportait du lait et qu’il y en avait pour tous.

Mme K. lui rappela que, lors de la séance précédente, les wagons du train électrique avaient représenté les seins de sa mère et de Mme K.

Le train fit alors le tour de la table, puis traversa la gare ; Richard expliqua qu’à présent, les enfants tétaient les seins. Le train de marchandises et le train électrique traversaient alternativement la gare, distribuant tous deux du lait. Tandis qu’il mettait les enfants près des voitures du train électrique, Richard changea d’idée et les plaça près de la locomotive.

Mme K. interpréta : la locomotive représentait le pénis de son père qui, tout comme le sein maternel, nourrissait les bébés.

Au bout d’un moment, les trains se suivirent de si près autour de la table et à travers la gare, qu’il s’en fallut de peu qu’ils ne se heurtent. Alors Richard interrompit le jeu, entra dans la cuisine et se mit à examiner le « réservoir à bébés » (la bouillotte du fourneau). Il en tira de l’eau dans un seau qu’il pria Mme K. de vider. Il regardait baisser le niveau d’eau de la bouillotte avec attention.

Mme K. répéta que Richard s’imaginait qu’il y avait du danger à ce que le mauvais pénis du père se mélange au sein de la mère – les deux trains avaient failli se rentrer dedans. Cette angoisse était liée à la conversation entre les deux femmes – sa mère et Mme K. Dans son jeu, Richard avait tenu M. Smith à l’écart de celles-ci (alors que deux jours auparavant, il s’était mêlé à la conversation), ce qui était une tentative de préserver les deux femmes du père-Hitler qui se trouvait à l’intérieur de Mme K. et du mauvais père que sa mère contenait. Dans ces conditions, l’entrevue prendrait un tour favorable : c’est-à-dire qu’on ne l’enverrait pas à l’école des grands garçons – des frères hostiles.

Richard jeta des morceaux de papier dans la bouillotte du fourneau et attendit ce qui allait se produire.

Mme K. interpréta : les morceaux de papier symbolisaient peut-être des bébés. Richard désirait sans doute savoir ce qu’il était advenu des bébés de sa mère qui n’étaient pas encore nés et qu’il croyait détruits. Était-ce papa avec son pénis dangereux pour l’intérieur de maman, ou bien Richard avec ses bombes qui les avait détruits ?

Richard explora le fourneau et sa bouillotte comme il l’avait déjà fait lors des séances antérieures, puis retourna dans la salle de jeu et poursuivit son jeu. Il avait furtivement enlevé l’homme assis de sa chaise, et Mme K. lui demanda où il l’avait mis. Richard répondit qu’il l’avait rangé dans la boite car il n’en avait pas besoin.

Mme K. suggéra que l’homme assis sur la chaise représentait son père, incapable de se déplacer à cause de sa maladie ; Richard l’écartait parce qu’il ne pouvait supporter l’idée qu’il était souffrant.

Richard acquiesça, mais ajouta d’un air triste et inquiet que son père allait mieux malgré sa faiblesse. Il pria alors Mme K. de rapprocher la balançoire qui se trouvait à l’autre extrémité de la table ; il ne voulait pas que la petite fille se sente abandonnée. Puis il fit marcher les trains ; ceux-ci s’arrêtaient à la gare et nourrissaient les enfants. À un certain moment, il déclara que le train électrique restait trop longtemps en gare et que le conducteur de l’autre s’impatientait. Pour finir, Richard fit traverser la gare à son train sans s’arrêter parce qu’il était furieux.

Mme K. lui demanda ce que faisaient les personnages des autres groupes.

Richard répondit que Mme K. et maman étaient toujours en conversation.

Mme K. lui demanda qui était la femme qui se trouvait à côté d’elles. « Oh, n’importe qui », répliqua-t-il.

Mme K. interpréta : cette femme représentait peut-être la nurse de Richard. Il aurait aimé que sa mère soit en bons termes avec sa nurse, tout en étant jaloux lorsqu’elles restaient trop longtemps ensemble. Richard désirait également que sa mère et Mme K. s’entendent bien, mais il était jaloux de leur amitié.

Richard admit cette explication.

Mme K. lui fit observer que M. Smith, représentant aussi M. K., était tenu à l’écart, de peur qu’il ne se range dans le camp des ennemis de Richard ; cela signifiait que Richard aurait souhaité expulser le père-Hitler de l’intérieur de Mme K. et de sa mère parce qu’il craignait que sa mère, au contact du père-Hitler qu’elle contenait, ne lui devienne hostile. Au début de la séance, il avait demandé à Mme K. si elle n’avait pas vu le « vieux monsieur grincheux » ; celui-ci jouait le même rôle à l’intérieur d’elle que le père-Hitler contenu par sa mère. Cette méfiance prouvait qu’il doutait toujours des résultats de la conversation de Mme K. avec sa maman.

Richard demanda à Mme K. ce qu’elle pensait des arbres.

Mme K. répliqua que Richard désirait prendre sa place, devenir l’analyste. En outre, il voulait avoir des bébés, comme sa mère, et remplacer cette dernière auprès de son père.

Richard protesta, déclarant qu’il ne souhaitait pas être une femme.

Mme K. interpréta : sans doute avait-il peur d’être une femme parce qu’alors il n’aurait plus de pénis et ne pourrait plus être un homme. Cependant, il désirait que son père lui donnât des bébés, comme il en donnait à maman ; les graines de radis qui lui avaient procuré tant de plaisir représentaient le bon pénis de son père qui introduisait des bébés à l’intérieur de lui. D’autre part, il aurait aimé allaiter les bébés : son jeu exprimait ce désir et les wagons des trains symbolisaient les seins nourriciers. S’il partageait les bébés avec sa mère, poursuivit l’analyste, il n’éprouverait plus le besoin d’attaquer cette dernière pour les lui ravir et ne blesserait plus ses bébés. Il n’aurait donc plus de raison de craindre les enfants, par exemple la petite fille rousse, qui représentaient les bébés de sa mère. La petite fille sur la balançoire qu’il avait éloignée représentait le plus jeune des bébés pas encore nés, une sœur qu’il ne désirait pas mais qu’il avait fait revenir parce que, malgré tout, il souhaitait qu’elle naisse. En priant Mme K. d’éloigner la balançoire, il avait voulu soustraire sa sœur à ses attaques.

Richard lança les trains dans une course de plus en plus rapide ils ne s’arrêtaient pas à la gare et, arrivant en sens inverse, ils avaient évité de peu la collision à plusieurs reprises. Ils finirent par se percuter à l’intérieur de la gare. Les enfants tombèrent les uns sur les autres et tout s’écroula. Seul le train électrique échappa à la catastrophe et Richard lui fit parcourir la table à une allure démente ; le véhicule ne se contrôlait plus. Désignant le train fou qu’il qualifiait de « vainqueur », il murmura « C’est moi. »

Mme K. interpréta : Richard et M. K., représenté par le « vieux monsieur grincheux », se battaient à l’intérieur de Mme K., ce qui entraînait la mort et la destruction générales. De la même manière, il s’attendait à ce que le combat qui se déroulait à l’intérieur de sa mère entre son père et lui anéantisse sa mère et ses bébés ainsi que son père et lui-même.

Pour la première fois en ce jour, Richard regarda par la fenêtre. La séance touchait à sa fin et Mme K. rangeait les jouets dans leur panier. Richard déclara que la rue était animée et demanda si tous ces gens ne venaient pas se faire allaiter chez Mme K.

Mme K. lui rappela qu’il avait déjà imaginé la population de « X » se pressant au sommet de la montagne ou s’entassant dans un autobus ; elle lui expliqua que la montagne ou l’autobus symbolisaient alors Mme K. devant nourrir tout le monde. Richard avait peur qu’on ne l’épuise et était jaloux de tous ceux qui l’approchaient.

Richard lança un regard approbateur à Mme K. Il déclara que sa mère prendrait l’autobus pour rentrer.

Mme K. interpréta : Richard pensait que sa mère était, elle aussi, une enfant qui désirait être allaitée par Mme K. ; il souhaitait qu’elle le fût, ce qui expliquait pourquoi il avait laissé les deux figurines de femmes aussi longtemps ensemble. Cependant, il était jaloux de tout rapport entre Mme K. et sa mère.

Au début de la séance, Richard avait demandé à Mme K. quelle robe elle portait lorsqu’elle avait reçu sa mère. Il aurait aimé, semblait-il, que sa mère la vît avec la veste qu’il lui préférait, c’est-à-dire en beauté. Cependant, il s’imaginait que Mme K. s’était changée avant qu’il ne vienne parce que lors de son entretien avec sa mère, elle était la mauvaise Mme K. – c’est-à-dire qu’elle n’avait pas conseillé à sa mère ce qu’il désirait – et qu’au moment de l’analyse, elle était redevenue la bonne Mme K. en veste rouge.

Mme K. rencontra Richard et sa mère peu après ; ils se dirigeaient vers l’arrêt d’autobus. La mère de Richard affirma qu’il avait reconnu l’analyste de très loin et fait observer qu’elle portait sa belle veste rouge. Richard avait alors demandé à sa mère comment Mme K. était vêtue le matin même, lors de leur entrevue.