Deuxième séance – Mardi

Richard arriva avec quelques minutes d’avance et attendit Mme K. devant la porte. Il avait hâte que la séance commençât. Il dit qu’il se rappelait une chose qui l’inquiétait ; mais ça n’avait rien à voir avec ce qu’il avait dit la veille. Il avait peur d’une collision entre la Terre et le Soleil : le Soleil mettrait le feu à la Terre, Jupiter et les autres planètes seraient réduites en poudre ; et la Terre, la seule planète où il y eût des êtres vivants, était très importante et précieuse… Il regarda de nouveau la carte et dit combien il trouvait atroce tout ce que Hitler faisait subir au monde. Il pensait que Hitler était probablement dans sa chambre en train de se réjouir des souffrances des autres et qu’il serait très content de faire fouetter les gens… Il montra du doigt la Suisse, disant que c’était un petit pays neutre « encerclé » par la grosse Allemagne. Il y avait aussi le petit Portugal, c’était un ami. (Il avait précisé qu’il lisait trois journaux par jour et écoutait toutes les informations à la radio.) La brave petite Suisse avait osé abattre des avions allemands ou anglais qui survolaient son territoire.

Mme K. dit que la « précieuse » Terre, c’était maman, et les êtres vivants les enfants de celle-ci dont il voulait se faire des alliés et des amis. C’est pour cela qu’il avait parlé du Portugal, un petit pays, et des planètes. La collision entre la Terre et le Soleil représentait ce qui se passait entre ses parents ; « très loin » signifiait à côté, dans la chambre de ses parents. Les planètes pulvérisées, c’était lui (Jupiter) et les autres enfants de sa maman, s’ils venaient à s’interposer entre leurs parents. Après avoir parlé de collision, il était revenu à Hitler qui détruisait l’Europe. Les petits pays comme la Suisse correspondaient aussi à Richard. Mme K. lui rappela alors le matériel de la veille : il voulait attaquer le vagabond qui enlevait sa maman, l’ébouillanter et lui faire perdre connaissance et lui, Richard, serait peut-être tué. Cela voulait dire la même chose que Jupiter (Richard) pulvérisé entre le Soleil et la Terre en collision (ses parents).

Richard admit une partie de cette interprétation. Il dit qu’à propos du vagabond il avait souvent pensé qu’il risquait d’être tué, mais qu’il préférait mourir plutôt que de ne pas engager le combat. Il admit également que la Terre, précieuse à cause des êtres vivants, représentait sa mère. Il avait entendu parler de « notre mère la Terre »… Puis il raconta qu’il avait demandé à sa mère quand donc elle s’était fait renverser par une voiture et avait été ramenée chez elle sur un brancard ; elle lui avait répondu que c’était quand il avait deux ans. Lui, il croyait que cet accident s’était produit avant sa naissance… Il ajouta qu’il détestait Hitler et aimerait bien lui faire mal, ainsi qu’à Goebbels et à Ribbentrop, qui avait osé dire que l’Angleterre était l’agresseur.

Mme K. lui rappela le matériel de la veille concernant l’attaque du vagabond ; peut-être que dans son lit, la nuit, non seulement il avait peur que papa ne fasse mal à maman ; mais peut-être encore pensait-il que ses parents passaient du bon temps25. Il pouvait donc être jaloux et furieux qu’ils le laissent « tout seul abandonné ». S’il voulait leur faire mal parce qu’il était jaloux, il se sentirait coupable. N’avait-il pas dit à Mme K. qu’il pensait souvent à l’accident de sa mère mais supposait que celui-ci avait eu lieu avant sa naissance ? Cette erreur était peut-être due à son sentiment de culpabilité : il essayait de se convaincre qu’il n’était pour rien dans cet accident. Peut-être était-ce à cause de ses sentiments hostiles à l’égard de ses parents qu’il craignait que le père-vagabond ne fasse mal à sa mère et que la Terre et le Soleil n’entrent en collision.

Richard nia d’abord avec vigueur avoir de telles idées lorsqu’on l’envoyait au lit ; il avait seulement peur et se sentait malheureux, dit-il. Mais, ajouta-t-il, il pouvait, à ce moment-là, tenir tête à ses parents jusqu’à ce que ceux-ci soient complètement épuisés et ne puissent plus supporter la discussion ; il prenait d’ailleurs un grand plaisir à agir de la sorte. Il était jaloux quand Paul était en permission26 à la maison ; il pensait que Paul était le préféré de maman. Quelquefois maman lui envoyait des chocolats et cela lui faisait de la peine bien qu’il pensât qu’elle avait raison.

Mme K. revint à l’indignation de Richard à propos du mensonge de Ribbentrop qui avait traité l’Angleterre d’agresseur.

Richard ne répondit pas ; il pensait sans doute à l’interprétation précédente, puis il sourit. Mme K. lui demanda pourquoi il souriait ; il répondit que c’était parce qu’il aimait penser ; il avait réfléchi à ce que Mme K. avait dit et trouvait qu’elle avait raison… (L’interprétation de son agressivité l’avait vraisemblablement soulagé après une certaine résistance.) Il parla de ses rapports avec Paul ; quelques années auparavant, ce dernier le taquinait et le poursuivait tout le temps. Quelquefois, ils s’alliaient tous deux contre la nurse (Note I) pour la taquiner27 ; quelquefois, c’était la nurse qui prenait la défense de Richard contre Paul. Il dit aussi qu’il y avait peu de temps, il s’était battu avec son cousin Peter ; d’habitude Richard aimait bien Peter mais, ce jour-là, ce dernier lui avait fait mal ; son cousin était bien plus grand que lui, précisa-t-il.

Mme K. dit que, lorsque Peter était violent. Richard avait l’impression d’être en face à la fois de son gentil papa et du méchant père-Hitler (ou vagabond). C’était facile de détester Hitler, mais quand il détestait son père, il avait de la peine parce qu’il l’aimait aussi. [Ambivalence.]

Richard parla de nouveau du bon accueil que sa mère réservait à Paul quand il venait en permission. Puis il dit que Bobby, son épagneul, lui faisait toujours fête et le préférait au reste de la famille (en disant cela, ses yeux brillèrent). Quand on lui avait donné Bobby, c’était un bébé chien ; maintenant il lui sautait encore sur les genoux. Il raconta, le regard plein de gaieté, que chaque fois que son père se levait de son fauteuil, Bobby prenait sa place et que papa était obligé de s’asseoir sur le bord du siège. Il avait eu un autre chien mais il était tombé malade à l’âge de onze ans ; il avait fallu le supprimer. Richard avait été très triste, il avait pourtant surmonté sa peine… Il parla alors de sa grand-maman qu’il aimait beaucoup et qui était morte quelques années auparavant.

D’après ce que Richard avait raconté à propos de l’amour de sa mère pour Paul, Mme K. dit qu’il était jaloux. Tout de suite après il avait parlé de Bobby qui lui faisait fête et lui montait sur les genoux. Richard considérait alors Bobby comme son enfant et essayait de vaincre sa jalousie en jouant le rôle de sa mère. Mais quand Bobby lui faisait des grâces et le préférait à tout le monde, c’était alors Richard qui représentait l’enfant aimé de sa mère et de Bobby. Il avait évoqué la mort de Grand-maman juste après le vieux chien qu’il avait fallu supprimer. Cela semblait signifier qu’elle aussi avait été supprimée ; peut-être pensait-il comme pour l’accident de maman, que cela s’était passé par sa faute. Grand-maman, qu’il aimait beaucoup, représentait peut-être Mme K. Peut-être craignait-il que quelque mal n’arrivât à cette dernière par sa faute à lui. Ces notes sont très incomplètes ; mais je suis sûre que Richard réagit à cette interprétation, la refusant, sans doute. Je n’ai rien qui indique la façon dont cette séance se termina. Mais si je me fie à ma mémoire, Richard ne refusa pas de revenir le lendemain (Note II).

Notes de la deuxième séance

I. En général, une nurse, une tante ou l’un des grands-parents joue un rôle important dans la vie affective du jeune enfant. Le conflit (plus ou moins grave) qui existe toujours dans les rapports de l’enfant avec ses parents ne s’étend pas à ces personnes-là qui restent à l’écart du complexe d’Œdipe. On peut dire la même chose des frères et des sœurs. Ces objets aimés renforcent également les bons aspects du père ou de la mère. Lorsque l’enfant se rappelle ses relations avec de telles personnes, cela prouve qu’il a introjecté de bons sentiments supplémentaires.

II. Dans la première de ces deux séances, mon but avait été l’analyse de l’angoisse consciente et inconsciente se rapportant au mal fait à la mère par le père « mauvais » – et sexuel. Lors de la deuxième séance, je me suis occupée du rôle joué dans les angoisses de Richard par sa propre agressivité ; ce qui laisserait penser que mon objectif premier, dans l’analyse d’un enfant, serait d’analyser les angoisses (et j’ai déjà insisté là-dessus à plusieurs reprises). Je dois pourtant faire des restrictions, car il est impossible d’analyser des angoisses sans tenir compte des défenses qui se dressent contre elles et qui doivent être analysées à leur tour.

Revenons à notre matériel ; Richard avait conscience de sa peur d’un vagabond qui enlèverait et maltraiterait sa mère. Il n’était pas conscient du fait que cette peur était provoquée par ses angoisses à propos des relations sexuelles de ses parents. Quand j’ai interprété ces angoisses, j’ai également souligné que, pour lui, c’était terrible de penser que son père était méchant et que c’est pour cette raison qu’il avait dirigé sa méfiance et sa peur contre le vagabond et contre Hitler. Ce qui implique qu’il faut aussi analyser les défenses.

Dans la deuxième séance, j’ai interprété la colère de Richard contre Ribbentrop en disant que, non seulement il haïssait le vrai Ribbentrop, mais qu’il se dégoûtait lui-même à cause de son agressivité. Là aussi je n’ai pas seulement analysé l’angoisse mais encore la défense contre celle-ci, comme on peut d’ailleurs le voir dans les détails de la séance et de mes interprétations.

Dans La Psychanalyse des enfants28 (Chap. V), j’ai souligné que chaque interprétation devait tenir compte des rôles du surmoi, du ça et du moi. Ce qui implique que les différentes parties du psychisme et leurs fonctions respectives doivent être systématiquement explorées par des interprétations qui leur sont adaptées.

Il y a des psychanalystes (et je veux surtout parler d’Anna Freud) qui considèrent qu’il ne faut pas analyser les angoisses tout de suite, mais commencer par les défenses (défenses soit contre l’angoisse, soit contre les pulsions instinctuelles). J’ai déjà montré clairement que je ne partage pas cette conception. (Cf. Symposium on Child Analysis dans le Journal International de la Psychanalyse, vol. VIII, 1927 et Essais de Psychanalyse29.)


25 Voici un exemple des problèmes qui se posent du fait que mes notes sont incomplètes ; l’interprétation que je cite ici est déroutante, car il est certain que je n’aurais jamais pu faire une telle interprétation sans m’appuyer sur un matériel précis.

26 Paul, qui avait eu ses dix-neuf ans, était sous les drapeaux.

27 La nurse était dans la famille depuis la naissance de Richard (ou y était entrée peu après). Richard l’aimait beaucoup et elle semble avoir été très gentille et très compréhensive avec lui. Elle avait quitté la famille et, depuis qu’elle s’était mariée, n’habitait pas loin de « X ».

28 La Psychanalyse des enfants. Presses Universitaires de France, Paris, 1969.

29 Essais de Psychanalyse, Payot, Paris, 1968. Publié par article sur psycha.ru