Soixante-seizième séance – Vendredi

Richard arriva avec quelques minutes de retard. Il avait l’air malheureux et, de toute évidence, quelque chose n’allait pas. Cependant, lorsque Mme K. lui demanda ce qui se passait, il ne répondit point. Il s’assit, déclarant qu’il n’avait pas apporté sa flotte. Il aperçut soudain un colis dans le sac à provisions de Mme K.173. Il s’en saisit aussitôt, regarda l’adresse et découvrit qu’il était destiné au petit-fils de Mme K. Il le renifla et dit qu’il contenait des fruits, des oranges, n’est-ce pas ? L’analyste acquiesça et l’enfant voulut savoir si elle avait acheté ces oranges.

Mme K. répondit que le jour précédent, l’épicier avait fait cadeau de deux oranges à chacun de ses clients.

Richard était pâle de colère et d’envie, mais il prétendit qu’il n’aimait pas les oranges.

Mme K. rappela à l’enfant qu’il n’aimait pas le lait non plus. Richard répliqua que c’était exact.

Mme K. interpréta : certes, l’idée que sa mère lui donne le sein maintenant ou que sa nourrice le fasse boire au biberon lui déplaisait. Cependant, il ressentait encore la même colère et la même frustration que, bébé, il avait éprouvées lorsqu’il désirait le sein ou le biberon et qu’on ne lui donnait pas. À présent, il enviait ceux qui recevaient des objets équivalents au sein ou au biberon ; les oranges, par exemple, représentaient le sein et le lait de Mme K. et l’amour qu’elle portait à son petit-fils. Cela signifiait que Mme K., et jadis sa mère, accordaient leur amour et leur attention à un autre bébé que lui.

Richard avait toujours l’air déprimé et contrarié. Il aurait aimé avoir un filet pour attraper les poissons, déclara-t-il, mais il n’avait plus d’argent pour l’acheter car il avait presque tout dépensé. (On lui avait donné une bonne somme mais il l’avait rapidement dépensée.) Comment se procurer de l’argent ? demanda-t-il.

Mme K. interpréta : Richard désirait qu’elle lui donne soit le filet, soit de l’argent, et cela pour s’assurer que sa mère et Mme K. l’aimaient malgré sa jalousie et son désir de leur dérober leurs bébés et leur lait.

Richard déballa les jouets ; il sortit tout d’abord le train électrique, le tripota, décrocha les deux wagons, puis les rattacha. Puis il demanda à Mme K. si elle savait que « Z » avait été bombardé ou plutôt qu’une tornade s’était abattue sur « Z » la nuit dernière. Deux maisons avaient été complètement rasées ; celle d’Oliver et celle de Jimmie. (Oliver était son ennemi ; Jimmie tantôt son ami, tantôt un traître.) Le visage de l’enfant avait repris des couleurs et son regard, sans éclat lorsqu’il était déprimé, s’était allumé. Il avait l’air satisfait et amusé. Enfin, il ajouta que ce n’était qu’une histoire qu’il avait vue au cinéma.

Mme K. lui demanda si la maison d’Oliver et celle de Jimmie se trouvaient à côté de la sienne.

Richard répondit qu’Oliver était son voisin le plus proche et il sembla en tirer aussitôt la conclusion. Il avait placé le train électrique entre deux maisons (que d’habitude, il appelait « gares ») ; il prit ces deux maisons, les tourna dans l’autre sens, puis mit ses doigts dans la bouche. L’enfant était le désespoir et la nervosité mêmes.

Mme K. interpréta : les deux maisons symbolisaient ses seins ; sucer ses doigts, c’était manifester son désir de rester avec elle.

Richard demanda à Mme K. pourquoi elle ne l’emmènerait pas avec elle ; il la supplia de nouveau de le faire habiter chez elle.

Mme K. lui demanda à quel endroit il coucherait.

Richard répondit : « Avec vous, dans votre lit. »

Mme K. interpréta : Richard s’imaginait que, puisqu’elle ne lui permettait pas d’habiter chez elle, ne lui donnait pas d’oranges et ne l’aimait pas, elle était l’alliée de M. Wilson, qui représentait le méchant papa. Cette crainte augmentait d’autant plus son désir de se faire rassurer par elle et d’être aimé d’elle.

Richard avoua qu’il n’aimait pas M. Wilson et qu’il était en colère contre lui. Les Wilson le rationnaient en sucreries, expliqua-t-il, et il ne pouvait le supporter. (Chez lui, on n’était pas aussi sévère.) D’autre part il était déçu par John.

Mme K. lui dit qu’il devait être d’autant plus désappointé qu’à présent il avait envie d’avoir des amis. Cela lui ôtait tout espoir de pouvoir s’entendre avec les enfants et lui donnait l’impression d’être différent des autres ; d’être un « bon à rien ».

Richard déclara que les paroles de Mme K. lui déplaisaient, qu’il ne voulait rien entendre ; puis il lui demanda si elle ne pouvait pas empêcher les enfants du village de lui dire des choses méchantes. Hier, au cinéma, un garçon l’avait traité d’« idiot »… Pendant quelques instants, l’enfant regarda les gens passer. Il disait, de tous les enfants qu’il apercevait, qu’ils étaient « horribles », qu’ils étaient ses ennemis. Il était incapable de rester en place, faisait des bonds, se précipitait vers la fenêtre, retournait s’asseoir ; il avait l’air extrêmement persécuté. À un certain moment de la séance, il fit avancer le train en direction de Mme K., l’en éloigna, et lui fit faire plusieurs fois le tour du panier à jouets. Il se rendit également à la cuisine, tira plusieurs seaux d’eau jusqu’à ce que Mme K. le prie de s’arrêter.

Mme K. interpréta : il voulait épuiser les réserves d’eau qui symbolisaient le lait du sein, afin qu’il n’en reste plus pour les enfants de Mme K. Ce jour-là, les guides viendraient dans la salle de jeu et elles représentaient maintenant le fils et le petit-fils de Mme K. ; c’était pour cette raison qu’il désirait vider toute l’eau.

Richard approuva l’interprétation.

Mme K. poursuivit : Richard aimait à tirer de l’eau parce que Mme K. vidait les seaux et que ce geste était pour lui une marque d’amour et d’attention. Cependant, il voulait aussi qu’elle le protège parce qu’il avait peur que son père et Paul ne le persécutent. Mme K. représentait sa nurse qui avait fait beaucoup pour lui et l’avait parfois défendu contre les attaques de Paul.

Richard retourna dans la salle de jeu mais joua fort peu. Il se contenta de soulever les deux trains, de les comparer et de les faire avancer. Puis le train électrique renversa le train de marchandises.

Mme K. interpréta : Richard se sentait triste et persécuté parce qu’elle partait. Il était jaloux de son petit-fils et des patients qu’elle verrait à Londres. Il avait exprimé ses sentiments par son désir de dévaster la maison de ses parents comme une tornade ; il voulait faire subir le même sort à la demeure de Mme K. et à ses enfants car son départ le rendait furieux. Par conséquent, sa peur de la perdre pour toujours se trouvait renforcée par son agressivité. D’autre part, sa colère contre le petit-fils de Mme K. qui recevrait des oranges lui donnait l’impression que les enfants qui passaient dans la rue étaient pour lui des ennemis encore plus acharnés que d’habitude. La destruction totale de la maison de ses parents et de celle de Mme K. impliquait la mort des bébés pas encore nés de sa mère et de Mme K. Or, tous les enfants représentaient ces bébés, son frère et les enfants de Mme K. qu’il s’imaginait avoir attaqués.

Richard supplia Mme K. de renoncer à son départ. Y était-elle obligée ? Elle ne devrait pas aller à Londres, dit-il. Il ajouta qu’il voulait l’y accompagner, mais où habiterait-il ? Pourrait-il demeurer chez elle ? Et puis non… il ne voulait pas y aller. Quand reviendrait-elle ?

Mme K. répéta qu’elle avait l’intention de rester à Londres et de ne pas revenir ; mais elle ferait de son mieux, sa mère aussi, pour que Richard reprenne l’analyse dans quelque temps174.

L’enfant demanda à Mme K. si elle garderait sa maison de « X » elle n’allait pas la vendre, n’est-ce pas ?

Mme K. interpréta : Richard n’ignorait pas qu’elle n’était que locataire ; il connaissait même sa propriétaire et son colocataire ; cependant il était convaincu que cette maison lui appartenait et qu’elle la garderait. Cette maison représentait donc la demeure de ses parents à « Z » à laquelle il était très attaché et où il désirait retourner, même seul, malgré l’intention qu’avaient ses parents de la vendre.

Richard répéta sa question avec insistance : irait-il à Londres l’hiver prochain ?

Mme K. répondit qu’elle doutait que sa mère puisse réaliser ce projet mais peut-être partirait-il la rejoindre plus tard. Puis elle interpréta : Richard voulait que Mme K. restât avec lui parce qu’il avait besoin du travail et aussi parce qu’elle l’aidait ; elle représentait la mère bleu clair. Il avait l’impression qu’elle introduisait en lui de l’amour et du lait et qu’ainsi, elle le protégeait de ses ennemis intérieurs, de sa propre colère, des multitudes d’enfants hostiles et du méchant papa.

Richard prit le colis, le sentit et demanda à Mme K. quel âge avait son petit-fils (question qu’il avait souvent posée et dont il connaissait bien la réponse). Puis il examina l’enveloppe contenant les dessins (qui portait l’adresse de Mme K.) et demanda qui avait écrit cette adresse ; son fils, peut-être ; c’était également une question qu’il avait déjà posée ; Mme K. lui avait répondu que c’était un ami. Il voulut de nouveau savoir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme et quel était son prénom175.

Mme K. lui répéta le nom de cette personne.

Richard pensa aussitôt à un bateau coulé, puis s’aperçut qu’aucun navire anglais ne portait ce nom-là. Il y avait peut-être un bateau allemand nommé ainsi (le nom que Mme K. lui avait donné était anglais). Puis l’enfant cita des navires italiens portant des noms de villes italiennes. Pendant la dernière guerre, l’Italie n’était-elle pas du côté des Alliés ? demanda-t-il. Puis il se mit à dessiner (65e dessin)176.

Ce faisant, il demanda à Mme K. si, lors de la dernière guerre, elle s’était réjouie de la victoire de l’Angleterre et de la défaite de l’Allemagne.

Mme K. lui demanda ce qu’il penserait d’elle si jamais elle avait été contente que son pays ait perdu.

Richard répondit qu’il n’aurait pas apprécié une telle attitude. Mais à présent, elle se réjouirait certainement d’une victoire de l’Angleterre. Puis regardant l’analyste, il la supplia de lui dire, sans penser à l’analyse, qu’elle serait contente et espérait que l’Angleterre gagne.

Mme K. lui dit qu’il connaissait son point de vue ; il n’ignorait pas non plus que Hitler était l’ennemi de son pays natal et s’en était emparé par la force.

Richard répliqua que Hitler était né en Autriche.

Mme K. lui expliqua que, de ce fait, il associait Hitler à Mme K., de la même manière qu’il imaginait le mauvais père allié à sa mère. La nuit, lorsque ses parents étaient couchés ensemble, il les soupçonnait de faire des choses avec leurs organes génitaux et s’imaginait donc que son père était mauvais – le père-Hitler, le vagabond. Sa mère se transformait en « sale brute » unie au mauvais père contre lui. Richard désirait que sa mère lui donne de l’amour et des sucreries parce qu’il se méfiait d’elle, et par conséquent, ne pouvait supporter qu’on le prive de quoi que ce soit.

Richard termina son dessin et le cacha rapidement parmi les antres, mais Mme K. le sortit de l’enveloppe et lui proposa de l’examiner avec lui. Richard accepta à contrecœur et avoua qu’il ne voulait pas en connaître la signification. Cependant, il se mit à le commenter : Oliver, son ennemi, était à la tête d’une division blindée qui se dirigeait contre Richard, représenté par le petit homme de droite. Celui-ci s’abritait derrière un mur et venait de lancer une bombe contre les chars de la division blindée.

Mme K. lui fit observer qu’il était très petit et serait donc sans ressource face à toute une division.

Richard répondit qu’il avait le mur pour le protéger et qu’il pouvait toujours lancer une bombe ; mais il prit tout à coup un air inquiet, compta les tanks et déclara qu’il y en avait neuf.

Mme K. interpréta : on parlait beaucoup d’invasion, ces temps-ci, et cette éventualité était pour lui une source d’angoisse. Oliver, son ennemi, représentait le père-Hitler dangereux dirigeant une division blindée contre l’Angleterre. C’était l’énorme et puissant pénis de son père attaquant et détruisant son propre pénis, représenté par la bombe. Mme K. rappela à l’enfant le matériel antérieur dans lequel son pénis et celui de son père se battaient. Le « mauvais » Oliver et Hitler envahissant l’Angleterre signifiaient également que la haine et la jalousie de Richard risquaient d’être néfastes à Mme K. et sa famille. Cette mauvaise partie de lui-même devait donc être détruite par une autre partie de lui-même.

Vers la fin de la séance, Richard voulut modifier les dispositions prises pour l’analyse. Il désirait quitter les Wilson. Pendant les trois semaines qui restaient, Mme K. ne pourrait-elle pas le voir à « Y », chez ses parents ?

Mme K. répondit que c’était impossible et interpréta : Richard désirait l’avoir pour lui tout seul pendant trois semaines et en priver ainsi les autres patients de « X » qu’il considérait comme des ennemis et des rivaux.

Richard répliqua que, dans ces conditions, il allait essayer de prendre une chambre à l’hôtel, ou alors il ferait des aller-retours journaliers. Mme K. pourrait-elle le recevoir une fois le matin, une fois le soir ?

Mme K. répondit qu’elle était d’accord.

Avant de quitter la pièce, Richard ramassa le colis et déclara en plaisantant à demi qu’il pourrait le transpercer à coups de dents, mais qu’il ne le ferait pas.

Mme K. interpréta : les oranges qu’elle envoyait à son petit-fils représentaient son sein et celui de sa mère ; par conséquent, en le mordant, il voulait dire qu’il préférait détruire le bon sein plutôt que de l’abandonner à un autre. Cependant, il se retenait pour ne pas détruire sa mère, Mme K. et leurs enfants.

Lorsque Richard s’en alla, il était beaucoup moins triste. Il avait beaucoup sucé le crayon jaune pendant la séance ; ce crayon représentait souvent le pénis paternel, mais il me semble qu’à ce moment-là, il symbolisait également le sein maternel. Pendant la deuxième moitié de l’heure, l’enfant était moins accablé par l’angoisse paranoïde et n’avait pas souvent regardé les passants, quoique plus fréquemment que lors de ces derniers jours (Note I).

Note de la soixante-seizième séance

I. À ce stade de l’analyse, et peu avant mon départ, les angoisses de Richard, la peur de la perte et le besoin d’amour étaient très vifs. Cependant, je pense que l’envoi des deux oranges à mon petit-fils fut un facteur qui contribua à faire renaître l’envie et la jalousie qu’il avait éprouvées lors de la petite enfance, quand il avait cru perdre le sein ; l’angoisse paranoïde liée à ce sentiment de perte se trouva également ravivée. Le déroulement de cette séance montre que ces sentiments infantiles s’étendaient à toutes ses relations et influençaient les angoisses paranoïdes liées à la situation œdipienne. D’autre part, le besoin de contrôler ses sentiments d’hostilité, trait qui caractérise la vie psychique de l’enfant, se manifestait ouvertement.


173 J’évite en général d’apporter des objets étrangers à l’analyse. Mais ce jour-là, je n’avais pas eu le temps de passer à la poste. Ce colis stimula l’envie, la jalousie et les sentiments de persécution de Richard. C’était donc une erreur technique de l’avoir apporté.

174 Je m’étais rendu compte que mon projet de revenir à « X » l’été suivant en vue de poursuivre l’analyse de Richard était irréalisable. J’en ai sans doute averti Richard afin qu’il n’ait pas de faux espoir, cependant, je ne possède pas de note à ce propos.

175 Voila qui illustre combien l’analyste doit faire attention à tout ce qu’il introduit dans la pièce, et par conséquent dans l’analyse.

176 J’ai barré le véritable nom d’Oliver.