Soixante-dix-septième séanceSamedi

Richard arriva avec quelques minutes de retard, mais il ne semblait pas en être ennuyé. Il annonça qu’il rentrerait chez lui en autobus et ce voyage fut le thème central de la séance. Cela s’expliquait parce qu’il était content de rentrer chez lui et qu’il avait souffert de cet éloignement des siens toute la semaine. D’autre part il avait écrit à sa mère de faire différentes choses et pensait que cette dernière s’était exécutée. L’enfant parla longuement des chances qu’il y avait que l’autobus soit bondé. Il raconta qu’il s’était livré à une enquête et savait qu’il voyagerait avec la jolie contrôleuse, celle qui disait toujours : « Les demi-tarifs, debout », lorsque l’autobus était plein. L’autre contrôleuse qu’il aimait bien, n’était pas aussi jolie que celle-là, « mais pas laide du tout », puis elle ne disait pas « les demi-tarifs debout ». Cette dernière était de service dans un autobus qui partait plus tard. Il semblait que Richard, malgré l’angoisse qu’il aurait dû éprouver, se réjouissait de voyager avec la jolie contrôleuse car il répéta plusieurs fois qu’elle était belle à regarder.

Mme K. interpréta : il aimait cette femme bien qu’elle ne fût pas aussi « bleu clair » que la « bonne » mère.

Richard répéta qu’elle était très jolie et qu’elle n’était pas « bleu clair », mais « bleu foncé ». En réalité, elle portait un uniforme bleu foncé. Quel dommage qu’une si belle fille fût obligée de porter une casquette et une cravate, ajouta-t-il (Note I). Un jour, il l’avait vue habillée en femme et ça lui allait bien. Puis il déclara savoir ce que Mme K. voulait dire en précisant qu’elle n’était pas complètement bleu clair ; cela signifiait qu’elle n’était ni très bonne, ni très mauvaise. L’enfant alla boire au robinet et revint s’asseoir à la table.

Mme K. interpréta : la peur qu’il avait de l’autobus bondé où se trouvait la jolie contrôleuse s’apparentait à la crainte qu’il éprouvait à propos de Mme K. qu’il aimait mais dont il se méfiait. N’avait-il pas déclaré, quelque temps auparavant, que tous les gens qui se pressaient dans la rue se rendaient chez Mme K. et que celle-ci allait être bondée comme l’autobus ? Il redoutait que sa mère ne subisse le même sort ; il la trouvait très belle mais avait peur que son corps ne contienne trop de bébés. Le jour précédent, lui rappela l’analyste, il avait été jaloux de son petit-fils et imaginait l’avoir attaqué et détruit, après quoi tous les enfants de la rue étaient devenus des ennemis. Ils représentaient le petit-fils de Mme K. et les bébés se trouvant à l’intérieur de sa mère.

Richard déclara qu’en fait, il n’aimait pas les oranges ; il y en avait chez les Wilson, et s’il avait voulu, il aurait pu en prendre.

Mme K. interpréta, répétant que les deux oranges qu’elle envoyait à son petit-fils avaient pris cette importance parce que Richard l’aimait et était jaloux des autres. Ces sentiments se trouvaient renforcés par son départ et la fin de l’analyse car il pensait qu’elle accorderait son amour à d’autres patients et à ses enfants. Il se sentait frustré par elle et, de plus, se méfiait d’elle. Il croyait en effet que, tout comme sa mère, elle ne l’aimait pas suffisamment et s’alliait contre lui avec les hommes hostiles dont il avait si peur parce qu’il était jaloux d’eux et désirait les attaquer. Pendant la dernière séance, il s’était imaginé avoir détruit le petit-fils de Mme K. et Mme K. parce qu’il haïssait l’enfant. D’autre part, il avait l’impression d’avoir blessé l’amie de Mme K. qui avait écrit l’adresse sur l’enveloppe renfermant les dessins, car le nom de cette personne lui avait fait penser à un navire coulé bien qu’il n’y eût aucun bateau portant ce nom.

Richard était réceptif, ce jour-là ; il écoutait avec attention et visiblement, assimila mieux cette interprétation qu’il ne l’avait fait la veille (Note II). En même temps, il avait regardé par la fenêtre deux filles qu’il avait dit être ses ennemies ; c’était elles qui l’avaient traité d’« abruti ».

Mme K. interpréta : en provoquant l’hostilité des autres, Richard espérait découvrir qui étaient ses ennemis et ce qu’ils feraient. Plus il en avait peur, plus il éprouvait le besoin de le savoir, et malgré ses craintes, il se sentait soulagé parce qu’ils ne l’attaquaient pas pour se venger. D’autre part, il pensait que Mme K. le protégeait de ceux qu’il provoquait de la sorte.

Richard revint à la table de jeu et dit d’un air grave : « Savez-vous ce qui s’est passé hier ? ma nurse est morte. »

Sur le coup, Mme K. le crut ; « Ta nurse ! », s’exclama-t-elle. « Oui, ma nurse », répéta l’enfant, puis au bout d’un moment, il avoua que ce n’était pas vrai.

Mme K. lui demanda de quoi elle aurait pu mourir.

« De pneumonie177 », répliqua Richard sans hésitation. Elle était devenue très froide à l’intérieur, son lait s’était glacé et l’avait noyée.

Mme K. interpréta : cette peur remontait à l’époque où sa mère avait cessé de l’allaiter. Lorsqu’il se sentait frustré par sa mère et la détestait, il s’imaginait avoir abîmé et sali son lait, comme il l’avait montré lors de la séance précédente en voulant mordre les oranges représentant les seins de Mme K. ; en effet, s’il les détruisait, personne d’autre ne pourrait en profiter. Mme K. figurait également la nurse dont il avait été jaloux par le passé parce qu’elle s’occupait aussi de Paul. Cette jalousie s’était réveillée depuis que son père était malade et avait une « nurse » (infirmière) pour le soigner. Richard était jaloux de son père d’une part parce qu’il était le mari de sa mère, d’autre part parce qu’il était devenu un bébé, son rival. Cependant, il se sentait coupable et craignait d’être responsable de la maladie de son père en ayant empoisonné le lait maternel avec sa « grosse » et sa « petite commission » (Note III).

Richard n’essaya pas de jouer ou de dessiner. Il se contenta de discuter avec Mme K., assis à la table, se levant de temps en temps pour regarder passer les gens (mais moins souvent qu’auparavant, et avec moins d’inquiétude). Il fit également le tour de la pièce, examinant les images qui s’y trouvaient. Il montra à Mme K. la carte postale qui figurait le bébé pingouin en train de dévorer un poisson rouge pendant que Donald Duck était allé lui chercher à manger178.

Mme K. interpréta : le bébé pingouin représentait Richard. Il mangeait le poisson rouge – l’un des bébés de sa mère – bien que sa mère fût prête à le nourrir. Il se sentait donc coupable.

Richard demanda soudain à Mme K. si elle voulait lui accorder une faveur : pouvait-elle parler allemand (contrairement à son habitude, il ne dit pas « autrichien ») avec M. K. comme s’il se trouvait à ses côtés ?

Mme K. lui demanda ce qu’elle devait dire.

Richard insista pour que Mme K. dise ce qu’elle aurait dit à M. K. s’il avait été vraiment présent.

Mme K. prononça quelques phrases insignifiantes.

Richard écouta ces mots étrangers d’un air amusé tout en observant l’expression du visage de l’analyste et son comportement. Il la pria de traduire, ce qu’elle fit. Richard avait l’air content.

Mme K. interpréta : il désirait connaître la nature des rapports qu’elle avait eu autrefois avec M. K. Un jour, Richard lui avait demandé si elle aimait M. K. ; sans doute, avait-il ajouté aussitôt. En outre, il voulait savoir comment elle s’entendait avec le M. K. qui était à l’intérieur d’elle ; si elle s’entendait bien avec lui elle ne contenait donc pas le mauvais père-Hitler, par conséquent, la paix régnait en elle et elle ne deviendrait pas la « sale brute » hostile à Richard. Mme K. ajouta que Richard éprouvait ces mêmes craintes et cette même méfiance à l’égard de ses parents, bien qu’il affirmât que son père était gentil.

Richard méditait. Puis il regarda affectueusement l’analyste. Soudain il s’étira et la pria de le tenir par la main pour qu’il puisse mieux s’étirer.

Mme K. lui demanda pourquoi il désirait lui donner la main juste à ce moment-là.

Richard (l’air déçu) dit : « Et pourquoi pas ? » Il ajouta que c’était exactement la réflexion qu’il attendait d’elle. Puis il posa sa main sur celle de l’analyste et déclara qu’il la sentait ; et elle, le sentait-elle ? demanda-t-il. Que ferait-il avec Mme K. s’il couchait avec elle ? questionna-t-il après un moment de silence.

Que croyait-il qu’il ferait ? répliqua l’analyste.

Richard répondit timidement qu’il la prendrait dans ses bras, la cajolerait et se mettrait tout près d’elle. Il ne pensait pas qu’il aurait envie de se servir de son pénis, ajouta-t-il après un instant de réflexion. Si l’on en juge à l’expression de son visage, cette idée lui était très désagréable et le terrifiait179. Il se précipita à la cuisine et tira de l’eau du « réservoir à bébés » qui, lors de ses dernières associations, était devenu un pis de vache et qu’il avait même appelé « sein ». Il en remplit deux seaux et déclara que l’un était sale, l’autre propre. (L’un d’eux était rouillé mais il n’y avait aucune différence entre l’eau d’un seau et celle de l’autre.)

Mme K. interpréta : cela signifiait que l’un des seins était propre et « bleu clair », l’autre sale et « mauvais ».

Richard admit aussitôt cette interprétation et demanda à l’analyste comment ce sein était devenu sale. Alors, il attrapa une mouche et la jeta dans le seau d’eau « sale ». La mouche s’échappait et Richard la rattrapait chaque fois, la menaçant d’une mort cruelle. Pour finir, il la noya en la maintenant dans l’eau. Puis il attrapa d’autres mouches et les jeta dans le « réservoir à bébés », regardant si elles tombaient dans le seau. Il jouissait consciemment de sa cruauté.

Mme K. interpréta : les attaques de Richard contre les mouches symbolisaient ses attaques contre les bébés qui étaient à l’intérieur d’elle. D’autre part, il montrait comment le sein et l’intérieur de Mme K. (et de sa mère) étaient devenus sales et empoisonnés. C’était le même processus qu’il avait décrit en racontant que la nurse était morte noyée par le lait froid. Cependant, son désir de tuer les bébés et le père qui se trouvaient à l’intérieur de sa mère lui faisait craindre la vengeance de ces bébés – sous la forme des enfants de la rue. En séparant le bon sein du mauvais sein, il espérait garder intacte une partie de sa mère. La jolie contrôleuse qu’il admirait était à la fois bonne et mauvaise parce qu’elle disait : « Les demi-tarifs debout ». Mme K. ajouta que les organes génitaux constituaient la partie noire, sale et mouillée de sa mère et d’elle-même. La mère bleu clair était le haut du corps de la mère – la mère nourrice –, tandis que la partie inférieure de son corps représentait la mère –« sale brute ». Richard désirait caresser Mme K. mais avait peur de ses organes génitaux et de son intérieur parce qu’ils étaient souillés et empoisonnés par les bébés sales et morts (les mouches noyées) et par le père-Hitler. Par conséquent, Richard, même s’il avait été adulte, aurait eu très peur d’introduire son pénis dans un endroit si dangereux, malgré l’envie qu’il avait de le faire.

Richard pria Mme K. de vider les seaux ; celle-ci s’exécuta, ce qui fit plaisir à l’enfant, mais l’embarrassa un peu… Il continua à attraper des mouches, mais maintenant il les lâchait par la fenêtre. Après avoir fait sortir une grosse et une petite mouche, il expliqua qu’il avait mis dehors son père et Paul. Puis il dit d’une autre mouche qu’elle était la petite fille rousse. Il ajouta que personnellement, il n’avait tué que deux mouches, les autres avaient été tuées par le tuyau ; était-ce le pénis de son père ? (Il voulait parler du tuyau se trouvant à l’intérieur de la bouillotte du fourneau par où s’écoulait l’eau quand on la tirait.)

Mme K. interpréta : Richard se sentait coupable et désirait réparer le mal qu’il avait fait aux mouches représentant les bébés, son père et Paul. C’était pour cette raison qu’il en avait libéré quelques-unes. Cependant, il rejetait ses torts sur le pénis de son père – le tuyau qui se trouvait à l’intérieur de sa mère. Il ne pouvait pourtant se considérer comme innocent, puisque c’était lui qui avait jeté les mouches dans l’eau et qui était indirectement responsable de leur noyade dans le tuyau.

Richard demanda à l’analyste de l’accompagner dehors. Il sauta plusieurs fois du haut des escaliers. Ensuite, il leva les yeux vers les collines et le ciel, déclarant qu’il aurait aimé inscrire un grand « V » dans le ciel, ce qui signifiait bien entendu la victoire des Russes sur les Allemands. Durant la séance, Richard avait répété plusieurs fois qu’il avait acheté des graines de radis chez M. Smith.

Mme K. interpréta : à présent, M. Smith représentait le bon père qui lui donnait de bonnes graines – de bons bébés – pour qu’il puisse les introduire dans sa mère. D’autre part, Richard désirait pacifier M. Smith parce qu’il s’en méfiait.

À un certain moment, Richard frappa le sol avec un marteau, expliquant qu’il voulait savoir ce qu’il y avait dessous.

Mme K. interpréta : il désirait se frayer un chemin en elle pour voir si elle contenait le pénis si dangereux de M. K. ou le pénis du bon père qui mettait les bonnes graines – les bons bébés – à l’intérieur d’elle.

Notes de la soixante-dix-septième séance

I. Richard regrettait que la jolie contrôleuse de l’autobus portât un uniforme ; cela signifiait qu’il voulait que sa mère et l’analyste restent féminines, c’est-à-dire ne contenant pas de mari – l’uniforme masculin symbolisait l’objet viril intérieur. L’enfant avait l’impression que seule, la mère-nourrice n’était pas mêlée au père ; il avait peur des organes génitaux des femmes parce qu’il s’imaginait qu’ils contenaient les organes génitaux mâles. Un tel sentiment joue un rôle important dans l’impuissance et les troubles de la puissance.

II. Voilà un point de technique. Nous savons que les interprétations doivent être répétées lorsque le même matériel réapparaît, enrichi de nouveaux détails. Mais il y a d’autres cas où il importe de revenir sur certaines choses. Le jour précédent, Richard avait sans doute assimilé une partie des interprétations ; cependant, son angoisse et son désespoir l’avaient empêché de tout comprendre. De plus, à ces angoisses provoquées par mon départ prochain et la maladie de son père s’ajoutait la contrariété de se trouver dans un environnement nouveau et antipathique. L’enfant avait l’impression d’être rejeté de chez lui d’autant plus que c’était la première fois qu’il quittait la maison sans sa mère. Voilà qui explique l’importance démesurée qu’avait prise l’incident des oranges.

C’est pour ces nombreuses raisons que Richard n’avait pu saisir tout ce que je lui avais expliqué la veille, bien qu’il eût sans doute compris certaines de mes interprétations. Dans la présente séance, Richard était réceptif, à la fois plus intéressé par les interprétations et mieux capable de saisir la signification de l’important matériel dont il était question. Cette modification était la conséquence d’une diminution de l’angoisse grâce aux interprétations et s’expliquait aussi par le réconfort que j’avais apporté à l’enfant en acceptant de combiner ses heures de rendez-vous de façon à ce qu’il rentre chez lui chaque jour. Il avait l’impression que je l’aimais bien et sa méfiance avait cédé. Autre détail important : il avait été capable de faire part à sa mère de son désir de changer de programme et espérait qu’elle accepterait.

Les circonstances étant favorables, j’ai repris en détail le matériel de la veille. De nouveaux éléments étaient intervenus, par exemple les sentiments ambigus de l’enfant pour la jolie contrôleuse et pour l’autobus bondé, si bien que mes interprétations n’étaient pas une simple répétition de celles du jour précédent. Je voudrais donc souligner que, dans des cas analogues à celui que je viens de décrire, il est essentiel de répéter des interprétations antérieures, même si les nouveaux éléments qui sont intervenus sont en nombre restreint.

III. Dans mon ouvrage Envie et Gratitude je suis allée plus loin que dans cette interprétation-là : j’ai suggéré que l’envie du sein maternel et de son rôle créateur excite l’envie du nourrisson et le pousse à attaquer le sein et à vouloir le dérober à sa mère. Je pense que cela s’applique également au bébé nourri au sein car il y a une différence entre être allaité et posséder la source de toutes les satisfactions que représente le sein.


177 Le père de Richard ne souffrait pas de pneumonie.

178 Comme je l’ai déjà dit, il y avait une grande quantité de cartes postales collées aux murs ou disséminees dans la salle de jeu. Il est très significatif que Richard ait choisi celle-ci.

179 Voir Quarante-deuxième séance, note III