Soixante-dix-huitième séanceLundi

Richard arriva à l’heure. Il avait l’air de s’être ressaisi et d’être décidé à faire tout son possible pour contribuer à l’analyse. Il posa une boîte de chocolats sur la table et demanda à Mme K. de deviner ce qu’il lui avait apporté.

Mme K. dit que c’était la flotte.

Richard voulut savoir comment elle avait deviné du premier coup peut-être avait-elle entendu les bateaux s’entrechoquer lorsqu’il avait posé la boîte.

Vraisemblablement, admit l’analyste ; d’autre part Richard lui avait annoncé, quelques jours auparavant, qu’il avait rangé la flotte dans une boîte. Était-ce par amour pour elle qu’il désirait collaborer à l’analyse en apportant ses bateaux ? lui demanda-t-elle ; il lui avait dit une fois qu’il suivait ce traitement pour ses parents.

Richard affirma qu’il le faisait aussi pour elle.

Mme K. suggéra qu’il le faisait également pour lui.

Richard répliqua que c’était faux. (Cette réponse était surprenante parce que l’enfant était persuadé que l’analyse lui était d’un grand secours.) Puis il sortit la flotte et la disposa en ordre de combat. Il expliqua que le Nelson était le chef, bien que le Hood fût plus grand que lui. Alors il s’arrêta, déclarant que Mme K. n’avait pas posé la question qu’elle aurait dû poser ; il ne lui dirait pas de quoi il s’agissait, elle devait trouver toute seule.

Mme K. suggéra que c’était peut-être une question concernant la santé de son papa (dont elle s’enquérait chaque fois qu’il revenait de chez lui).

Richard répondit que c’était exact. Mais pourquoi avait-elle omis de lui demander comment allait son père ? ajouta-t-il.

Mme K. lui expliqua que le soir précédent, elle avait téléphoné à sa mère pour changer l’horaire des séances ; celle-ci lui avait dit que son papa allait mieux.

Richard demanda si elle savait pourquoi sa mère avait interrompu la conversation téléphonique : il était entré dans la pièce et sa mère avait dû le mettre dehors ; Mme K. ne l’avait-elle pas entendu claquer la porte ? L’enfant avait l’air content et fier de lui.

Mme K. interpréta : il était curieux d’entendre sa conversation avec sa mère et se méfiait de ce qu’elles pourraient dire de lui. Elle lui rappela la scène qu’il avait représentée plusieurs fois dans son jeu : sa mère en conciliabule avec Mme K. Il s’imaginait toujours qu’elles parlaient de lui.

Richard interrompit son jeu nautique pour comparer sa montre-bracelet à celle de Mme K., disant que la sienne faisait plus de bruit. Il pria Mme K. de bien vouloir régler son réveil qui n’indiquait pas la même heure que leurs montres-bracelets respectives. Puis il examina le réveil pour voir s’il n’était pas étranger (il savait déjà qu’il était suisse) et se remit à comparer sa montre-bracelet à celle de l’analyste. Il fit avancer plusieurs bateaux ; ils se cachèrent derrière le sac à main, firent ensuite le tour de la table et se postèrent à côté du réveil. I.’enfant expliqua que la bataille se déroulait dans la mer du Nord ; au début des manœuvres, il avait entonné l’hymne anglais et les bateaux étaient anglais ; mais dès qu’ils furent placés à côté de la grosse montre, ils devinrent allemands et d’autres navires les attaquèrent.

Mme K. interpréta : il avait peur de l’intérieur et des organes génitaux de Mme K. et les croyait dangereux – le réveil étranger. Elle rappela alors à l’enfant le matériel de la dernière séance : sa mère contenait le père Paul et les bébés morts – les mouches qu’il avait tuées. Il avait exprimé son désir de coucher avec Mme K. et de la caresser, mais il avait très peur de ses organes génitaux. Elle fit remarquer à Richard qu’en comparant sa montre-bracelet à la sienne, il exprimait son désir d’avoir des organes génitaux identiques aux siens ; il souhaitait qu’elle possédât un pénis, comme lui, parce que ses organes génitaux et son intérieur étaient trop terrifiants. Peut-être voulait-il également que ni lui ni elle n’eussent de pénis. Le réveil étranger symbolisait l’intérieur de Mme K. (cf. Onzième séance). Quand il en ouvrait et fermait l’étui, cela signifiait qu’il regardait à l’intérieur d’elle. Les bateaux étaient devenus allemands au contact de ce réveil étranger – c’est-à-dire que l’intérieur de Mme K. était plein d’ennemis : les Anglais, le bon père, le bon frère et Richard lui-même se battaient à l’intérieur de Mme K. (et de sa mère) contre les pénis hostiles de M. K. et de son père.

Richard parla des raids importants que la R.A.F. avait fait subir à Berlin (il s’interrompit et semblait terrifié). Puis il se leva et imita le vrombissement d’un avion, expliquant qu’il bombardait la flotte du haut de la stratosphère ; il évoqua le Scharnhorst et le Gneisenau. Le Bismarck (représentant maintenant son père) et le Prinz-Eugen (Paul) étaient blessés par les bombes mais finissaient par être sauvés, dit l’enfant. En revanche, le Hood (sa mère) coula. À partir de ce moment-là, les événements se succédèrent rapidement parce qu’il s’agissait tantôt des Allemands, tantôt des Anglais. Parfois Richard était du côté de sa mère (le Hood), parfois dans le camp de son père (le Bismarck). De temps à autre, un torpilleur se battait seul contre tous et figurait Richard (ou son père) persécuté par le reste de la famille. Parfois Richard sauvait son père et périssait ou inversement. Mme K. ne pouvait suivre le jeu en détail à cause du changement rapide des situations180. Pendant qu’il jouait, Richard répéta plusieurs fois qu’il avait acheté quelque chose chez M. Smith. Puis il vit passer la petite fille rousse et fit remarquer qu’elle mangeait une pomme verte et que ses cheveux étaient très rouges, « elle étouffait de rage », ajouta-t-il.

Mme K. interpréta : il avait l’impression que les filles et les femmes possédaient des organes génitaux rouges et blessés parce qu’elles n’avaient pas de pénis. Cela les rendait furieuses, pensait-il, et elles désiraient manger le pénis des hommes (la pomme). Si elles le faisaient, elles étoufferaient de rage. Mme K. ajouta qu’ayant peur de l’intérieur et des organes génitaux, il faisait couler sa mère (le Hood) et s’alliait avec son père, qui, dans le jeu, attaquait sa maman. La mauvaise santé de son père contribuait à son inquiétude à propos du Bismarck qui représentait son père. Quelques instants plus tard, il avait peur d’avoir perdu sa mère et essayait de la faire gagner puis il s’unissait de nouveau à son papa et ainsi de suite.

Richard déclara qu’il ne se souvenait pas avoir jamais vu les organes génitaux d’une fille, mais il ne doutait pas qu’ils étaient différents de ceux des hommes181.

Mme K. répéta que Richard avait l’impression que les organes génitaux des femmes étaient blessées et que, par conséquent, les filles, et pas seulement la rouquine, le détestaient parce qu’elles désiraient son pénis. Les filles de la rue symbolisaient peut-être les organes blessés de sa mère qui voulaient se venger.

Richard prit deux seaux dans la cuisine et déclara qu’il était la fermière ; il se reprit aussitôt disant qu’il était le fermier et Mme K., la fermière et qu’ils allaient traire le « réservoir à bébés ». Il remarqua des bulles à la surface de l’eau qu’il tirait et expliqua que c’était du bon lait avec de l’écume. Il feignit de ne pas voir les débris de mouches mortes qui restaient de la veille. Puis il voulut savoir comment se remplissait cette bouillotte. Il avoua qu’il ne pourrait pas traire la vache sans arrêt et qu’il était en colère parce que l’eau coulait trop lentement ; la vache donnait peu de lait.

Mme K. lui demanda s’il désirait boire une telle quantité de lait.

Richard parut surpris et répondit que non ; il ne buvait du lait que rarement et ne l’aimait guère.

Mme K. interpréta : à présent, il n’aimait plus le lait, mais sa mère, qui l’avait allaité lorsqu’il était bébé – la mère nourrice –, restait pour lui la merveilleuse mère bleu clair. Il était attaché à la mère au sein parce qu’il était terrifié par la partie inférieure de son corps, par ses organes génitaux blessés et son intérieur plein de bébés morts, – les débris de mouches. Il désirait être la fermière c’est-à-dire qu’il souhaitait posséder le sein maternel et contenir la bonne mère-nourrice. Si Mme K. et lui-même étaient tous deux fermières, il serait complètement débarrassé des organes génitaux mâles parce que, alors, ni lui ni sa mère ne contiendraient ou ne posséderaient le pénis du père.

Richard retourna à la table et joua. Il fit avancer un petit torpilleur le long de la table, expliquant que c’était le Vampire ; il se baissa de façon à ce que son regard arrivât au niveau de la table, et plissa les yeux pour voir si le navire allait droit. Il déclara qu’il marchait droit et tout seul. (En général, le Vampire représentait Richard.) Le Vampire longea le Nelson et leurs poupes se touchèrent. L’enfant répéta qu’il avait vu M. Smith et mit le Nelson dans sa bouche.

Mme K. interpréta : le sillage droit du Vampire et son autonomie exprimaient le désir de Richard de posséder un pénis intact ; cela indiquait également qu’il l’examinait et jouait avec. Le contact entre l’arrière du Nelson et celui du Vampire signifiait que Richard souhaitait toucher le pénis de son père, et le sucer puisqu’il avait mis le Nelson dans sa bouche. M. Smith avait souvent représenté le bon père qui lui donnait de bonnes graines, poursuivit l’analyste. Richard aimait entrer dans la boutique parce qu’il avait envie de voir le pénis de son père et d’en recevoir des bébés. Il deviendrait alors la fermière et prendrait la place de sa mère. Ces désirs étaient ravivés par la peur des mauvais organes génitaux de son père et de sa mère.

Richard avoua qu’il avait fait un rêve quelques jours auparavant ; il voulait le lui raconter mais avait peur de la fâcher ; cependant, l’enfant en fit aussitôt le récit : Il abandonnait l’analyse avec Mme K. et allait chez une autre psychanalyste. (Il s’exprimait avec difficulté et Mme K. devait le questionner.) L’autre analyste portait un costume bleu foncé et lui rappelait la dame de l’hôtel qui avait un bel épagneul ; il n’aimait pas du tout cette dame mais son chien lui plaisait ; il s’appelait famés.

Mme K. lui demanda comment était cette dame.

Richard s’écria « Oh ! elle n’est pas aussi jolie que vous », puis essayant de regarder l’analyste droit dans les yeux, lui dit que ses yeux étaient beaux182. Il la supplia de ne pas se fâcher et lui demanda si elle lui en voulait. Alors il se renseigna : quelqu’un d’autre pourrait-il continuer l’analyse ? Un homme le pourrait-il ?

Mme K. revint au rêve et lui demanda où se déroulait cette nouvelle analyse ; dans la salle de jeu ?

Richard répliqua que, chose curieuse, ce n’était pas dans la salle de jeu mais commençait au coin de la rue183.

Mme K. interpréta : il avait peur des organes génitaux de sa mère et se tournait vers le pénis séduisant de son père ; elle lui rappela les modifications rapides qui étaient intervenues au cours de son jeu de bataille navale et qui indiquaient sa difficulté à choisir vers qui aller : vers son père ou vers sa mère. L’analyste chez laquelle il allait en rêve ne l’intéressait pas tant que son chien – le pénis du père à l’intérieur de sa mère (l’angle de la rue). Pendant que Mme K. interprétait, l’enfant avait poussé le torpilleur Vampire sous son porte-clefs, afin qu’il touchât la clef. Ce geste montrait son désir de toucher le bon pénis se trouvant à l’intérieur de Mme K., lui expliqua-t-elle. Il avait d’autant plus envie du bon pénis qu’il avait peur du mauvais pénis-Hitler se trouvant à l’intérieur de sa mère et de Mme K. Quitter Mme K. pour une autre analyste, c’était abandonner la bonne mère-nourrice pour le père-pénis séduisant (le chien). Il craignait de fâcher Mme K. car il se sentait coupable de vouloir la quitter. Tout cela lui était fort pénible. Mme K. ajouta que Richard pensait à voir un autre analyste parce que son traitement touchait à sa fin. Elle lui répéta que s’il en avait l’occasion, il pourrait très bien continuer à se faire soigner par un autre spécialiste.

Richard s’était levé. Il sortit, regarda à l’entour et remarqua qu’on avait arraché des pommes de terre. Il déclara que le ciel était d’un bleu très pâle. En réalité, il était très nuageux.

Mme K. interpréta : Richard niait que le ciel était nuageux parce que les nuages signifiaient la pluie qui attaquait et abîmait les montagnes. Il voulait également nier que Mme K. risquait de se faire blesser par des bombes à Londres.

De retour dans la salle de jeu, Richard parla de la robe de Mme K. qui avait des rangées de pois blancs sur un fond bleu. Il montra que, dans le bas de la robe, les lignes de pois changeaient de sens et qu’on aurait pu les utiliser pour une publicité de poudre à laver.

Mme K. interpréta : il insistait sur la propreté de ses organes génitaux et de l’intérieur de son corps, représentés par le bas de la robe et espérait masquer ainsi sa peur de la saleté et les dangers qu’il attribuait à cette zone du corps ; il voulait par là réparer ses paroles et ses pensées peu flatteuses à l’égard de Mme K.

Richard avait apporté la flotte, la considérant comme un cadeau qu’il faisait à Mme K. ; il était décidé à faire de son mieux pour vaincre les sentiments de culpabilité provenant de son infidélité. Il s’imaginait en effet qu’il était infidèle à sa mère en venant voir Mme K. et il éprouvait les mêmes sentiments lorsqu’il quittait Mme K. pour rentrer chez lui. D’autre part, il se sentait coupable d’avoir acquis une certaine indépendance par rapport à sa mère et du fait que celle-ci jouait un rôle moins important dans sa vie. Son identification à la mère, s’appuyant sur sa position féminine, était si grande qu’il était persuadé de lui faire de la peine en ayant moins besoin d’elle. Cette identification renforçait également la culpabilité issue de ses désirs homosexuels. Pendant toute la séance, il se montra sincère et affectueux. Il était parfois déprimé mais se sentait beaucoup moins persécuté par les gens du dehors.


180 La rapidité avec laquelle les situations se modifiaient révélait l’insécurité de l’enfant, son instabilité et sa maladie. Celles-ci se trouvaient encore renforcées par mon départ imminent et le souci qu’il se faisait pour la santé de son père.

181 Connue je l’ai déjà dit, l’enfant avait sans doute vu sa mère ou sa nurse nues, cette dernière dormant dans la même chambre que lui. Le matériel avait montré plusieurs fois qu’il avait conscience de la différence entre les sexes ; par exemple, il m’avait montré la différence entre le mât du Rodney (la mère) et celui du Nelson (le père) – si légère que c’était à peine si on la distinguait : le bout du mât du Rodney était un peu cassé.

182 l’enfant se comportait comme un homme qui avoue son infidélité et essaye de déprécier l’autre femme en faisant l’éloge du charme de celle qu’il a trompée.

183 Richard avait toujours été très intrigué par les gens ou les automobiles débouchant on apparaissant au coin de la rue ; ce qu’il ne voyait pas de la salle de jeu. Par exemple, il avait été très intéressé par une tête de cheval qu’il avait vue une fois (Huitième séance), le corps de l’animal étant caché par l’angle que faisait la rue. Cette tête de cheval symbolisait le pénis de Richard à l’intérieur de Mme K.