Soixante-dix-neuvième séanceMardi

Richard arriva avec sa valise, prêt à rentrer chez lui après la séance. Il compara sa montre-bracelet à celle de Mme K., espérant qu’elles marquaient toutes deux la même heure ; il constata que la sienne retardait un peu sur l’autre mais se consola en disant que la différence était minime. Il parla longuement de sa montre-bracelet ; la nuit dernière, elle était presque morte de faim, raconta-t-il ; elle avait besoin d’être remontée et elle s’endormit sagement une fois qu’il l’eut remontée.

Mme K. suggéra que la montre représentait Richard lui-même qui avait besoin de l’analyse de Mme K. Il s’était senti affamé, la nuit dernière, parce qu’il en était privé. C’était exactement le même sentiment que, bébé, il avait éprouvé lorsqu’il désirait être allaité et aimé par sa mère qui était absente. Il souhaitait que sa montre et celle de Mme K. indiquent la même heure parce que cela voudrait dire qu’elle sentait et pensait comme lui et qu’elle restait à l’intérieur de lui ne faisant qu’un avec lui (Note I). La montre symbolisait également son pénis : il aurait aimé que Mme K. et lui possèdent des organes génitaux identiques ; alors, il n’y aurait plus de différence entre eux. D’autre part le geste de remonter sa montre signifiait alimenter son pénis en le frottant. Cependant, il avait peur de l’abîmer en jouant avec ; lors de la dernière séance, le torpilleur Vampire avait représenté son pénis ; il avait voulu s’assurer qu’il allait droit et tout seul c’est-à-dire qu’il était normal.

Richard parut très embarrassé par l’interprétation concernant la masturbation et nia d’abord avoir jamais joué avec son pénis. Après un moment de silence, il avoua qu’il le faisait parfois. Puis il annonça que les bateaux étaient venus ; ils se trouvaient dans sa valise. Il n’avait tout d’abord pas eu l’intention de les utiliser, ajouta-t-il, mais avait fini par se décider à les sortir de la valise.

Mme K. interpréta : peut-être s’était-il senti vexé, le jour précédent, parce qu’elle n’avait pas accordé d’attention à sa Hotte. (Le matériel était tellement abondant que l’analyste n’avait pas suivi les mouvements des bateaux d’aussi près qu’à l’accoutumée.)

Richard acquiesça. Il lui montra alors ce que contenait sa valise, notamment sa carte d’identité. Mme K. avait-elle aussi un étui étanche pour sa carte d’identité ? Il rangea lentement cette carte, la rentrant progressivement dans la valise. Puis il sortit de sa poche son ticket d’autobus, se demandant s’il était abîmé et risquait de se déchirer. (En réalité, le ticket était intact.) Il était inquiet parce qu’il en avait besoin pour le retour. Il le remit dans sa poche avec précaution. Ensuite il montra à Mme K. son journal intime et lui dit qu’elle s’y trouvait citée tous les jours ; personne ne l’avait jamais vu, elle était la première. Là-dessus, il se mit à en lire des passages. Il évoquait la cuisinière et des événements quotidiens. Enfin, il demanda à l’analyste de le lire elle-même.

Mme K. interpréta : en lui montrant son journal intime, il voulait lui confier les inquiétudes secrètes qu’il éprouvait à propos de son pénis. Il avait compris les interprétations de Mme K. expliquant ce qu’il faisait avec son pénis, et s’en était trouvé soulagé. C’était pour cette raison qu’il avait décidé de jouer avec ses bateaux. La peur d’avoir abîmé son ticket exprimait sa crainte de se blesser le pénis et de ne plus pouvoir s’en servir. En rentrant lentement sa carte d’identité à l’intérieur de sa valise, il avait indiqué ce qu’il ressentait lorsqu’il jouait avec son pénis. La disparition de la carte d’identité ainsi que la peur d’avoir le ticket abîmé exprimaient sa crainte de perdre son pénis en le tripotant.

Pendant ce temps, Richard avait installé la Hotte et les manœuvres étaient fort compliquées et rapides. Tout au début, Richard fredonna un air, puis l’hymne anglais. Il dit d’un ton dramatique : « Au crépuscule, la flotte se glisse doucement hors du port. » Le Hood apparut et Richard expliqua que c’était lui-même ; puis surgirent le Nelson et le Rodney. Le Hood se rangea à droite du Nelson qui était le chef. Suivirent quelques torpilleurs ; Richard en désigna un, expliquant que c’était le chef des « petits torpilleurs » ; puis il montra le chef des « grands » torpilleurs. Il avait placé un petit torpilleur entre le Nelson et le Rodney, disant que c’était encore lui. (Note II)… À un certain moment du jeu, l’enfant dit : « On n’a jamais vu pareille bataille. » Les bruits qu’il émettait pour imiter les moteurs et les bombes se firent de plus en plus furieux et il s’excitait de plus en plus. Il était complètement absorbé par le jeu, et ne regarda guère par la fenêtre, si ce n’est au début de la séance où, voyant passer un vieil homme il avait demandé : « Est-ce le vieux monsieur grincheux ? » ; puis il avait ajouté qu’il ne le verrait peut-être jamais.

Mme K. interpréta : Richard essayait de donner à son père (le Nelson) ce qu’il méritait : il lui accordait sa mère (le Rodney), et le torpilleur qu’il avait placé entre le Nelson et le Rodney représentait le pénis de son père (comme on l’avait déjà vu auparavant). Il permettait donc à ses parents d’avoir des relations sexuelles à condition que son père partageât ses privilèges avec Richard (le Hood se trouvant à la droite du Nelson.) D’autre part, Richard était le chef des petits torpilleurs, c’est-à-dire le chef des enfants, ce qui exprimait son envie d’avoir des frères et des amis plus jeunes que lui qu’il puisse commander. Richard voulait également mettre Paul à sa véritable place en lui attribuant le titre de chef des « grands » torpilleurs (Note III). Cependant, il désirait séparer ses parents car le torpilleur qu’il avait placé entre le Nelson et le Rodney ne représentait pas seulement le pénis de son père ; il symbolisait aussi Richard.

Richard changea brusquement d’humeur et son jeu se modifia. Jusque-là, il s’était montré sérieux et réfléchi malgré sa nervosité, comme s’il avait essayé de trouver une solution à ses conflits. Mais à présent, l’un des torpilleurs qui le représentait, le Vampire, fit le tour de la table, se cacha derrière le sac à main, puis resurgit. Il fut rejoint par trois torpilleurs qui se placèrent sous le commandement de Richard (le Vampire). C’étaient des navires allemands et ils se battaient contre les Anglais, expliqua l’enfant. Ils se cachaient et étaient traqués. Tantôt ils se battaient avec courage, tantôt se cachaient, guettant le bon moment. Les trois torpilleurs furent coulés et Richard (le Vampire) continua à lutter seul contre les Anglais mais un autre torpilleur vint combattre à ses côtés. La bataille entre le Vampire et le Rodney s’amplifia : le Vampire « le bombardait » et « il tirait sur lui avec tous ses canons ». Pour finir, le Vampire (Richard) sombra ; cependant, l’autre torpilleur continua à faire feu sur la flotte anglaise jusqu’à ce qu’elle fût entièrement coulée. Il demeura seul survivant. Tout cela se déroula avec une nervosité extrême, au milieu de bruits assourdissants. L’enfant était d’humeur maniaque et révolté.

Mme K. interpréta – le torpilleur survivant représentait le pénis de Richard que ce dernier imaginait terrible et puissant. Le Richard-Vampire avait « bombardé » la mère-Rodney : il combattait la dangereuse mère contenant le mauvais père. Cette mauvaise mère, la « sale brute », ripostait avec tous ses canons, c’est-à-dire avec tous les mauvais pénis paternels qu’elle renfermait. Richard avait l’impression de posséder un pénis, mais un pénis destructeur et traître parce qu’il se transformait en torpilleur allemand combattant la famille anglaise.

Richard se rendit dans la cuisine ; il tira un seau d’eau, déclarant que c’était du lait. Tout ceci se passa très vite. Ensuite, il sortit dans le jardin, demandant à Mme K. de l’accompagner. Il regarda le ciel et annonça qu’il allait s’éclaircir. En réalité, le ciel était beaucoup plus couvert que certains jours où Richard avait craint que les nuages ne se dissipent jamais.

Sur le chemin du retour, Richard demanda à l’analyste de deviner qui lui avait fait son nœud de cravate ; il ne s’était pas défait, n’est-ce pas ? Puis il révéla qu’il était allé rendre visite à la domestique des Wilson et que c’était elle qui lui avait fait le nœud.

L’espoir de voir les nuages se dissiper et le fait d’avoir une cravate bien nouée grâce à la domestique, qui représentait la bonne Mme K., prouvaient que l’enfant croyait davantage que l’analyste le guérirait et réparerait son pénis. La mère de Richard raconta qu’à la fin de cette semaine, son fils s’était montré plus actif et moins névrosé que d’habitude, mais beaucoup plus désobéissant (Note IV).

Notes de la soixante-dix neuvième séance

I. Maintenant, j’irai plus loin ; j’ai observé que chez les adultes persiste parfois le désir infantile, intense mais inconscient, de contrôler l’objet de façon à ce qu’il ressemble au sujet, pense et ressente comme lui. Le sujet est alors incapable d’être jamais satisfait par n’importe quelle relation. Ce désir s’étend autant à l’identification introjective que projective. Car un besoin de contrôle impérieux implique aussi bien l’introjection de l’objet – l’analyste – que l’intrusion à l’intérieur de l’objet dans le but de rendre l’objet identique au sujet. De tels mécanismes peuvent se produire chez des individus dont la personnalité est assez développée et qui ne donnent pas l’impression de vouloir dominer les autres ou de leur manquer de considération… Le besoin de contrôler et de posséder l’objet est un des éléments de la vie affective infantile et du narcissisme de la petite enfance.

II. Ce n’était pas la première fois que Richard jouait plusieurs rôles en même temps ; c’est là un mécanisme bien connu du jeu des enfants. Nous observons de telles fluctuations de la personnalité chez des gens qui n’ont pas la force de s’identifier à une seule image et de s’en tenir à un seul aspect de leur développement. Ces deux incapacités ont une action conjuguée. J’ai décrit les mécanismes de clivages qui affaiblissent le moi dans Notes sur quelques mécanismes schizoïdes et dans le chapitre À propos de l’identification de l’ouvrage intitulé. New Directions in Psycho-Analysis184. À mon avis, l’introjection sons discrimination de plusieurs images vient renforcer l’identification projective qui donne naissance au sentiment que le moi comporte plusieurs parties distinctes, sentiment qui favorise à son tour des identifications sans discrimination. En général, nous constatons des changements de rôles dans les rêves et une partie du soulagement que procure le rêve s’explique par le fait que les mécanismes psychotiques s’y expriment.

III. Il est intéressant de noter les progrès de Richard dans ses relations sociales ; ces progrès, impliquant une volonté de reconnaître l’autorité du frère et du père, étaient liés à une plus grande confiance de l’enfant en sa propre puissance ou plutôt à l’espoir d’être puissant dans l’avenir. Le travail analytique avait plus ou moins atténué les craintes que soulevait la masturbation, comme en témoigne le matériel de la séance précédente. L’enfant était donc davantage capable d’accepter sa virilité et son pénis malgré l’agressivité de ce dernier. Dans le jeu, le torpilleur représentant le pénis demeurait le seul survivant. Le rapport existant entre cette plus grande confiance du sujet en sa propre puissance et sa capacité de reconnaître l’autorité du père, du frère et des substituts du père a des applications générales. Mon expérience en matière de psychanalyse des hommes m’a enseigné que la peur de la castration et de l’impuissance contribuent à rendre le patient hostile aux professeurs et autres substituts du père. Lorsque de telles craintes diminuent, il accepte plus facilement l’autorité et la supériorité d’autres hommes.

La peur de la castration et le sentiment d’impuissance ne rendent pas toujours méfiant et hargneux ; chez certains, ils provoquent une soumission complète et inconditionnelle à une autorité. Chez ces gens-là, la diminution de ces angoisses entraîne une plus grande capacité de s’affirmer et de se considérer comme égaux aux autres.

IV. Ce changement d’attitude, le fait que Richard se montrait plus ouvertement agressif, mais en même temps plus actif et moins inhibé correspond au matériel récemment apparu, en particulier à celui de cette dernière séance. Il est évident que Richard s’affirmait parce qu’il avait moins peur d’être castré et croyait posséder le pénis. Cependant, le fait que le pénis puisse devenir dangereux, détruire la famille et susciter contre lui des persécuteurs, avait été par le passé une des raisons qui avaient poussé l’enfant à nier l’existence de son pénis, et lui avaient donné le sentiment de son impuissance. L’analyse lui avait permis d’affronter cet objet dont la possession était encore dangereuse mais qu’il appréciait malgré tout parce qu’il signifiait également initiative, force et capacité de se défendre – et surtout – de procréer. L’angoisse qui s’était manifestée pendant la présente séance mettait en évidence certains facteurs qui, chez l’homme, inhibent la puissance. La peur que le pénis devienne dangereux pour la mère empêche souvent l’homme d’être puissant. J’ai remarqué que de telles angoisses favorisent quelquefois l’identification à la mère et renforcent la position féminine. L’un de mes patients m’a dit : « Je préfère être la victime que le bourreau. »


184 La traduction française de cet article figure dans l’ouvrage Envie et Gratitude. (N.d.T.). Publié séparément sur psycha.ru.