Quatre-vingtième séance – Mercredi

Richard rencontra Mme K. à l’angle de la me. Il fredonnait une chanson et déclara que c’était Si j’étais un Petit Oiseau. Presque aussitôt, l’enfant raconta que la veille, une mauvaise nouvelle l’attendait : Dicky, son canari, était mort. Les oiseaux meurent facilement, il n’y a rien à faire, ajouta-t-il. (Il affectait un ton désinvolte afin de ne pas montrer son chagrin d’avoir perdu cet oiseau qu’il aimait beaucoup.) Une fois dans la salle de jeu, il déclara à Mme K. qu’à partir de ce jour, elle ne devrait apporter plus qu’un arbre185. (Les deux arbres avaient souvent représenté les deux oiseaux.) Il allait donner une femme à Arthur (l’autre canari) dit-il, parce qu’il devait se sentir seul ; mais pas une perruche car elle le battrait.

Mme K. interpréta : la chanson de Richard exprimait son désir d’être un oiseau afin de tenir compagnie au canari solitaire. Ce dernier représentait également maman qui se sentirait seule si papa venait à mourir ; peut-être désirait-il aussi tenir compagnie à son père si sa mère disparaissait. L’analyste rappela à l’enfant que ses deux oiseaux symbolisaient fréquemment ses parents. Il avait très souvent craint que des relations sexuelles dangereuses ne se produisent entre ses parents, et c’était l’une des raisons pour lesquelles il pensait qu’ils devraient avoir des organes génitaux identiques. C’est-à-dire qu’il niait la différence entre les organes génitaux des hommes et ceux des femmes, tout comme il avait refusé de voir une différence entre sa montre et celle de Mme K. D’autre part, il avait très peur que son propre pénis ne soit dangereux et que l’intérieur et les organes génitaux de sa mère ne soient terribles. La perruche ne ressemblait pas au canari, ce qui signifiait qu’en réalité les organes génitaux des parents étaient dissemblables. La perruche représentait la mère dangereuse (le Rodney) tirant sur Richard avec tous ses canons (voir séance précédente), et cette mauvaise mère risquait également de tuer son père. Ces craintes étaient liées à la maladie de son père et à la peur de sa mort.

Richard dit d’un air triste qu’il était bouleversé par la mort de son oiseau ; il allait lui manquer. Puis il désigna une ligne de chemin de fer, tout en chantant plusieurs hymnes nationaux, et expliqua que, chez lui, il avait changé les rails de son train ; il en avait assez, ajouta-t-il ; il en avait assez de tous les trains. L’enfant semblait fort déprimé.

Mme K. interpréta : il était malheureux de la perdre et espérait l’empêcher de partir par le train. Elle lui rappela le combat du jour précédent contre le Rodney qui représentait sa mère et Mme K. : son pénis puissant et dangereux (le torpilleur victorieux) avait tué toute la famille, et il craignait que ses désirs hostiles ne se réalisent.

Après avoir entendu l’interprétation, Richard gribouilla le dessin.

Mme K. interpréta : il bombardait le train parce que Mme K. allait le quitter. Cependant, s’il agissait de la sorte, elle se transformerait également en oiseau mort.

Alors l’enfant écrivit une petite lettre à Mme K. « Chère madame Klein, le travail m’a beaucoup plu et vous allez me manquer énormément. Affectueusement, Richard. » Il cacha ces quelques lignes avec la main afin que l’analyste ne puisse lire mais il les lui montra dès qu’il eut fini d’écrire. Il expliqua que les croix, à la fin, étaient des baisers. Il écrirait à Mme K. quand elle ne serait plus là, dit-il, puis il gribouilla une autre feuille de papier qu’il montra à Mme K., déclarant qu’il était facile de changer une croix gammée en drapeau anglais.

Mme K. interpréta : l’Allemand qui bombardait était Richard qui tuait Mme K. parce qu’elle le quittait ; cependant, il avait la faculté de se transformer en gentil Richard écrivant des lettres affectueuses comme en témoignait le changement rapide de la croix gammée en drapeau anglais. Lors de la séance précédente, le torpilleur-Richard qui symbolisait le dangereux pénis, était également allemand. Mais à présent, il était perçu comme étant anglais. Lorsqu’il était bébé, il avait éprouvé de la haine envers sa mère dès qu’elle l’abandonnait, et il avait craint que cette haine ne la tue. À présent, il avait peur que Mme K. ne meure.

Richard gribouilla une autre page et chanta avec violence et frénésie.

Mme K. interpréta : il bombardait avec des sons ; il éprouvait le même sentiment lorsqu’il faisait sa « grosse commission » ou était plein de colère et de haine. Elle lui montra alors, au milieu du gribouillage, un petit 23 ; c’était la date de son départ.

Richard fit alors le 66e dessin ; quand il eut terminé, il l’examina et expliqua que le « S » de school (école), au bas de la page, était un 3 et le chiffre d’avant, un 2, ce qui faisait 23.

Mme K. interpréta : Richard se débattait entre son amour et sa haine pour Mme K. Il essayait de se persuader qu’elle était gentille et dans le dessin où elle figurait il avait écrit « Gentille Mme Klein » (Lovely Mrs K.). Cependant, il doutait de sa bonté, avait omis de lui attribuer des bras et des cheveux et n’avait pas eu l’intention de la faire paraître jolie et gentille. Il la détestait parce qu’elle l’abandonnait pour rejoindre d’autres patients, son fils et son petit-fils.

Richard répliqua que dans le dessin, Mme K. était gentille parce que son ventre était en forme de cœur transpercé d’une flèche, symbole d’amour. (L’enfant avait rougi et il mettait souvent son doigt à la bouche ; on pouvait lire sur son visage le combat entre l’amour et la haine ainsi qu’un mélange d’angoisse dépressive et paranoïde.) Il demanda à Mme K. si elle était ennuyée de partir. Habiterait-elle chez son fils ? Elle ne vivrait pas au cœur de Londres, n’est-ce pas ? Tout à coup, Richard réalisa le sens du mot « cœur » et parut surpris. « Mais, c’est un cœur », dit-il en montrant le dessin.

Mme K. interpréta : son cœur représentait le cœur de Londres bombardé ; elle n’était pas seulement blessée par l’amour (la flèche) mais par les bombes. Richard, qui désirait aimer Mme K., avait peur de se transformer en Hitler et de la bombarder parce qu’elle partait (Note I). Cela ne faisait que renforcer sa peur de la mort et le sentiment de solitude qu’il éprouvait à cause de son départ. Richard annonça qu’il allait chercher du lait. Il tira de l’eau de la bouillotte du fourneau mais prit garde de ne pas trop remplir le seau ; il se rappelait sans doute que Mme K. lui avait demandé de ne pas trop remplir le seau afin qu’il ne soit pas lourd pour elle. Il salit pourtant le sol de la cuisine (Mme K. avait du mal à le contrôler, ce jour-là). Il tua des mouches qu’il attrapait en les coinçant contre la vitre ; il les jetait dans le « réservoir à bébés ». Il puisa de l’eau de la bouillotte, en versa dedans, voulut remplir tous les récipients, mais pas à ras bord. En tuant les deux premières mouches, il nomma ses deux ennemis de « Z ».

Mme K. interpréta : lorsqu’il avait annoncé qu’il allait traire la bouillotte du fourneau – son sein – il avait voulu dire qu’il espérait recevoir d’elle quelque chose de bon et se l’incorporer. En même temps, il était jaloux et s’imaginait tuer son fils et son petit-fils (les mouches). Les mouches représentaient ses bébés et ses patients. Le fait de remplir les récipients était une tentative de nourrir les bébés de Mme K. (ses patients et ses enfants) et ceux de sa mère (y compris Paul). L’analyste rappela à l’enfant son désir d’avoir des amis, ce qui exprimait également son envie d’avoir des petits frères. Le jour précédent, le torpilleur était accompagné de trois navires de même taille, ce qui signifiait qu’il était entouré d’amis et de frères. Ce désir contredisait sa jalousie et son agressivité vis-à-vis des mauvais bébés de sa mère. Mme K. poursuivit son interprétation : Richard avait sali la cuisine afin de punir Mme K. parce qu’elle partait. Ces saletés représentaient également la « petite » et la « grosse commission » par lesquelles il exprimait sa haine (tout comme par les cris de colère qu’il avait proférés quelques minutes auparavant). Cependant, il voulait s’assurer que Mme K. ne se fâcherait pas parce qu’il avait fait des saletés ; si elle ne le grondait pas et nettoyait, cela prouvait qu’elle ne le détestait pas ou qu’il ne lui avait pas fait de mal.

Avant de partir, Richard se saisit du marteau et donna de grands coups sur le sol ; Mme K. dut l’empêcher de taper trop fort.

Mme K. interpréta : Richard essayait de pénétrer de force à l’intérieur d’elle et d’en retirer les bébés morts et toxiques, ainsi que M. K., afin quelle ne meure pas. Il voulait aussi débarrasser l’intérieur de sa mère de tous les mauvais objets qu’elle contenait.

Pendant cette séance, Richard était tellement furieux qu’on pouvait lire sa colère et son désespoir sur son visage et clans ses actions. Il grinçait souvent des dents et s’était remis à sucer son doigt. Il cassa la mine du crayon en gribouillant. D’autre part, il essayait de retenir sa haine et son ressentiment contre Mme K. et exprima également son amour pour elle et les inquiétudes qu’il avait à son sujet.

Note de la quatre-vingtième séance

I. Les gens qui ne se sentent pas en sécurité n’ont pas confiance en leur capacité d’amour car n’importe quelle influence extérieure risque d’éveiller leurs pulsions destructrices contre la personne aimée. Par conséquent, ils craignent de blesser leur objet. J’ai jugé utile d’interpréter ce sentiment d’insécurité ; il ne faut cependant pas l’assimiler à l’angoisse qui découle de la peur d’avoir détruit l’objet par haine ou colère. En revanche, les gens dont le bon objet est bien établi sont moins sujets à de telles craintes car ils ont l’impression de mieux contrôler leurs pulsions destructrices.