Quatre-vingt-unième séance – Jeudi

Richard attendait Mme K. au coin de la rue. Il lui demanda si elle partait vraiment dans seize jours. Une fois dans la salle de jeu, l’enfant régla sa montre-bracelet sur celle de l’analyste. Puis il ouvrit le réveil, le fit sonner, caressa son étui de cuir. Il déclara que sa propre montre retardait toujours sur les autres, mais qu’elle marchait quand même ; il fit le tour du cadran avec le doigt, disant que personne, ni aucune montre ne pourrait lui ordonner de s’arrêter… Ensuite, il donna un rapide coup d’œil à la cuisine, regarda le « réservoir à bébés » et constata avec inquiétude qu’il y avait quelques taches de rouille. Il essaya de les gratter et exprima sa reconnaissance à Mme K. qui les enleva avec une brosse. Il retourna précipitamment à la table et regarda de nouveau la pendulette pour voir si elle ne s’était pas arrêtée… L’enfant avoua à Mme K. qu’il avait un secret qu’elle ignorait. La veille au soir, il était allé jusqu’au bout de la route à bicyclette et était passé devant chez elle. Où menait le sentier qui prolongeait la route, là où elle finissait ? Que faisait Mme K. hier soir à huit heures quarante-cinq (l’heure à laquelle il était passé devant chez elle) ? Aurait-elle été fâchée s’il avait regardé à l’intérieur ? Il continua à parler sans attendre de réponse, expliquant qu’il avait emprunté un vélo et s’était promené dans le village ; il était malheureusement trop tard pour aller jusqu’au village voisin. Il s’était bien amusé et dans les descentes il avait imité le bruit d’un autobus (Note I).

Mme K. interpréta : comme bien des fois, il avait examiné le réveil de Mme K. parce qu’il désirait visiter l’intérieur de cette dernière et s’assurer qu’elle allait bien. L’inspection de la cuisine avait la même signification. Le jour précédent, il avait massacré des mouches et sali la cuisine, si bien qu’il craignait d’avoir blessé Mme K. Sa promenade à bicyclette montrait qu’il avait moins peur des enfants du dehors ; c’était également un moyen de satisfaire sa curiosité. Passer en vélo devant la maison de Mme K., c’était explorer son intérieur. Le sentier représentait les organes génitaux de celle-ci et il se demandait à quoi ça le mènerait d’y introduire son pénis – la bicyclette. Il semblait que son pénis était moins dangereux et par conséquent, il était capable de faire de la bicyclette. Il redoutait beaucoup moins que ses pulsions destructrices et sa haine n’agissent. Sa montre, qui marchait bien qu’en retardant, symbolisait un pénis plus petit, moins puissant, mais intact. Il acceptait de ne posséder qu’un pénis de petit garçon mais espérait devenir un homme. Le fait de régler sa montre-bracelet sur celle de Mme K. signifiait qu’elle resterait son amie, même à l’intérieur de lui et qu’ils pouvaient se comprendre.

Richard avait repris la pendulette et la manipulait ; il demanda à l’analyste avec émotion : « Devons-nous nous séparer, tous les deux ? » Puis il sortit, contempla le ciel et murmura : « C’est divin. ». De retour dans la salle de jeu, il regarda autour de lui, aperçut le marteau et se mit à en donner de grands coups par terre. Ce faisant, il dit que le canari qui lui restait allait rentrer chez lui et qu’il s’en réjouissait. (C’était la nurse qui gardait le canari ; elle vivait dans les environs avec son mari et Richard la voyait souvent.)

Mme K. interpréta : il avait essayé d’ouvrir le sol à coups de marteau et d’en sortir les bébés morts, il espérait en trouver aussi des vivants l’oiseau qui allait venir chez lui.

Richard s’approcha du piano qui était adossé au mur et sur lequel on avait posé une foule de choses ; il déclara qu’il aimerait jouer. Richard avait souvent regardé ce piano mais ne l’avait ouvert qu’une fois et avait joué quelques notes (Cinquième séance). À présent, il essaya de l’ouvrir et pria Mme K. de l’aider à le remuer et à débarrasser le couvercle. Mme K. s’exécuta. Dans un coin, à côté du piano, il y avait un grand chapeau anglais ; Richard déclara qu’il le surveillait, voulant dire qu’il risquait de tomber. Il se mit à jouer, timidement, tout d’abord, d’un seul doigt. Puis il s’arrêta, prétendant que l’instrument était poussiéreux ; Mme K. voulait-elle l’aider à l’épousseter ? L’analyste obéit et l’enfant recommença à jouer d’un air triste ; il avait oublié toutes les sonates qu’il connaissait, dit-il. Finalement, il s’assit et fit quelques accords de sa propre composition, murmurant qu’autrefois, il faisait souvent ça. Au bout d’un moment, il demanda à Mme K. de jouer quelque chose, ce qu’elle fit à la grande joie de Richard.

Il se remit au piano, essaya quelques accords et annonça que lorsqu’il rentrerait chez lui, il aurait du plaisir à retrouver son piano. Il ouvrit la caisse du piano et pria Mme K. de ne pas appuyer sur les touches pendant qu’il regardait à l’« intérieur ». Soudain, il se rendit compte du mot qu’il avait employé et, lançant à Mme K. un coup d’œil entendu, déclara : « Encore l’intérieur. » Il donna un coup d’épaule sur le clavier et actionna violemment les pédales. Il saisit le drapeau anglais, s’en enveloppa et chanta l’hymne national à tue-tête. Son visage était rouge, il criait et essayait de neutraliser sa colère par le patriotisme. Il regarda alors par la fenêtre, aperçut le voisin d’en face et dit : « C’est l’ours. » Après un instant de silence, l’enfant demanda si M. Smith était passé. Jusque-là, il n’avait pas pris garde aux gens du dehors, mais maintenant que la violence et la nervosité l’avaient envahi, il commença à s’intéresser aux passants.

Mme K. interpréta : le piano représentait son intérieur, Richard ne l’avait-il pas reconnu lui-même ? Et jouer dessus signifiait mettre son pénis à l’intérieur d’elle et la caresser, comme la montre, quelques minutes auparavant. De cette manière, il croyait faire revivre les bébés morts, les mouches noires, représentés par les touches noires du clavier. Les sons harmonieux étaient les voix des « doux » bébés. Le fait que sa montre-bracelet et celle de Mme K. marchaient signifiait que Mme K. et sa mère étaient vivantes ainsi que leurs bébés, à l’intérieur de Richard. Mais très vite, il avait peur de M. K., de M. Smith et de l’ours, c’est-à-dire du mauvais père qu’il surveillait tout comme le drapeau anglais. D’autre part, il avait l’impression que le père hostile extérieur et celui qui était à l’intérieur de sa mère l’épiaient. C’était pour cette raison qu’il s’était arrêté de jouer et avait donné un coup d’épaule au piano : le combat qui se déroulait à l’intérieur de Mme K. et de sa mère avait donc repris. (Dès que Mme K. eut interprété, la nervosité de l’enfant diminua et il sembla moins intéressé par les passants.) Mme K. poursuivit : Richard avait également peur qu’en jouant, des sentiments pénibles ne réapparaissent. Le piano, qu’il aimait vraiment – il avait dit qu’il recommencerait à jouer avec plaisir – symbolisait sa mère bien-aimée mais celle-ci s’était tue. Il craignait sans cesse qu’elle ne meure (Note II). Cette crainte se trouvait renforcée par les dangers de la guerre et la peur que Mme K. ne se fasse bombarder quand elle serait à Londres.

Richard pria Mme K. de l’aider à remettre le piano en place. Il ouvrit sa valise et écrivit quelques notes dans son journal qu’il montra à Mme K. : il avait vu Mme K. ; avait joué avec elle ; la R.A.F. avait attaqué…

Mme K. interpréta : il avait oublié de noter deux choses importantes, sa promenade à bicyclette au cours de laquelle il était passé devant chez elle et le fait qu’il avait joué du piano, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps et qui lui avait redonné du courage. Il n’avait pas mentionné ces événements dans son journal parce que, malgré leur importance, il avait peur qu’ils ne se retournent contre lui puisqu’il n’avait pas confiance en la bonté de ses propres sentiments. Bien que son journal fût secret et qu’il ne le montrât qu’à Mme K., il n’y écrivait rien d’intime ; il aurait pourtant aimé le faire et disait qu’il était secret.

Richard montra à Mme K. des photographies qu’il avait prises, notamment une qu’il aimait beaucoup : un paysage au coucher au soleil par un ciel nuageux ; il fit remarquer que les nuages ressortaient bien186. Puis il déclara qu’il avait envie de photographier Mme K. et celle-ci accepta. Tout à coup, il tomba sur le négatif de ce qu’il appela une photo « ratée ». Il demanda son couteau à Mme K. et, devenant de plus en plus agressif, lacéra le négatif. Il en mit quelques morceaux dans sa bouche et les recracha, se demandant s’ils n’étaient pas toxiques. De plus, il fit quelques marques de couteau sur la table.

Mme K. interpréta : il avait peur de rater la photo qu’il prendrait d’elle et craignait d’introduire en lui non pas une amie, mais une ennemie contenant le mauvais pénis paternel empoisonné. D’autre part, en coupant le négatif en petits morceaux il avait montré la peur qu’il avait de sa propre avidité et de sa voracité ; il doutait de sa capacité à préserver Mme K. La photographier, c’était la faire entrer à l’intérieur de soi-même ainsi qu’il l’avait indiqué en mettant dans sa bouche et en recrachant les morceaux de négatif. Le cliché « raté » se trouvait dans la même enveloppe que le paysage qu’il aimait tant et qui symbolisait la bonne mère. Il redoutait qu’en coupant et en détruisant le pénis de son père qui se trouvait à l’intérieur de sa maman et en attaquant le mauvais pénis-Hitler contenu par Mme K., il ne blesse les deux femmes. Les marques qu’il avait faites sur la table (représentant souvent Mme K.) montrait qu’il avait peu d’espoir de la garder intacte…

Pendant cette séance, Richard avait donné des coups de marteau par terre et renversé beaucoup d’eau sur le sol de la cuisine. Avant de partir, il demanda à Mme K. si elle allait chez l’épicier et fut soulagé d’apprendre que non. En chemin, il fut plus calme et ne paraissait pas malheureux. Il raconta qu’il s’était renseigné pour savoir quelle serait la contrôleuse de l’autobus (qui le ramenait chez lui) et il était content que ce ne soit pas celle qui le faisait se lever. Cependant, cette question semblait l’inquiéter moins qu’auparavant187.

Notes de la quatre-vingt-unième séance

I. Si l’on considère l’épreuve que représentait pour l’enfant la fin prochaine de l’analyse, et la maladie de son père, il est étonnant qu’il ait réagi comme il le faisait. Au début de l’analyse, il avait peur de sortir seul, même le jour. À présent, il allait jusqu’à emprunter une bicyclette et se promener le soir. Le fait qu’il soit passé devant chez moi sans essayer de me voir témoigne d’une grande maîtrise de soi.

II. Il était évident que l’inhibition qu’éprouvait Richard à jouer du piano résultait du fait que l’instrument symbolisait l’intérieur de sa mère et ses relations sexuelles avec elles. Je pense que cette inhibition était également liée à ses fantasmes masturbatoires. D’autre part, son regret d’avoir abandonné la musique était lié à son inquiétude au sujet du piano « silencieux ». Le piano qu’il négligeait symbolisait la mère silencieuse et abandonnée – c’est-à-dire morte. En jouant, il espérait la faire revivre ; cependant, il avait peur d’exprimer ainsi l’envie qu’il avait d’avoir des relations sexuelles avec elle et donc d’encourir la punition paternelle. Cet exemple donne des éclaircissements à propos de l’inhibition et de la sublimation.


186 Comme je l’ai déjà fait observer, Richard s’était remis à aimer les nuages tandis qu’auparavant, seuls les ciels dégagés lui plaisaient. J’attache une importance toute particulière à la diminution de l’idéalisation – la mère bleu clair, le ciel sans nuages. Richard était capable d’admettre un côté désagréable chez sa mère et dans la nature.

187 Il était toujours à la recherche de femmes protectrices et s’arrangeait pour en trouver. La peur de blesser sa mère et moi-même avait sans doute accru son besoin d’une femme gentille – la bonne contrôleuse d’autobus.