Quatre-vingt-troisième séance – Samedi

Richard attendait Mme K. au coin de la rue. Il lui lança un regard furtif. L’analyste lui annonça qu’elle avait pu réorganiser les horaires des séances selon son désir. Richard sembla satisfait mais ne la regardait toujours pas. Il raconta qu’il avait projeté une « excursion » : il devait escalader l’une des hautes collines avec John Wilson et son ami. Une fois dans la salle de jeu, Richard ouvrit sa valise et déclara que la langouste avait disparu mais ajouta aussitôt que c’était une blague et que l’animal s’y trouvait toujours, en compagnie de ses photographies, de son appareil de photo et d’autres objets.

Mme K. lui fit remarquer qu’il osait à peine la regarder. Il semblait terrifié à cause de l’impatience qu’elle avait manifestée le jour précédent. Il avait sans doute l’impression qu’elle s’était transformée en « sale brute ».

Richard raconta sur un ton sarcastique : « Hitler dit “Ma patience est à bout.” »

Mme K. interpréta : elle était devenue Hitler, aux yeux de Richard. Il s’imaginait qu’elle contenait Hitler et il avait essayé de casser le sol et d’entailler la table pour en extraire Hitler. Ce qu’il avait dit de la langouste, la veille, montrait qu’il croyait que cet animal se trouvait à l’intérieur de lui-même et de Mme K. La langouste ressemblait au père-pieuvre ; cependant il souhaitait qu’elle fût aussi le bon pénis comestible. Il doutait pourtant que cette bête fût bonne, par conséquent il venait de dire qu’elle avait disparu bien qu’en réalité, elle fût encore dans sa valise. La langouste se trouvait avec la belle photographie de paysage ; ce qui signifiait que Richard contenait et le bon et le mauvais pénis du père. Il avait comparé Mme K. à Hitler, ce qui voulait dire que celle-là feignait d’être « douce » et « bleu clair » en restant calme et en cachant sa colère ; mais il s’était toujours méfié d’elle et s’était toujours attendu à ce qu’elle se fâche lorsqu’il désirait la mordre et l’attaquer. C’était pour cette raison qu’il lui avait demandé tant de fois, ainsi qu’à sa mère, si elle ne lui en voulait pas.

Richard dit qu’il désirait prendre Mme K. en photo, dans le jardin, comme convenu. Il la pria de sourire et la regarda affectueusement. Après avoir photographié l’analyste, il lui demanda de vérifier que ses lacets étaient bien attachés et qu’ils ne se déferaient pas. À ce moment-là, il se montra aimable avec elle, puis déclara, l’air soucieux, que les étrangers devaient se faire enregistrer. (Il n’avait jamais admis que

Mme K. eusse la nationalité anglaise, bien qu’il le sût.) Il ajouta que cela n’était pas le cas de Mme K. puisqu’elle avait dépassé l’âge.

Puis il dit que de toute façon, elle avait un travail important et devait s’occuper de ses patients.

Mme K. examina les lacets de Richard, puis elle interpréta : il désirait introduire en lui la bonne Mme K. « douce » et « bleu clair » afin de la garder pour toujours. Mais il avait besoin de s’assurer qu’elle resterait son amie.

Richard se mit à gribouiller (67e dessin)188. Ce faisant, il parla de la gentille Mme K. ; elle se trouvait sous les gribouillis, dit-il.

Mme K. lui demanda où ; elle semblait être en petits morceaux (Note I).

C’était exact, répondit Richard, puis il désigna sa tête (a), ses seins (b et c), ses jambes (d et e) et le « V » de la victoire (f). Tout à coup, regardant le doigt de Mme K., il lui demanda s’il saignait. (Il n’était ni blessé, ni ne saignait.) Puis il questionna l’analyste : savait-elle s’il y avait eu des raids de la R.A.F. ?

Mme K. interpréta : la R.A.F. représentait Richard ; celui-ci bombardait la Mme K.-Hitler allemande et la mettait en pièces. Il prétendait l’aimer mais était content de l’avoir détruite comme l’indiquait le « V » de la victoire. Le jour précédent, il avait exprimé sa fureur lorsqu’elle lui avait refusé le changement d’horaire qu’il demandait. Il avait éprouvé le même sentiment que jadis, lorsque sa mère lui retirait le sein et qu’il la soupçonnait de le donner à Paul ou à papa. Il avait imaginé que le petit doigt de Mme K. saignait parce qu’il craignait avoir fait saigner son sein en le mordant.

Pendant ce temps, Richard dessinait (68e dessin). Il se pencha en avant, regarda Mme K. droit dans les yeux et déclara qu’elle avait de beaux yeux. (Ses paroles sonnaient faux.) Après quoi, l’enfant ajouta au dessin le pénis et demanda comment on appelait le « bout des seins » (c’est-à-dire les mamelons).

Mme K. interpréta : son ventre représentait également un visage – celui de Hitler – qui se trouvait à l’intérieur d’elle ; le pénis qu’il venait d’ajouter semblait appartenir à Hitler.

Richard déclara qu’il n’y avait pas pensé mais qu’il était d’accord. Puis il gribouilla plusieurs pages (je n’en reproduis qu’une seule, le 69e dessin) ; sa fureur augmentait, son visage était rouge et ses yeux lançaient des éclairs ; de temps à autre, il grinçait des dents, ou mordait violemment le crayon. Il arracha une grande quantité de feuilles du bloc de papier. Il demanda à l’analyste si elle n’avait pas vu le « gentil » M. Smith. Puis il lui posa les questions habituelles concernant son fils et son petit-fils. Il lui demanda également si elle parlait autrichien. Il commenta l’un de ses gribouillages disant qu’il s’agissait de Mme K. et qu’elle était en morceaux. Dans le 69e dessin, il désigna les beaux yeux de Mme K. (a), son nez (b), son ventre et son sein (c) et son second sein (d). Il expliqua que le troisième gribouillage était un message chiffré du commandement des bombardiers remerciant le commandement des chasseurs d’avoir gagné la Bataille d’Angleterre ; ce message se composait de points et de traits et de plusieurs « V » de la victoire.

Mme K. interpréta : Richard voulait remercier quelqu’un de l’avoir aidé à détruire Mme K., la mère – « sale brute », étrangère et hostile.

Richard ne répondit point mais fit le 70e dessin expliquant que le trait situé au sommet de la page (c) était dirigé contre Mme K.

Mme K. lui rappela que dans le 63e dessin, il avait fait une figure identique « en forme de banane » qui représentait le grand pénis (le sien et celui de papa). Dans le présent dessin, le trait qui partait de ce pénis en forme de banane (a) et qui était dirigé contre Mme K. symbolisait une attaque du pénis contre elle. Dans le mot darling (« chérie »), il y avait également une lettre en forme de banane qui représentait le dangereux pénis du père contenu par sa maman et Mme K. La langouste que Richard avait dans sa valise, c’est-à-dire à l’intérieur de lui, assaillait la mauvaise mère contenant Hitler. Le pénis-langouste et -pieuvre dont il se servait pour combattre était le commandement des chasseurs qui recevait les félicitations du commandement des bombardiers, celui-ci représentant une autre partie de Richard.

Richard commença un autre dessin ; il s’agissait de « X » ; il désigna un petit carré, la boutique de M. Evans ; les carrés adjacents représentaient d’autres magasins. Il raconta que M. Evans lui avait donné de délicieux bonbons. Une ligne de chemin de fer, indiquée par un trait, passait devant sa boutique.

Mme K. demanda à Richard ce que signifiait le gribouillage en rond à côté du train.

Richard ne répondit pas.

Mme K. suggéra que c’étaient des bombes qu’il avait lancées sur le train dans lequel Mme K. partait en emportant les bonbons – son travail – qui symbolisaient les premières friandises, c’est-à-dire les seins de sa mère qu’il avait également perdus. Lorsqu’il avait été sevré du sein maternel et, plus tard, chaque fois qu’il se sentait frustré, il se réfugiait près du gentil M. Smith, du gentil M. Evans c’est-à-dire auprès du pénis séduisant de son père. Il se sentait attiré par lui comme par la langouste. Cependant, il détestait et enviait le pénis de son père, si bien que celui-là se transformait dans son esprit en un ennemi intérieur, une arme hostile qu’il utilisait contre sa mère (Note II). Par conséquent, il avait l’impression que son amour pour sa mère, pour Mme K. et pour son père n’était Pas sincère et il s’imaginait être un « gredin ».

Richard fit le 71e dessin et expliqua qu’il y avait la pleine lune (a), un quartier (b) et un avion (c) à bord duquel il tirait sur la lune.

Mme K. interpréta – la pleine lune c’était elle-même et le quartier, le pénis de M. K. qui se trouvait en elle. La pleine lune représentait également son sein et son ventre, et Richard visait M. et Mme K.

Richard gribouilla et dit qu’il s’agissait d’un train traversant une gare.

Mme K. interpréta : le train représentait le pénis de son père se trouvant à l’intérieur de sa maman (la gare). La colère de Richard était dirigée contre l’alliance de son père et de sa mère qui lui semblait dangereuse et traîtresse. Il s’imaginait que sa mère contenait son père de la même façon que Mme K. avait Hitler à l’intérieur d’elle-même (Note III).

Richard gribouilla encore et dit : « C’est le train dans lequel Mme K. voyagera. » Le visage et les gestes de l’enfant exprimaient le désespoir et la fureur. Tout en gribouillant, il cribla la page de petits points. Puis il fit le 72e dessin et expliqua que (a) était le train que Mme K. prendrait ; il était composé de wagons et il montra celui dans lequel se trouvait l’analyste (b) ; il déclara qu’il bombardait le train et fit des petits points, en prenant garde de ne pas toucher le wagon de Mme K. Mais il ne put se contrôler longtemps et sa colère éclata, si bien que tout le train fut bombardé et détruit. L’enfant se leva d’un saut et se mit à donner des coups de pied aux tabourets. Il souleva un long piquet de la tente et le laissa retomber à terre ; puis il prit le marteau et en donna des coups aux tabourets. Il souleva de nouveau le piquet et déclara qu’il tirait sur Mme K. ; il parla également de viser Hitler.

Mme K. lui demanda où se trouvait Hitler.

Richard répondit sans hésiter qu’il se trouvait au même endroit que Mme K.

Mme K. interpréta : les tabourets représentaient son fils, son petit-fils et ses patients. Richard les bombardait parce qu’elle allait les rejoindre. Elle ajouta que Richard était désespéré car il craignait que Mme K. ne se fasse réellement bombarder à Londres et il se sentait incapable de la protéger. Sachant qu’il ne pourrait la sauver, il l’attaquait et la détruisait (Note IV). Ou plutôt, s’en prenait au mauvais pénis qui se trouvait en elle.

À cet instant précis, l’attitude de Richard se modifia complètement. Il alla à la cuisine, prit deux seaux blancs et tira de l’eau, disant qu’il trayait son lait et que celui-ci était très beau. Il regarda Mme K. vider les seaux qu’il n’avait pas remplis jusqu’au bord et la pria de l’accompagner dehors. Là, il regarda autour de lui, sauta du haut des escaliers et atterrit au milieu des légumes sans les écraser. Il était très aimable et semblait s’être calmé. En partant, il parla de la contrôleuse qui voyagerait dans le même autobus que lui ; c’était celle qu’il aimait bien et qui ne disait pas : « Les demi-tarifs debout. » L’autobus serait peut-être bondé, ajouta-t-il, mais cette perspective ne parut guère l’inquiéter. Il demanda ensuite à Mme K. si le voisin d’en face (l’« ours ») n’était pas le « vieux monsieur grincheux » qu’il aimerait tant voir. Un peu plus tôt, l’enfant était tellement en colère, qu’il n’avait pas fait attention à ce qui se passait dehors.

Notes de la quatre-vingt-troisième séance

I. J’avais deux raisons de poser cette question : en regardant le dessin, il me sembla que si je me trouvais en dessous des gribouillis, je ne pouvais y être qu’à l’état de morceaux.

D’autre part, l’état d’esprit de Richard depuis deux jours (où ses tentatives pour ouvrir le sol exprimait son besoin de me couper en morceaux) – ainsi que l’accroissement des attaques urétrales – la quantité d’eau répandue, m’avait donné à penser que l’enfant avait régressé. Il se comportait comme les jeunes enfants qui sont incapables de dessiner un personnage entier pour des raisons complexes telles que le manque d’habileté, le manque d’intégration et le sentiment de culpabilité résultant de l’impression d’avoir mis en pièces le sein maternel ou la mère. Mais d’autres éléments entraient en jeu : les sentiments de persécution et le ressentiment de l’enfant contribuaient à renforcer son agressivité à mon égard. Sa réponse prouve qu’il triomphait de moi car le « V » de la victoire indiquait la défaite qu’il m’infligeait en me découpant en morceaux. La régression à des modes d’agression infantiles tels que la lacération, la morsure, ainsi que les angoisses persécutives correspondantes, permettaient à l’enfant d’échapper à la dépression et au désespoir. J’ai souvent fait remarquer qu’en général, l’incapacité d’affronter la position dépressive entraînait une régression à la position paranoïde-schizoïde.

II. C’est là un résultat qui a une extrême importance, tant dans le développement normal qu’anormal. Le nourrisson reporte une partie de ses désirs du sein sur le pénis du père. Si la haine et l’envie du sein sont très profondes, l’attirance qu’exerce le pénis paternel conduit à un échec de l’homosexualité comme de l’hétérosexualité.

En effet, la haine et l’envie dirigées contre la mère sont transférées sur le pénis, si bien que la relation au père s’en trouve perturbée et que l’homosexualité devient surtout un moyen de combattre la mère en s’alliant avec le mauvais père. En revanche, si l’abandon du sein maternel pour le pénis du père se déroule dans un climat moins haineux, la relation au père et à la mère prend un tour plus favorable et l’adulte sera capable d’entretenir de bons rapports tant avec les hommes qu’avec les femmes (cf. La Psychanalyse des enfants, chap. XII).

III. Dans mon ouvrage La Psychanalyse des enfants, j’ai attiré l’attention sur l’importance de l’image des parents combinés qui influence les premiers stades du développement de l’enfant (voir aussi la note de la Vingt et unième séance). Cette image était restée très vive dans l’esprit de Richard, comme l’indiquait la persistance des angoisses et des fantasmes de la petite enfance. Cette image avait été une source de méfiance envers l’un et l’autre de ses parents et les hommes et les femmes en général. Il y a un rapport entre la force de l’image des parents combinés dans l’esprit de l’enfant et l’intériorisation d’un pénis paternel perfide et dangereux qui donne à l’enfant le sentiment d’une alliance dirigée contre sa mère.

IV. Le soir précédent, la BBC avait parlé de la Bataille d’Angleterre, ce qui était sans doute à l’origine de la lettre de Richard écrite par un commandement pour en remercier un autre. Sa peur et son inquiétude à propos des dangers qui me menaceraient à Londres étaient renforcées par l’annonce d’une intensification des combats aériens. Il était évident que l’incapacité dans laquelle l’enfant se trouvait de réparer et de faire revivre les objets aimés morts avait transformé ceux-ci en persécuteurs. Son sentiment de culpabilité causé par sa haine et sa jalousie lui donnait l’impression d’être entièrement responsable de la mort de l’analyste ; le chagrin et la culpabilité lui étaient insupportables, d’où le renforcement de ses sentiments de haine et de persécution. D’autre part, Richard essayait d’établir en lui la bonne mère et de la conserver – la photo qu’il avait prise de moi. Son espoir dans le bon objet interne était complètement coupé de son attitude vis-à-vis de l’objet extérieur que j’étais également, notamment lorsqu’il avait commencé à gribouiller et que sa fureur s’était déchaînée. (Dans mon ouvrage Contribution à l’étude de la psychogenèse des états maniaco-dépressifs, j’en suis venue à conclure que l’agressivité et les angoisses persécutives se trouvent souvent renforcées de manière à enrayer la dépression – c’est là une régression à la position paranoïde-schizoïde.)

Le souci que se faisait l’enfant pour mon interprétation était sincère. Cependant, dans les dessins qui suivirent, il donna libre cours à son agressivité et à des attaques contre moi. L’équivalent des sentiments exprimés par ses dessins aurait été l’une de ces crises de colère auxquelles il était sujet lorsqu’il était bébé. Je pense que les crises de colère expriment également toujours le désespoir, car, à mesure que la fureur et l’agressivité se déchaînent, l’enfant s’imagine qu’il détruit l’objet aimé, surtout celui qu’il a intériorisé, et cette destruction lui semble de plus en plus irrémédiable. Le changement radical survenu dans l’attitude de Richard après que le matériel eut été exprimé était frappant. J’ai déjà signalé combien l’amour et la haine, les situations extérieure et intérieure étaient chez lui séparées, par exemple, le désir de me protéger en tant qu’objet intériorisé et de me détruire extérieurement. Pendant que Richard dessinait avec fureur et désespoir, il avait essayé de dispenser un peu d’amour à l’objet extérieur que j’étais ; cependant, ses paroles sonnaient faux. Tout en parlant de la « douce » Mme K., de ses « beaux yeux », il me détruisait dans le dessin. Il avait dit que la langouste était « gentille » bien qu’il la considérât comme un objet dangereux et suspect. L’expression de son amour pour moi était comparable à la façon sarcastique dont il traitait parfois les femmes ; sa mère m’avait raconté qu’il était très aimable avec elles, les flattait mais que, dès qu’elles avaient tourné les talons, il se moquait d’elles. C’était la première fois que je voyais Richard me déclarer son amour avec tant de perfidie. Son manque de sincérité était lié au matériel concernant le pénis intériorisé par sa mère et par lui-même. Richard avait tout d’abord déclaré que la langouste à l’intérieur de sa valise était un bon objet qu’il convoitait, mais il ne tarda pas à détester et à se méfier de l’animal qui devint alors une arme dangereuse qu’il utilisait contre la mère haïe, et qui contenait le mauvais père. Toutefois, il feignait d’aimer sa mère. À mon avis, ce mécanisme joue un rôle important dans la formation du caractère. Le besoin d’apaiser la mère que le fils s’imagine avoir privée du bon pénis ainsi que l’alliance contre elle avec le père intérieur entraînent nécessairement des sentiments inconscients de malhonnêteté et de perfidie. L’amour de Richard était sincère lorsqu’il s’agissait de me défendre contre le mauvais père ou lorsqu’il se sentait persécuté par le père intérieur et désirait que je l’aide et le protège. Il manquait de sincérité dès qu’il s’imaginait posséder le pénis puissant avec lequel il s’alliait, contre moi. Dans cette situation, la perfidie concerne également la relation au père, car le pénis intériorisé tant désiré comme bon objet devient mauvais lorsque le père devient un allié hostile à la mère.