Troisième séance – Mercredi

Richard arriva à l’heure. Il se tourna aussitôt vers la carte et fit part de ses craintes concernant les navires de guerre anglais : il avait peur que, si les Allemands s’emparaient de Gibraltar, ils ne restent bloqués en Méditerranée ; ils ne pouvaient pas passer par Suez. Il parla également des soldats blessés et s’inquiéta de leur sort : il se demandait comment les troupes britanniques seraient rapatriées de Grèce. Quel sort Hitler réservait-il aux Grecs ; allait-il les réduire en esclavage ? Il regarda de nouveau la carte et dit d’un air grave que le Portugal était un petit pays, beaucoup plus petit que l’Allemagne, et qu’il serait vaincu par Hitler. Il parla ensuite de la Norvège ; il n’était pas très sûr de son attitude mais peut-être ne serait-elle pas une si mauvaise alliée que ça.

Mme K. interpréta : il était inquiet, inconsciemment, de ce qui pouvait arriver à papa quand il introduisait son pénis dans maman ; peut-être ne pourrait-il plus ressortir de l’intérieur de maman et qu’il resterait prisonnier comme les bateaux en Méditerranée. On pouvait en dire autant des troupes qui devaient être retirées de Grèce.

Elle se reporta à ce qu’il avait dit à la première séance à propos de quelqu’un qui restait longtemps la tête en bas et risquait de mourir parce que tout son sang affluait à la tête. Il pensait que c’était ce qui pouvait arriver à son père quand il mettait son pénis dans sa mère. Il craignait également que papa ne fasse mal à maman. Il avait donc peur pour chacun de ses parents et se sentait coupable à cause des pulsions agressives qu’il avait contre eux. Son chien Bobby le représentait, car il voulait prendre la place de son père auprès de sa mère, le fauteuil représentant le lit. Chaque fois qu’il était jaloux ou fâché, il attaquait son père en pensée (Note I) et en même temps se sentait coupable. [Situation œdipienne.]

Quand Mme K. dit que le chien représentait Richard, celui-ci sourit pour l’approuver, mais il refusa avec véhémence le reste de l’interprétation ; jamais, dit-il, il n’aurait été capable de faire une chose pareille.

Mme K. lui expliqua que le fait de penser qu’il ne pouvait faire une telle chose le soulageait ; mais, fit-elle remarquer, il avait peut-être cru que ses désirs hostiles étaient si puissants que, s’il souhaitait la mort de son père, celui-ci pourrait réellement mourir. [Toute-puissance de la pensée.] (À ce moment-là, Richard sembla approuver Mme K.) Celle-ci lui fit remarquer qu’il n’avait pas confiance dans les alliés de l’Angleterre ni en son frère qu’il ne considérait pas comme un allié sûr contre les parents unis et hostiles. (Dans le matériel, l’Allemagne et Hitler.)

Richard dit que ses parents seraient certainement en colère s’il était de mauvaise humeur et s’il les ennuyait ; et que, dans ce cas, un bon allié serait utile. Il exprima longuement son admiration pour Churchill qui aiderait la Grande-Bretagne à s’en sortir.

Mme K. interpréta : Churchill et la Grande-Bretagne représentaient un autre aspect de ses parents : le bon père qui protégeait maman, les parents merveilleux beaucoup plus admirés que les vrais parents (Richard admit cette interprétation). L’Allemagne et Hitler représentaient les mauvais parents, quand ils étaient fâchés contre lui. [Clivage de l’image des parents en « bons » parents et en « mauvais » parents et projection.]

Richard se montra très intéressé par cette interprétation ; il ne répondait rien et réfléchissait. Il était visiblement très satisfait de cette nouvelle découverte de son inconscient. Puis il raconta combien il était difficile d’avoir autant de sortes de parents dans la tête.

Mme K. lui expliqua que ce qui était si difficile et si désagréable, c’était cette contradiction dans ses sentiments ; il aimait ses parents, mais avait l’impression de leur faire du mal à cause de sa haine et de ses désirs hostiles contre eux ; il se sentait coupable du mal qu’il avait l’impression de leur avoir fait. Puis elle rapprocha cela de l’accident survenu à sa mère quand il avait deux ans. À ce moment-là il avait peut-être pensé que si la voiture, représentant le mauvais père-vagabond, avait blessé sa mère, c’était parce que lui, Richard, était en colère contre elle et avait souhaité cela.

Richard dit qu’il aimait bien aller se promener avec Bobby ; un soir, il était resté dehors avec lui jusqu’à dix heures et ils avaient été rendre visite à plusieurs personnes, notamment à une dame. Bobby aimerait bien avoir une femme et des bébés, mais maman ne voulait pas de deux chiens à la maison.

Mme K. lui expliqua que Bobby représentait Richard : c’est lui qui voulait être indépendant, avoir une femme et des bébés ; à ce moment-là, il ne serait plus frustré, n’éprouverait plus ni haine ni culpabilité.

Richard évoqua alors le jour le plus heureux de l’année : une sortie en luge dans la neige. Des amis de ses parents qui les avaient accompagnés avaient fait une chute si grave que l’homme avait eu le nez coupé et que sa femme était tombée sur lui. Richard aussi était tombé ; cependant il ne s’était pas fait mal et s’était bien amusé.

Mme K. dit que le couple qui était tombé de sa luge représentait ses parents. Elle venait d’interpréter les pulsions hostiles de Richard contre ses parents, notamment à propos de leurs relations sexuelles (Note II). Or il s’était rappelé cet accident de luge parce qu’il représentait justement les relations sexuelles de ses parents ; il se sentait donc coupable de l’accident, mais, après tout, ce n’était pas si grave que ça. Si Richard s’était tellement amusé quand l’homme eut le nez coupé, c’est que cela signifiait que son père s’était blessé le pénis et que Richard l’avait souhaité. Cependant ce n’était pas grave et c’est pourquoi Richard était content de sa journée.

Richard dit : « J’ai découvert qu’il n’y a pas de bonheur sans tragédie. » Puis il parla d’une autre journée heureuse qu’il avait passée il y a deux ans : il était allé à Londres avec ses parents ; ceux-ci l’avaient emmené au zoo et il avait donné à manger aux singes dans leur cage. Il y avait un mandrill qui avait l’air « horriblement méchant ». Un petit singe avait sauté sur Richard, fait tomber sa casquette et essayé d’attraper les noisettes qu’il tenait dans sa main. Il était vorace, ce petit singe !

Mais lui, Richard, donnait à manger aux singes, quoi qu’il arrivât.

Mme K. lui fit remarquer que le petit singe vorace représentait le bébé vorace qu’il était ; quand il donnait à manger aux singes, il jouait le rôle du père et de la mère nourrissant leurs enfants. Le bébé (le singe et Richard) était vorace, ingrat et déchirait les organes génitaux du père (la casquette de Richard) ; c’est pour cette raison qu’il imaginait que le père-mandrill était méchant et dangereux. [Projection des pulsions agressives sur l’objet] (Note III).

Richard demanda d’un air inquiet à Mme K. où était la grosse montre qu’elle mettait d’habitude dans son sac30, il la trouvait très jolie et aimait la regarder.

Mme K. sortit la montre de son sac. Elle lui dit qu’il était inquiet et que, s’il voulait voir cette montre, c’était qu’il avait envie de partir.

Richard répondit qu’il ne voulait pas partir, mais qu’il voulait finir à temps pour pouvoir aller se promener avec sa mère. Il trouvait aussi que cette montre était très jolie.

Mme K. dit qu’il avait hâte de voir si sa mère allait bien, si elle n’avait pas été blessée par sa voracité agressive et si elle l’aimait toujours. Regarder la grosse montre, c’était regarder à l’intérieur de Mme K. ; il avait peur de l’avoir attaquée, comme le petit singe l’avait attaqué, lui, et qu’elle ne soit blessée ou fâchée contre lui. Mme K. lui demanda si l’aventure avec le singe avait été un événement heureux ou une « tragédie ».

Richard répondit que cet incident l’avait amusé ; il n’était rien arrivé de grave mais, plus tard, il y avait eu un orage et il avait attrapé un rhume et mal à l’oreille… Il regarda la carte et fit part de ses inquiétudes à propos de la guerre. Il voulait que Mme K. regardât avec lui pour comparer la taille de l’Allemagne à celle de la France. Il détestait Darlan, ajouta-t-il, c’était un traître qui aidait les Allemands.

Mme K. lui dit qu’il avait l’impression d’être un traître parce qu’il était vorace, agressif et ingrat ; cette histoire du singe était donc une « tragédie » (bien qu’elle fût amusante), car le petit singe vorace le représentait, lui.

Richard parut de nouveau angoissé ; il ne quittait pas la montre des yeux et se leva dès qu’il fut l’heure de partir. Il se comporta pourtant de façon très amicale avec Mme K. et lui dit qu’il aimait bien rester cinquante minutes, mais qu’il voulait ensuite retourner voir sa mère. Il était évident que sa résistance avait augmenté et qu’il voulait absolument partir. Toutefois, en même temps, il désirait rester ami avec Mme K.

Notes de la troisième séance

I. Comme le montrera la suite de l’analyse, les fantasmes agressifs de Richard contre son père sont dirigés contre celui-ci en tant qu’objet extérieur et intériorisé. À ce stade de l’analyse, j’ai limité mes interprétations aux pensées de Richard concernant ses relations à l’objet extérieur. Je n’interprète jamais en termes d’objets intériorisés et de relations à l’objet intériorisé avant d’avoir un matériel qui montre clairement les fantasmes d’intériorisation de l’objet en termes concrets et physiques.

II. Richard pouvait se permettre de se réjouir ouvertement de l’accident du couple parce que la chute n’avait pas été grave et parce qu’il ne s’agissait pas de ses parents ; c’est d’ailleurs là une attitude très caractéristique.

III. Ce matériel révèle un autre aspect de cette tentative de projection. En projetant ses pulsions destructrices sur le singe, Richard tentait de créer un clivage d’une partie de lui-même afin de pouvoir mettre ses « bons » sentiments à l’abri de ses sentiments hostiles. Ceci apparut également lorsqu’il demanda à voir la montre, tout de suite après mon interprétation ; il en fit l’éloge et déclara qu’il l’aimait : il essayait ainsi de conserver de bons rapports avec l’analyste représentant sa mère. La « tragédie » dont parlait Richard, et qu’il essayait d’expliquer par le rhume qu’il avait attrapé, représente en fait simplement le danger, s’il n’avait pu projeter son agressivité, de se sentir responsable d’avoir blessé ses parents et d’être par conséquent en proie à la dépression et à des sentiments de culpabilité.


30 J’avais utilisé cette montre (un petit réveil de voyage) lors de la première séance parce que ma montre-bracelet s était arrêtée.