Quatre-vingt-quatrième séance – Lundi

Richard attendait Mme K. au coin de la rue. Il paraissait accablé et déprimé. Il annonça que l’excursion n’aurait pas lieu (voir séance précédente) parce que John Wilson en avait décidé ainsi. Richard semblait fort déçu. Il s’assit à la table, et demeura silencieux. Il supplia Mme K. de ne plus lui dire de choses désagréables ; puis, regardant son poignet, il s’aperçut qu’il avait oublié sa montre. Il considéra de nouveau Mme K. et dit qu’il l’aimait beaucoup, que ses yeux étaient beaux. Il se tut, et, au bout d’un instant, déclara que la langouste était mauvaise, il en avait goûté un morceau mais l’avait aussitôt recraché. Elle était mauvaise, répéta-t-il. Tout à coup, il appuya sa tête sur l’épaule de l’analyste, disant qu’il l’aimait beaucoup et qu’elle portait sa belle veste. Il luttait avec force contre la dépression.

Mme K. lui expliqua qu’il se sentait coupable parce que, lors de la séance précédente, il l’avait maltraitée ; il s’imaginait peut-être l’avoir tuée, donc l’avoir perdue à jamais. Elle lui rappela le train dans lequel elle voyageait et qu’il avait bombardé, ainsi que d’autres dessins où elle figurait coupée en morceaux. Peut-être avait-il eu l’impression, en la quittant, que la gentille mère bleu clair allait disparaître et qu’il ne serait pas capable de la garder vivante à l’intérieur de lui à cause de sa jalousie et de sa colère. Alors, il ne resterait à l’intérieur de lui que la langouste qui était séduisante et désirable mais qui devenait méchante et dangereuse parce qu’il l’avait attaquée avec son couteau. Le fait d’avoir mangé cette bête la transformait autant plus en ennemie intérieure. Comme la pieuvre, la langouste symbolisait le pénis de son père qu’il dévorait. Dans son esprit, Mme K. contenait elle aussi un ennemi – le mauvais père-Hitler.

Richard se rendit à la cuisine et tira de l’eau, déclarant qu’il y en avait assez pour tous les enfants. Il emplit la totalité des seaux et le sol ne tarda pas à être mouillé ; cette fois-ci, l’analyste réussit à le calmer et à l’empêcher d’inonder la pièce. Richard l’observait, pour voir si elle était fâchée. Il ouvrit toutes les portes du fourneau et mit la main dans la suie.

Mme K. interpréta : il explorait son intérieur pour découvrir si elle était pleine de la mauvaise « grosse commission » explosive qu’il s’imaginait avoir introduite en elle lors de la dernière séance. La cuisine représentait également son corps, à l’intérieur duquel il versait sa « petite commission ». Il voulait savoir si Mme K. resterait gentille avec lui malgré toutes ces attaques et malgré la saleté qu’elle était obligée de nettoyer.

Après que Mme K. eut épongé le sol, l’enfant retourna dans la salle de jeu et s’amusa avec le trousseau de clefs de Mme K., faisant marcher et danser la petite clef avec la plus grosse. Il expliqua que c’était lui et Mme K. et accompagna la danse de refrains mélodieux, mais ne tarda pas à faire sauter les clefs en chantant à tue-tête et faisant des grimaces. C’était le même genre de grimaces qu’il avait faites un jour pour ressembler à Hitler. Vinrent à passer deux garçons et il déclara qu’ils étaient « insolents » ; une fois, il avait rencontré l’un d’eux qui l’avait regardé avec insolence. Puis Richard souleva un piquet et le tint perpendiculaire à son pénis avec beaucoup d’efforts ; il le lâcha, expliquant qu’il le lançait contre Hitler.

Mme K. interpréta : il utilisait le pénis-Hitler intériorisé qui sortait du sien – le bâton perpendiculaire à son pénis – pour attaquer le mauvais pénis-Hitler extérieur symbolisé par le garçon insolent. Il souhaitait rester seul avec la gentille maman et la gentille Mme K. et les aimer ; les deux clefs dansant à l’intérieur de l’anneau du porte-clefs représentaient Richard à l’intérieur de Mme K. et Mme K. à l’intérieur de Richard. Mais il redoutait que le mauvais Hitler se trouvant à l’intérieur de Mme K. et de lui-même fit intrusion, les attaquât, et interrompît leur belle danse amoureuse. Il craignait surtout de ne pouvoir maîtriser sa colère et sa haine et cela l’inquiétait et le déprimait.

Pendant cette séance, il y eut de longs moments de silence ; quelquefois l’enfant se levait, parcourait la pièce et se rasseyait. Il luttait contre la dépression et un peu plus tard, contre la colère. Il s’anima un peu en jouant avec les clefs, cependant cela ne dura pas car les fèces-Hitler montraient bien qu’il se sentait plein de son mauvais père et de sa propre agressivité ; l’enfant s’imaginait que ces mauvais objets troubleraient ses rapports avec l’analyste et sa mère.