Quatre-vingt-cinquième séance – Mardi

Richard était de bonne humeur et beaucoup moins déprimé. Il ne tarda pas à s’emparer des clefs et joua avec, tout en parlant à Mme K.

Richard raconta que, le jour précédent, il avait fait le tour du village en vélo ; peut-être irait-il quand même escalader la colline avec John et son ami, le lendemain, ajouta-t-il. Mme K. pouvait-elle reculer l’heure de la séance ? Il détacha la seconde clef et les fit danser toutes les deux hors de l’anneau, les accompagnant d’extraits d’airs classiques (Note I).

Mme K. interpréta : il avait enlevé les clefs de l’anneau parce qu’il voulait rester en la compagnie de Mme K. en tant qu’objet externe. Ce ballet exprimait également son désir d’introduire son pénis à l’intérieur de Mme K. (Note II). Ce désir s’exprimait par le plaisir qu’il prenait à faire du vélo et des escalades ; ces deux activités symbolisaient en effet les relations sexuelles. Les mélodies qu’il avait fredonnées prouvaient qu’il redoutait moins les relations sexuelles et qu’il n’avait plus peur de blesser son pénis ou de faire mal à Mme K., du moment qu’aucune lutte ne se produisait (Note III). Partir en promenade avec d’autres garçons, c’était accepter de partager Mme K. avec les membres de sa famille et ses patients, de partager sa mère avec papa et Paul. Aussi n’aurait-il plus de rivaux à combattre à l’intérieur ou à l’extérieur de sa mère.

Richard s’était mis à regarder dehors et paraissait plus nerveux et inquiet. Il raconta à l’analyste qu’il avait failli avoir un accident de bicyclette ; il s’était presque fait écraser par une auto. L’un des hommes qui se trouvaient dans la voiture l’avait interpellé pour l’avertir.

Mme K. interpréta : Tout d’abord, il pensait qu’il pourrait avoir avec Mme K. (et sa mère) des relations sexuelles agréables et qu’il découvrirait tous les secrets de son intérieur, mais il ne tarderait pas à avoir peur de son père. Lorsque, en imagination, il introduisait son pénis à l’intérieur de Mme K. (et de sa mère) et l’explorait, il ne craignait rien, mais, quelques instants plus tard, cet acte était troublé par le dangereux M. K. ou par son père – l’homme de la voiture qui avait failli l’écraser.

Richard répondit que les hommes de la voiture étaient M. K., M. Smith, le « vieux monsieur grincheux », son père et son frère. Puis il demanda à Mme K. où elle allait, la nuit dernière, lorsqu’il l’avait rencontrée ; rentrait-elle chez elle ? Pourquoi avait-elle emprunté cette route ? (Lors de sa promenade en vélo, la veille au soir, il avait croisé Mme K. mais n’avait pas essayé de l’aborder.)

Mme K. lui demanda ce qu’il en pensait.

Richard ne savait dire si elle allait voir M. Smith. Puis il se souvint que M. Smith n’habitait pas par là.

Mine K. interpréta : Richard avait toujours craint que sa mère – qu’il ne voulait partager avec personne – ne soit jamais seule avec lui puisqu’elle contenait papa ; il ne savait pas s’il s’agissait du bon ou du mauvais père de même qu’il ignorait si Mme K. avait en elle le pénis-Hitler ou le bon pénis de M. K.

Pendant que Mme K. parlait, l’enfant avait raccroché les clefs à leur anneau ; il les fit évoluer à l’intérieur de celui-ci.

Mme K. interpréta : Richard était curieux de savoir ce qu’elle contenait et craignait de rencontrer des dangers à l’intérieur d’elle.

Richard parla de son voyage de retour en autobus ; il le ferait avec sa contrôleuse préférée ; toutes les contrôleuses demandaient aux demi-tarifs de céder leur place lorsque le véhicule était plein ; cependant, il y en avait une qu’il préférait. Il dit à Mme K. comment elles s’appelaient et les lui décrivit : il y en avait une jolie, une autre moins jolie mais pas laide – celle qu’il préférait – et une autre au visage « peint ».

Mme K. suggéra que la contrôleuse qu’il aimait représentait sa nurse. Jadis, lorsqu’il se méfiait de sa mère, il se réfugiait vers sa nurse qui n’était pas encore mariée, c’est-à-dire que, contrairement à sa mère, elle n’avait pas de mari. La jolie contrôleuse représentait sa mère qui était plus belle que la nurse ; à une certaine époque, il avait préféré sa nurse à sa mère et s’en était senti coupable.

Richard répliqua que la nurse était très jolie – pas laide du tout. Il l’avait vue le jour précédent en changeant d’autobus et elle lui avait donné des bonbons. (À présent, l’enfant semblait se rendre compte à quel point il aimait cette femme.) Il expliqua que Mme K. n’était pas celle qui avait le visage peint ; elle était jolie, ajouta-t-il, mais pas autant que maman. Puis il demanda à l’analyste si cette réflexion ne l’avait pas fâchée.

Mme K. dit qu’elle était peut-être un mélange de sa maman et de sa nurse.

Richard raconta qu’il avait fait un rêve à la fois effrayant et passionnant. Quelques jours auparavant, il avait également rêvé : deux personnes joignaient leurs organes génitaux. L’enfant fit alors le récit de son dernier rêve avec un plaisir non dissimulé ; il dramatisait les moments effrayants et ses yeux brillaient lorsque l’action atteignait des sommets ; son visage exprimait le bonheur et l’espoir. Il avait vu Mme K. attendant l’autobus de « Y ». Mais le car se rendait à un autre endroit ; dans le rêve, l’autobus n’allait à « Y » qu’une fois tous les quinze jours. Le véhicule passa sans s’arrêter. (Richard imita le bruit de l’autobus en marche.) Richard courut après pour le rattraper, mais il était déjà loin. Finalement, il partait mais en caravane ; il voyageait en compagnie d’une famille heureuse. Le père et la mère n’étaient plus très jeunes et ils avaient beaucoup d’enfants, tous gentils. La caravane longea une île. Il y avait aussi un gros chat ; tout d’abord, le chat mordit son chien, ensuite, les deux animaux firent bon ménage.

Puis un nouveau chat poursuivit le premier, mais ils finirent par bien s’entendre. Ce second chat était un chat de gouttière mais il était très gentil, ses dents ressemblaient à des perles et il avait un visage humain.

Mme K. lui demanda s’il ressemblait à un homme ou à une femme.

Richard répondit qu’il ressemblait à un monsieur et à une gentille dame, puis il poursuivit son récit : cette île était située au milieu d’un fleuve. Sur les berges le ciel était très noir, les arbres aussi, le sable avait la couleur du sable mais les gens étaient noirs. Il y avait toutes sortes de créatures, des oiseaux, des scorpions ; tous ces gens, toutes ces bêtes étaient noirs et immobiles ; c’était terrifiant. Le visage de l’enfant exprimait l’horreur et l’angoisse.

Mme K. lui demanda de décrire l’île.

Richard expliqua que l’île n'était pas entièrement noire mais que le ciel et l’eau qui l’environnaient étaient noirs. Dans l’île, il y avait une tache de verdure et, au-dessus, le ciel était légèrement bleu. Le silence était terrible. Soudain Richard s’était écrié : « Ohé, là-bas ! » et tout s’anima : il avait rompu le charme ; ils étaient sans doute tous ensorcelés. Les gens se mirent à chanter, les scorpions et les autres bestioles retournèrent dans l’eau, et, dans le bonheur général, tout s’éclaircit et le ciel devint bleu.

Mme K. lui demanda ce qui lui était arrivé, à elle, à l’arrêt de l’autobus.

Richard dit qu’elle était à moitié cachée par quelqu’un.

Par qui ? lui demanda-t-elle.

Richard répliqua qu’il ne savait pas ; mais il pensait qu’elle se cachait derrière un homme.

Cet homme lui rappelait-il quelqu’un ? questionna-t-elle.

Richard déclara qu’il était grand, puis, après un moment de silence, qu’il ressemblait à son père. Quand il avait commencé le récit de son rêve, il s’était mis à dessiner189. Le dessin représentait un chat « humain », son chien, son chat, les personnes silencieuses et noires, les arbres noirs, l’île et la route où cheminait la caravane. Lorsque Richard raconta que les gens de l’île se mettaient à revivre, il demanda à l’analyste de lui passer le panier à jouets dont il sortit le train électrique. Il examina les deux wagons, puis les assembla. Ensuite, il prit la balançoire et l’actionna il posa la balançoire sur le train et fit avancer celui-ci. Puis il reprit la balançoire et l’actionna de nouveau. Il accrocha au train de marchandises tous les wagons qu’il trouva… L’enfant demanda à Mme K. si, malgré tout, elle ne lui rendrait pas visite, chez lui, à « Y ». Il fallait qu’elle vît cet endroit.

Il aimerait qu’elle parte avec lui, qu’elle fasse au moins un bout du trajet avec lui ; il pourrait lui montrer où il changeait d’autobus. Ne viendrait-elle pas ? Et pourquoi pas ? Elle pourrait rencontrer son père. L’enfant insistait avec émotion.

Mme K. interpréta : le train auquel il avait accroché tant de wagons (ce qu’il faisait pour la première fois) montrait que Mme K. et ses enfants s’intégraient à sa famille ; c’était ce que représentait aussi la joyeuse famille en compagnie de laquelle il voyageait dans son rêve. Cet assemblage signifiait également que tous ceux qu’il aimait s’entendaient bien à l’intérieur de lui. Sa nurse en faisait partie, car jusqu’à son mariage, il l’avait considérée comme un membre de la famille. C’était pourquoi il voulait que Mme K. l’accompagnât jusqu’au village où habitait sa nurse et qui se trouvait sur la route de « Y » ; il souhaitait que les deux femmes se revoient avant le départ de Mme K. Dans le rêve, il y avait d’une part une famille heureuse et unie, mais d’autre part des personnes et des animaux noirs, les scorpions noirs qui représentaient la « grosse commission » et les organes génitaux. Cela signifiait qu’à l’intérieur de lui, il manifestait une séparation entre les bonnes et les mauvaises personnes. En outre, il s’imaginait que Mme K., elle aussi, contenait de telles créatures, car il avait introduit en elle sa « grosse commission ». Le fourneau encrassé avait souvent représenté l’analyste, et lorsqu’il essayait de le nettoyer, c’était pour extraire de Mme K. (et de sa mère) tout le mal qu’elles contenaient, la « grosse commission », les bébés et le pénis noirs. Cependant, dans son rêve, il rappelait à la vie tous ces êtres noirs ; ils devenaient clairs et le ciel, bleu – la mère bleu clair. La veille, l’eau qu’il avait tirée représentait du lait destiné aussi à d’autres enfants qu’il désirait nourrir, aimer et maintenir en vie (Note IV). Dans son jeu, les deux wagons du train électrique symbolisaient les seins de sa mère, et, lorsqu’il avait placé le bébé assis sur la balançoire sur le train, il avait voulu indiquer que le bébé se faisait allaiter. Son désir d’unir Mme K. et sa famille à sa propre famille impliquait qu’il n’aurait pas à la quitter et qu’il n’aurait donc aucune raison de la haïr. Aussi la mère et la Mme K. extérieures et intérieures échapperaient-elles aux dangers.

Après avoir raconté son rêve, Richard changea d’humeur ; les sentiments qu’il avait éprouvés en rêve semblèrent se prolonger un instant et l’enfant se réjouissait d’avoir fait un récit aussi vivant. Il annonça qu’il raconterait ce rêve à tout le monde et donnait l’impression d’avoir accompli un exploit. Pourtant, il ne tarda pas à abandonner son jeu ; son visage s’assombrit et il prit un air triste et absent. Il n’écoutait plus les interprétations, et était en proie à la nervosité et aux sentiments de persécution.

Mme K. interpréta : il doutait malgré tout de pouvoir faire revivre ces créatures noires et mauvaises et les rendre bonnes, comme il y avait réussi en rêve. Il était d’autant plus inquiet que la séance touchait à sa fin et qu’il partait jusqu’au lendemain. La séparation prochaine d’avec Mme K. ajoutait à son angoisse. L’analyste lui rappela qu’en début de séance, il avait fait allusion à un autre rêve.

Richard qui se tenait debout devant la fenêtre et regardait dehors s’anima de nouveau et prit plaisir à raconter son rêve : deux personnes étaient couchées ensemble. C’était hors de « X », en plein air ; ils étaient nus comme Adam et Ève.

Mme K. lui demanda s’il avait vu leurs organes génitaux.

Oui, répondit Richard ; ils étaient énormes et désagréables à regarder.

Mme K. lui demanda de décrire ces organes.

Richard répondit qu’il ne savait pas exactement quelle était la conformation des organes génitaux d’une femme, mais que dans son rêve, les organes génitaux de l’un et de l’autre ressemblaient au monstre du livre (qui était si grand que l’homme qui figurait sur l’image paraissait nain à côté de lui ; un jour, Richard avait même dit sur un ton admiratif que ce monstre était fier et hautain).

Mme K. interpréta : dans son esprit, les organes génitaux gigantesques de ses parents étaient identiques, et le petit homme de l’image qui visait l’œil du monstre représentait Richard, essayant de tirer sur les yeux et les organes génitaux de ses parents.

Vers la fin de la séance, l’enfant fit rouler une petite balle d’un bout à l’autre de la salle de jeu, expliquant qu’il s’agissait du train de Mme K. et qu’elle se trouvait dedans. La balle heurta des paquets qui gisaient dans un coin et Richard déclara que le train avait touché un butoir mais qu’il ne savait pas s’il s’était fait mal. Puis il fit rouler une grosse balle sur les traces de la petite : c’était M. Smith suivant Mme K., non, c’était lui-même suivant Mme K. Quand la séance fut terminée, il parla de ses projets d’excursion pour le lendemain.

Notes de la quatre-vingt-cinquième séance

I. Voilà qui illustre le passage d’une situation intérieure à une situation extérieure ; il est intéressant de remarquer que ce passage peut être clairement perçu lorsque les fluctuations du matériel sont suffisamment bien comprises. L’intérêt croissant que prenait Richard à l’escalade et à la bicyclette correspondait chez lui à une capacité plus grande d’échapper aux combats et aux situations intérieurs qui le préoccupaient tant. Il est significatif, et je l’ai déjà dit, que la situation extérieure n’apparaisse souvent que lorsque les situations intérieures d’angoisse ont été interprétées.

II. Voilà qui indique un progrès dans l’évolution de Richard : ce dernier était capable de penser que nous pouvions être ensemble, lui et moi – qui représentait sa mère – sans que son objet interne ou le mien vienne nous déranger. L’équilibre entre les situations et les relations intérieures et extérieures est d’une grande importance. Dans le cas de Richard cet équilibre résultait du fait que l’image des parents combinés – et ses persécuteurs internes – avait fini par perdre temporairement de son pouvoir. C’était là un progrès, bien qu’à mon avis cette position ne fût pas stable.

III. J’ai souvent constaté que la musique symbolise l’harmonie intérieure. Dans cette séance, cette harmonie signifiait aussi la possibilité d’avoir des relations sexuelles pacifiques. L’angoisse de Richard d’avoir, dans la relation au sein et pendant l’acte sexuel, à affronter un combat à l’intérieur de la mère et la peur d’être épié et persécuté par son propre persécuteur interne, avaient diminué. C’était pourquoi l’harmonie extérieure était possible, sous la forme de relations sexuelles agréables et sans danger, comme le prouvait la capacité de l’enfant à apprécier la musique.

IV. Voilà l’une des situations d’angoisse les plus importantes inhérentes à la position dépressive. Richard se sentant plein d’objets attaqués, donc mauvais (les mouches et la langouste, par exemple), d’excréments dangereux et de pulsions destructrices, s’imaginait que les bons objets qui se trouvaient à l’intérieur de lui étaient menacés. Par conséquent, lorsque l’angoisse était à son comble, il croyait que tout ce qu’il contenait était mort. L’enfant essayait de régler ce conflit en se débarrassant des éléments mauvais et dangereux (la suie du fourneau, par exemple). Lorsqu’il se sentait plus en sécurité, il tentait de faire revivre et d’améliorer ces mêmes mauvais objets, comme il l’avait fait dans son rêve. Détail important : l’île n’était pas totalement noire et avait, en son centre, une tache de verdure et un morceau de ciel bleu. Ce centre de la bonté qui lui permettait de garder espoir représentait le bon sein, la bonne analyse et la bonne nurse ainsi que les bons parents formant un couple harmonieux. C’était de ce centre de bonté que provenait la vie et la réparation. Le jeu avec le train et le bébé assis sur la balançoire montraient également que le bon bébé symbolisait aussi la résurrection et la sauvegarde. (Richard, on l’a déjà vu, aimait beaucoup les jeunes bébés et demandait fréquemment à sa mère de faire un enfant. Lorsqu’elle lui répondait qu’elle était trop vieille, il disait que c’était faux. Il semble qu’il pensait la même chose de l’analyste.)

La condition préalable au développement du moi, est l’établissement du bon sein comme centre du moi. Richard avait toujours cru en la bonne mère bleu clair. La mère idéalisée coexistait avec la mère persécutrice et perfide. Cependant, l’idéalisation était fondée sur l’impression d’avoir intériorisé le bon objet primaire, ce qui du reste était le principal soutien de l’enfant lorsqu’il était en proie aux angoisses. À ce stade de l’analyse, la capacité de Richard d’intégrer le moi et de faire la synthèse des aspects contradictoires de ses objets avait visiblement augmenté. Dans ses fantasmes, il réussissait davantage à améliorer les mauvais objets et à faire revivre les objets morts. Ce progrès correspondait aussi à une neutralisation de la haine par l’amour. Dans son rêve, Richard avait pu également unir ses parents de façon harmonieuse.

Cependant, la réussite de ces mécanismes n’était pas parfaite, comme en témoigne le fait que je restais en dehors, cachée derrière un homme : ce détail exprimait les doutes de l’enfant concernant les relations sexuelles des parents ; elles n’étaient pas vraiment bonnes, croyait-il. (De nouveau l’image des parents combinés.)


189 Ce dessin a été perdu ; je le décris donc d’après mes notes.